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Examen de Théodore

">. Vers à Fo'.iquet. on tt'te à'Œdipe.

LE CLASSICISME DE CORNEILLE. in

avait tout de môme en elle quelque chose d'humain, de durable.

Cependant la faveur ou la défaveur d'un poète auprès du public, et, plus encore auprès des grands, était chose de conséquence ; ses ressources matérielles s'en ressentaient. L'approbation du roi était attestée par « de solides marques » ; lorsqu'elle fit défaut, au déclin de la carrière, une pénurie relative succéda. Nous avons conservé deux documents mémorables sur cette circonstance douloureuse, des Vers au Roi, écrits au commencement de 1677, et une lettre à Colbert, écrite l'année suivante'. Le poêle y paraît découragé. Après avoir rappelé que « Sophocle, à cent ans, charmait encore Athènes », il fait un retour sur luimême :

Je n'irai pas si loin ; et si mes quinze lustres

Font encor quelque peine aux modernes illustres,

S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,

Je n'aurai pas longtemps à les importuner.

Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre :

C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;

Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,

Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.

Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie

Te consacre le peu qui me reste de vie :

L'offre n'est pas bien grande...

La requête à Colbert est la plainte d'un vieux ser-

1. Au Roi, édit. Marty-Laveaux, X, p. 309. — Lettre à Colbert; ibid., p. 504.

20 LA METHODE DliS CLASSIQUES FRANÇAIS.

viteur qui ne demande pas qu'on pèse ses services, mais simplement qu'on les compte; il n'allègue point ses chefs-d'œuvre, mais « cinquante années de travail », comme un bon fonctionnaire qui a gagné sa retraite; au reste, il ne souffre pas du dénuement et n'implore rien « pour son intérêt domestique »; il réclame seulement une marque d'estime due a sa vie laborieuse, el un dédommagement aux sacrifices que lui ont contés deux fils militaires, dont l'un avait été tué au siège de Grave et l'autre, capitaine de ehevaulégers, était encore à sa charge. C'était pour un autre de ses fils, Thomas, qu'il sollicitait une abbaye, en rot alexandrin chuchoté comme à mi-voix :

Shv, un l»on mot. de grâce, au Père de la Chaise1 '

Ainsi Corneille fut quémandeur; on en a conclu qu'il était indigent, du moins dans ses dernières années; on a interprété dans ce sens les Vers au R<>} et la lettre à Colbcrt ; on a allégué, h l'appui, la vente qu'il fit un an avant sa mort de ses immeubles de Rouen; enfin, l'on a cité à profusion l'anecdote de o la chaussure décousue », faisant pleurer un témoin à la pensée « qu'un si grand génie était réduit à un tel excès de misère ». Mais cette dernière anecdote a été inventée à la lin du siècle dernier: si Corneille

l. Le P. de la Chaise, confesseur du Roi. était chargé de la feuille des bénéfices. Corneille obtint, en 1660, pour son (ils Thomas. l'abbaye d'Aiguevive, qui rapportait (rois mille titres.

vendit une partie de ses biens de Normandie, ce l'ut fort tranquillement, à son fermier, avec la condition que le prix lui en serait payé peu à peu par annuités, et s'il vendit aussi sa maison de Rouen, ce fut pour acquitter par provision dix ans de la pension de sa li lie Marguerite, religieuse dans un couvent (il était père prévoyant et se savait vieux); sa modique forlune lui permettait donc d'attendre des années l'argent qu'on lui devait, et de payer dix ans d'avance celui qu'il ne devait pas encore. Nous savons, du reste, qu'il avait gardé la presque totalité de son patrimoine, et que les biens dotaux de sa femme, dont il jouissait, avaient quelque importance; son frère Thomas, dont la part était égale (les deux frères ayant épousé les deux sœurs) ne s'est jamais plaint de sa pauvreté. Sans doute, ses ouvrages lui rapportèrent peu d'argent ; c'était alors la condition de l'écrivain de ne pouvoir vivre du produit de ses écrits; mais Corneille parait avoir été le plus avantagé des auteurs de son temps ; quand on jouait ses pièces à la ville, il recevait très probablement des comédiens une part sur la recette ; quand on les jouait à la cour, assez souvent une gratification du Roi ; surtout les éditions de son théâtre, qui se succédèrent jusqu'en 1682, devaient lui être de quelque profit : il y veillait. 11 avait encore le petit bénéfice des jetons de présence à l'Académie. Enfin, ayant été anobli, Pierre Corneille, écuyer, sieur de Hauville, jouis-

sait de l'exemption des taxes. Si quelquefois il se trouva gène, ce fut parce que justement son fils aîné l'officier tenait état de noble, et aussi parce que ses revenus ne rentraient pas exactement. Ainsi, dans ses derniers jours, il fut embarrassé par quelque conjoncture de ce genre, bien qu'il eut reçu deux mille livres de gratification peu de mois auparavant, et le Roi, ayant su du P. de la Chaise que « l'argent manquait à cet illustre malade », lui envoya deux cents louis. Un contemporain, Boursault, raconte à ce propos, dans une de ses lettres, que Boileau, touché de la détresse du vieux poète, intervint auprès de Mme de Montespan, c'est-à-dire auprès du [loi. pour faire rétablir la pension de Corneille supprimée, et offrit de renoncer à la sienne propre afin d'en fournir le moyen. Le trait est beau et conforme à la générosité de Boileau; mais des difficultés de dates donnent droit de contester qu'il soit vrai.

On le voit, les diverses pièces sur lesquelles on édifia la tradition de la pauvreté de Corneille sont ou fausses, ou sans autorité, ou mal interprétées1. Cette tradition s*est accréditée toutefois parce que le public penche toujours à croire que rien ne rehausse la gloire d'un homme comme d'avoir été méconnu, et aime à s'attendrir sur ce qu'il admire. Le contraste

i. Je suis ici le livre de M. F. Bouquet, Points obscurs et nouveaux de la vie de Pierre Corneille (Hachette, 1888 . Voy. surtout le chapitre V de la deuxième partie : la Légende sur la misère de Corneille.

entre le génie du poêle et une condition misérable plut à l'imagination, surtout à l'époque romantique, alors que Victor Hugo trouvait significatif de faire dire à un élégant du temps de Louis XIII : « Corneille est un croquant.... » Il parut plus intéressant que l'auteur du Cid ait, sur ses vieux jours, souffert de la faim et manqué de souliers. Il participait ainsijau prestige dont on entourait les poètessublimes et gueux, oubliés de la société ingrate, rejetés par les bourgeois heureux ; les Villon et les Gringoire.

Mais la vérité est que Corneille vécut bourgeoisement, sinon largement. Sa condition de fortune lui permit d'échapper au souci de gagner sa subsistance. 11 savait bien conduire ses alïaires, au point de passer pour avare auprès de quelques hommes de son temps. En effet, nous le trouvons, avec quelque surprise, préoccupé d'argent dès ses débuts. Le théâtre est pour lui « un fief dont les rentes sont bonnes », et la poésie « une blanque à de bons bénéfices1 ». Dans ses arrangements avec les libraires et avec les entrepreneurs de théâtre, il fut constamment attentif à défendre ses droits; dès 1645, alors qu'il donnait dans Polyeucle les plus pures maximes de sacrifice, il sollicitait du roi un Privilège pour interdire aux comédiens de jouer ses pièces sans son autorisation expresse; et cette démarche, si elle avait réussi, eût

1. Illusion comique (IGÔG), acte V. se. v. — Excuse à Ariste [1657).

inauguré en France le régime de la propriété littéraire. Rien de plus légitime qu'une telle précaution ; mais enfin ce n'est pas le fait d'un étourdi sans calcul ni prudence. Comparé à ses contemporains, lesMairet, les Scudéry, les Tristan, les Rotrou, Corneille fut au contraire un homme d'ordre et de ménage. A nos poètes de théâtre il a légué, outre les premiers modèles de leur art, la tradition d'une vie régulière, médiocre, sans attitudes emphatiques, naïve et digne (pour ce temps-là). Il s'est considéré lui-même simplement comme un honnête travailleur : il n'a pas arrangé sa conduite sur une visée plus orgueilleuse. Homme de tradition dans ses mœurs, il le fut aussi dans ses croyances. Il fut marguillier de l'église Saint- Sauveur, à Rouen, dont il faisait les comptes, puis paroissien très exact de l'église Saint-Roch, à Paris, où il est enseveli. D'ailleurs, il n'eut jamais sur les enseignements héréditaires ni doute ni curiosité hardie. Il ne parait même pas savoir que certaines vérités de la foi ont été contestées, ni que le siècle précédent a vu la chrétienté déchirée : il continue d'y vivre en respect et en certitude. Il traduit en vers probes, appliqués, un peu massifs, limitation de Jésus-Christ, dont la langueur et le frisson disparaissent sous sa trop forte main. Ce travail, qui l'occupe cinq ans (1651-1650), est une sorte d'offrande qu'il destine à compenser, non sans doute le scandale de ses oeuvres de théâtre, dont il ne rougit point, mais

les dangereuses fumées de gloire dont elles l'ont quelquefois enivré. A cette humiliation salutaire la « raisonnable médiocrité » d'un tel ouvrage est tout à fait propre. Il a quarante-cinq ans, il a réfléchi à la mort, à la nécessité de comparaître devant Dieu pour rendre compte des talents qu'il a reçus de Lui: sans doute il pense qu'il lui sera tenu à mérite d'avoir « purgé notre théâtre des ordures que les premiers siècles y avaient comme incorporées et des licence^ que les derniers y avaient souffertes... d'y avoir fait régner en leur place les vertus morales et poliKques et quelques-unes même des chrétiennes » ; mais ce n'est pas assez : il convient d'employer directement son génie au « service de ce grand mailreet à Futilité du prochain » ; il faut se renoncer en versifiant un sujet rebelle aux « plus beaux ornements de la poésie1 ». Au reste il ne s'en tient pas à Y huilai ion. Il tourne encore en strophes solides les Louanges île la Sainte Vierge, dont le texte latin rimé est attribué à saint Bonavcnture, puis le gros recueil de V Office de la Sainte Vierge, des Sept psaumes pénitenliaux et de toutes les Hymnes du Bréviaire. Àu-devant d'un de ces écrits dévots, il fait un aveu, où sont ingénument mêlées la modestie d'un simple poète qui s'incline devant la sublime science de théologie, fermée pour lui, et, avec cela, une complaisance persistante

1. Epître au pape Alexandre VII, en tète de V Imitation (16d6).

pour la supériorité qu'il se connaît dans son ordre. « Ce n'est pas sans beaucoup deconfusion, dit-il, que je me sens un esprit si fécond pour les choses du monde, et si stérile pour celles de Dieu. Peut-être l'at-il ainsi voulu pour me donner d'autant plus de quoi m'humilier devant lui, et rabattre cette vanité si naturelle à ceux qui se mêlent d'écrire, quand ils ont eu quelque succès avantageux1. » Enfin, à mesure qu'il vieillit et se fait seul, sa piété augmente; l'entrée de sa plus jeune fille chez les religieuses dominicaines tourne sa pensée vers « le bienheureux calme de ces retraites toutes saintes2 »; la mort le trouve dans la pleine ferveur de ses sentiments.

Mais il faut noter qu'il n'appliqua jamais sa forte imagination à se figurer et à peindre tout le surnaturel de cette religion dont il était convaincu; à la différence d'un Dante ou d'un Milton, il ne mêla point sa poésie avec sa foi. Sans doute, il a écrit Polyeucte, Théodore, ainsi que la sublime épitaphc d'Elisabeth Ranquet; mais là même sa compréhension du christianisme n'est pas personnelle; il suit les Actes des Martyrs, il s'attache aux définitions autorisées, il ne se permet pas même une image neuve sur le Paradis : sa seule originalité est dans l'expression. Nul doute que ce ne soit là un scrupule arrêté chez lui; nul

1. Au Lecteur, avant les Louanges de la Sainte Vierge (1665) ; éd. Murty-Laveaux, IX, p. 6.

'2. Dédicace à la Reine de V Office de la Sainte Vierge (J670).

doute que, du point de vue orthodoxe, ce scrupule n'ait raison. Ainsi, chrétien excellent en même temps que grand poète, il ne fut pas un grand poète chrétien1. 11 n'osa. Peut être aussi manquait-il du sens du mystère : il n'en apercevait aucun dans l'âme humaine; comment eût-il senti vivement celui qui est la racine de toute existence et que la religion a pour raison d'éclairer? Bien que « peu versé dans la théologie », comme il le dit lui-même, il est encore plus près d'être théologien que d'être contemplateur ou mystique, et tel vers d'un ferme métal, dans Polijeucle, est une définition de la grâce, non moins exacte que celle du catéchisme. Il sait analyser, déduire, éclaircir, mais non pas s'étonner. En cela il est de son siècle et de son pays; il est aussi de son métier. L'ouvrage de théâtre, tel qu'il le concevait, n'admet nulle échappée sur un autre inonde, dans lequel celui-ci, où les hommes s'entre-choquent, aurait sa contre-partie, son redressement et ses sanctions d'une importance incommensurable. Il n'admet pas davantage une Providence conduisant les actions humaines en vue d'un plan éternel./ 11 est nécessaire à la tragédie de Corneille, nous le verrons, que les personnages soient maîtres de leurs déterminations, soient enfermés dans le champ clos de la vie présente, que dans leurs luttes ils ne puissent en appeler qu'à

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