Je m'explique plus loin sur Polyeucte
eux-mêmes, qu'ils portent dans leur cœur leur paradis, qui est l'approbation qu'ils se donnent. C'est pourquoi ils devaient êlre pris ^et le sont presque tous) de l'antiquité païenne où justement l'humanité luttait contre le destin, sans soutien surnaturel, sans perspective infinie, toutes conditions favorables à celte expérience de dynamique purement, humaine que notre poète considère comme la vraie action tragique. Aussi n'a-t-il mis à la scène que très rarement des histoires chrétiennes, et alors même il en a eonliné le miraculeux dans les transformations de sentiments des personnages, de sorte qu'à la rigueur la seule énergie de la vertu eût pu tout faire. Partout ailleurs dans son théâtre, nous voyons l'homme combattre et souffrir sans lever les regards au ciel; le ciel est absent. Et dans le Cid, espagnol, chevaleresque, traité par un poêle chrétien, des héros chrétiens que le deuil, l'angoisse et la crainte de leur propre faiblesse étreignenl, ne songent pas un instant à prier. J
Si, néanmoins, les tragédies de Corneille communiquent une émotion religieuse, c'est que les hommes qu'on y voit agir ne suivent pas leurs instincts: un long travail de civilisation les a façonnés; ce renversement volontaire des motifs de nos actes que la religion ou une philosophie efficace produit en nous, cet assujettissement de notre égoïsme à des principes médités et fermes, sont ici la règle.
Le poète qui conçut avec prédilection ces personnages aux durs ressorts ne condescend pas à s'épancher. II fait de l'attendrissement une faiblesse, non une grâce. Toutefois, en y regardant d'un peu près, nous apercevons qu'il avait le cœur sensible, en même temps que bien réglé.
Il parle souvent d'amour, mais ce n'est pas en cela <pie sa sensibilité se montre. Il écrit, dans ['Excuse à Ariste (publiée en 1057) :
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
Mon bonheur commença quand mon âme fut prise :
.le gagnai de la gloire en perdant ma franchise.
Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour.
Et ce que j'ai de nom, je le dois à l'amour.
J'adorai donc Philis; et la secrète estime
Ouc ce divin esprit faisait de notre rime
Me fit devenir poète aussitôt qu'amoureux :
Klle eut mes premiers vers, elle eut mes derniers feux...
L'aveu intéresse les biographes. Ils se sont occupés de découvrir l'objet de ce premier amour. Cependant. quelle était la profondeur de cet amour même, voilà ce qui importe à la connaissance de Corneille. Or, un sentiment qui se laisse raconter et publier n'a pas (ou n'a plus) beaucoup d'énergie. Observez aussi comme le souci de la gloire qu'il en a tirée l'emporte sur la douceur de s'en souvenir : il estimera ce beau feu jusqu'au tombeau, dit-il. puisque par là il apprit à
rimer. Au déclin de l'âge, dans ses brusques Stances à la Marquise, il déclare encore plus nettement que tout l'art de soupirer et de plaire est de peu de poids à ses yeux auprès de l'art des beaux vers. On ne voit pas en tout ceci des mouvements de sensibilité bien puissants. Au reste, rien de plus étranger à l'amour, de plus inconciliable même avec son sérieux, toujours un peu sauvage, que la galanterie et les pointes qui remplissent les ouvrages de jeunesse de Corneille. Les vers sont aisés, le sentiment s'y joue, non sans finesse; le cœur n'est pas touché. Si l'on s'en tenait à la lecture de ces badinages que les mots amoureux remplissent, on pourrait croire que notre poète ne fut pas, au fond, plus sensible que le sec Malherbe, et que seulement plus timide que lui, il se plia mieux à la fadeur régnante. C'est encore une convention admise des contemporains et acceptée par lui qui le porta à juger qu'il sied bien « aux grandes âmes » de s'adonner à l'amour, que ce leur est une dignité, une parure, et que, tout occupé qu'on soit d'autres affaires, la bienséance oblige à se faire soupirant; quitte à employer l'amour même à l'avancement de quelque dessein de politique. Nous devons chercher ailleurs les marques de la sensibilité de Corneille.
Nous en trouverons d'irrécusables, si je ne me trompe, dans la suave déclaration de Psyché1, où il
1. Psyché, tragédie-ballet, fut écrite en 1G71. Corneille avait soixante-cinq ans.
reste encore bien de l'esprit, mais attendri et comme trempé de pudique faiblesse; dans quelques vers plutôt murmurés qu'écrits, qui surprennent de loin en loin, dans le tissu tendu de la déclamation, et qui vraiment semblent involontaires :
Ah ! n'attendrissez point ici mes sentiments ; Pour vous encourager ma voix manque de termes ; Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes : Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux...
[Horace, II. nn.
Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux.
(Polyeucte, I, i.)
Je ne te parlais point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ; Je croyais que l'amour t'en parlerait assez, Et je ne voulais pas de sentiments forcés.
[lbid.. IV. m.)
.Mais surtout, s'il est vrai que rien n'est plus éloigné d'une tendresse profonde que l'étalage de la tendresse, on peut dire que la réserve admirable avec laquelle Corneille, dans les pièces de sa maturité, peint l'amour, est une des meilleures preuves de sa finesse de cœur. Dans le Ciâ, que la passion remplit, on cherche en vain une scène sentimentale entre les deux amantsTlls ne se rencontrent qu'après qu'ils sont séparés et tout à leur dur point d'honneur1, é^ns
1, Dans la préface d'Attila (1667), parlant de l'amour tragique et déchiré qui remplit le Cid, Corneille dit expressément : 4 Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature: et c'est ce qui m'oblige ù les éviter ».
Polyeucte, que Ton peut regarder comme le plus dense et complet des poèmes d'amour, l'amour ne se fait guère voir que par ses effets. Et lorsqu'on observe, non plus l'expression que l'amour revêt, mais la part qui lui est faite comme ressort de l'action, il faut bien reconnaître que Corneille le mettait à haut prix, il croyait, comme un personnage chargé du panégyrique de l'Amour dans un dialogue de Platon, que' cette passion inspire à ceux qui en sont possédés un vif désir d'être estimés de ce qu'ils aiment, de valoir beaucoup, et, pour cela, de renoncer même à la douceur de se satisfaire. Certes, ce n'es! pas calomnier les élans du cœur que de les représenter ainsi : ce n'est pas non plus les ignorer.
Toutefois, c'est mettre quelque chose au-dessus. Si l'amour ne trouve son achèvement que dans le sacrifice, la raison, qui le guide vers cet achèvement et le préserve de s'égarer dans une illusion de bonheur, doit le dépasser en force comme en dignité. La passion ne vaut poiiTF par elle-même, elle est seulement une incitation à valoir et une occasion de valoir.
La clairvoyante possession de soi est plus belle; elle seule est la perfection de l'homme; qui ne l'a pas atteinte n'a pas vécu. C'est ainsi que le poète, d'abord si prodigue de galanleries, de flammes, de nœuds, de chaînes, de soupirs, en est venu, au milieu d'une société de plus en plus grisée d'amour romanesque.
à prononcer des maximes d'une sévère sagesse :
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur es( unjLkmuy (
— ~" {Le Ciel, III, vi.)
Et sur mes passions, ma raison souveraine...
(Poli/cucle, II. ii.)
Ma raison... dompte mes sentiments.
[Ibid.)
Il professe que l'amour n'est pas, n'est jamais irrésistible. Non seulement la volonté peut l'arrêter, mais elle y préside; l'âme ne Ta conçu que par un jugement de l'esprit; elle s'approuve d'aimer; quelquefois se le commande; enfin, l'homme, même quand il est amoureux, reste son maître. Cette idée de l'amour volontaire, que Corneille dut tirer de son expérience propre, et qu'on retrouve chez son contemporain Descartes1, a paru depuis chimérique. Avec Racine et, jusqu'à présent, nous avons considéré plutôt la passion comme une force étrangère à l'homme, qui le mène où il ne voudrait pas aller et parait d'autant plus grande qu'elle le contraint à démentir tous ses principes. Cependant, il est clair que, si la volonté peut quelque chose sur le cœur, croire, comme Corneille, qu'elle peut tout, est un bon moyen de faire qu'en elïet elle puisse davantage. Nous verrons plus loin que cette croyance est liée à tout le système dra-
1. Voy. article de M. G. Lanson : Le Héros cornélien et le « Généreux » selon Descaries, dans Hommes et livres (Lecène et Oudin), p. 113.