‹ La méthode des classiques françaisChapitre 6 sur 82 · Lettre à Boisrobert, ibîd., X, p · texte numérisé non relu

Lettre à Boisrobert, ibîd., X, p

maturge s'est soustrait à leur juridiction et il a osé glorifier son ouvrage; fort, non pas de son jugement propre, il est vrai, mais de l'admiration du public. Il déclare qu'il n'a jamais visé à autre chose, sinon à se satisfaire et à le satisfaire. « J'ai fait le Cid pour me distraire et pour le divertissement des honnêtes gens qui se plaisent à la comédie. » — Des honnêtes gens, c'est-à-dire de ceux qui n'affectent pas l'habileté, mais jugent naïvement selon ce qu'ils sentent.

L'artiste qui fraye une voie se persuade toujours qu'il s'appuie sur ces simples gens sans idées convenues; Molière, après Y École des femmes, parlera exactement comme Corneille au temps du Cid. La rupture avec les pédants, avec les gardiens de la tradition, est la première étape de la carrière des grands inventeurs; alors le peuple est avec eux, leur jeune hardiesse l'attire et ils s'en prévalent; puis la seconde étape, que Corneille connut, mais non Molière, est l'heure délicate, décisive, où le peuple, lui aussi, se désatïeclionne; alors il faut se replier sur soi, et reconnaître qu'au demeurant on n'a jamais fait autre chose que suivre un instinct presque divinatoire, qu'on n'eût pu rien produire d'autre que ce qui s'est trouvé, en une certaine heure, conforme à ce que le public demandait et aimait, et qu'ainsi le succès auquel on s'est fié fut une heureuse rencontre. Par cette expérience de l'abandon, le poète vieilli apprend qu'il s'abusait en croyant se régler sur l'approbation de la foule ; il ne

se réglait que sur la sienne propre; il s'en aperçoit, maintenant que l'autre lui manque. Dès lors, ou bien il donne raison contre lui à cette foule mobile, et il se tait, en sage; ou bien il s'opiniàtre, et regarde comme une erreur l'infidélité de l'opinion. Corneille hésita entre ces deux altitudes : tantôt il lui paraissait que le goût nouveau se trompait, tantôt il s'inclinait, non sans amertume, comprenant que s'il s'élait jadis senti admirable, simplement parce qu'il était admiré, il lui fallait maintement accepter du même juge un verdict contraire.

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'où m'en dit,

déclarait-il d'abord, en 1657, dans son Excuse à Ariste; vers singulier, dont la première moitié semble d'un orgueilleux, et la seconde est d'un homme naïvement confiant aux louanges reçues, et modeste en cela. 11 insistait sur cette idée que sa gloire était de bon aloi, obtenue sans brigue, sans autres partisans que ses vers mêmes.

Mou travail, sans appui, monte sur le théâtre : Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.

Et, comme l'admiration du peuple lui était un sûr garant de son mérite, parce qu'elle lui était venue spontanément, il semblait prendre l'engagement de n'y plus compter s'il cessait une fois d'en être digne. Bien différent de ce que fut plus tard Victor Hugo, il

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estimait que ce n'était pas l'homme, en lui, qui méritait gloire et crédit, mais le bon ouvrier, qu'il fallait juger uniquement à son ouvrage. Il expose celui-ci et attend. Il aurait volontiers donné son suffrage à Rodogune, parmi ses tragédies, dit-il, s'il ri avait craint de manquer, en quelque sorte, au respect qu'il devait à ceux qu'il voyait pencher d'un autre côté1. Qu'un tel respect parait éloigné des habitudes de nos écrivains ! Et Corneille montra qu'en faisant cette déclaration il était de bonne foi. Les échecs l'éprouvèrenl. Sa Théodore tomba ; il dit alors : « J'aurais tort de m'opposer au jugement du public. Je tiens cette tragédie 'mal faite puisqu'elle a été mal suivie \ » Pour s'épargner le chagrin de se souvenir de l'insuccès de Pertharite, il ne se permet aucune défense de cette tragédie, dans l'édition d'ensemble de son théâtre. Ceci a plu, cela n'a pas plu : c'est toujours sa règle. « Je ne veux pas aller contre le jugement du public », voilà ce qu'il répète avec un ton sincère. On voit que sa fierté n'était que

L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite s

jointe à la candide assurance qu'une poésie où il avait vu plusieurs générations s'attacher avec transport

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