‹ La méthode graphique dans les sciences expérimentales et particulièrement en physiologie et en médecineChapitre 173 sur 277 · INSCRIPTION SIMULTANÉE D’ACTES DIVERS EXPLORÉS EN DIVERS LIEUX · texte numérisé non relu

INSCRIPTION SIMULTANÉE D’ACTES DIVERS EXPLORÉS EN DIVERS LIEUX

Inscription simultanée des actions musculaires et 'des réactions qui se produisent dans la locomotion animale. — Inscription des mouvements phonétiques. — Mouvements qui se produisent dans la rumination; expériences de Toussaint. — Mouvements de la déglutition ; expériences de Carlet. — Phases de la pression dans les cylindres d’une machine aux différents instants de la course du piston.

Inscription simultanée des actions musculaires et des réactions qui se produisent dans la locomotion animale.

Nous avons déjà vu comment s’inscrivent les mouvements si variés qu’exécutent les membres d’un cheval aux diverses allures, l’aile d’un oiseau qui vole, etc.; des tracés correspondant aux réactions qu’éprouve le corps des animaux à chaque phase des mouvements des membres ont été obtenus par *une autre méthode (voyez p. 207).

Il suffit donc de combiner ces deux ordres de tracés en les superposant, pour avoir un type d’expérience éminemment complexe dans laquelle deux ordres de phénomènes de nature différente auront été simultanément enregistrés.

En réalisant cette expérience sur un oiseau qui vole, on constate que le corps subit deux sortes de réactions : les unes le faisant osciller suivant un plan vertical, les autres consistant en saccades dans la progression. La superposition des courbes établissant le synchronisme entre ces actes divers, montre qu’au moment oh l’aile s’ahaisse, le corps est soulevé et gagne de la vitesse, tandis que dans l’instant où l’aile remonte, le corps, tout en se soulevant encore, perd de sa vitesse de translation.

INSCRIPTIONS MULTIPLES

Nous n’insisterons pas sur ces expériences, dont la nature est suffisamment expliquée, mais qui pour être suivies dans leurs dé tails exigeraient de longs développements.

Inscription des mouvements phonétiques.

La partie acoustique de la phonation a donné lieu à d’admirables travaux ; mais le mécanisme de l’articulation des consonnes, les mouvements de la langue, ceux du voile du palais et des lèvres sont moins parfaitement connus. Peut-être en faut-il accuser la complication de ces actes phonétiques dans lesquels le concours des mouvements de plusieurs organes est ordinairement nécessaire pour la production de certains sons. L’inscription simultanée de ces mouvements associés semble destinée à éclairer beaucoup le mécanisme de la phonation.

Voici dans quelles circonstances j’eus l’occasion de faire sur ce sujet quelques expériences : Au commencement de l’année 1875, une délégation de la Société de linguistique vint me trouver afin de savoir si la méthode graphique pouvait s’appliquer à l’étude des mouvements si variés et si complexes qui se produisent dans la parole; si elle pouvait fournir une trace objective des actes exécutés par la cage thoracique, le larynx, la langue, les lèvres et le voile du palais, dans l’articulation des différents phonèmes *, en indiquant la manière dont ces actes se succèdent ou se combinent suivant les différents cas. L’entreprise me parut réalisable et même facile, car les inscripteurs physiologiques avaient déjà surmonté des difficultés du même genre dans la cardiographie, par exemple, et dans l’analyse du mécanisme de la déglutition ou de la rumination. Il suffisait de construire des explorateurs convenables pour chacun des mouvements dont on voulait avoir le tracé, et de relier chacun de ces explorateurs à un tambour à levier inscripteur, ainsi que cela s’est fait dans les expériences ci-dessus indiquées.

L’importance de ces études semble grande au point de vue des linguistes, dont la science chaque jour plus précise tend à pren-

1. Le mol phonème a été introduit par Champion pour désigner les groupes de sons qui constituent le langage parlé.

dre pour point de départ l’expérimentation. L’étude comparée des différentes langues et celle des transformations successives que chacune d’elles a ‘subies dans sa formation ont permis, en effet, de saisir certaines lois qu’on pourrait appeler physiologiques et qui ont présidé à l’évolution du langage.

Ainsi, 1 e principe de la moindre action 1 , d’après lequel tout acte humain tend à s’effectuer avec le moins d’effort possible, se mon tre dans le passage du latin au français et s’y traduit par l’adou cissement et même la suppression de certaines consonnes; le principe de transition détermine les échelons successifs par lesquels une lettre change de degré, d’ordre et de famille.

Rien n’est arbitraire dans cette évolution des langues, dont on commence à saisir les règles inflexibles. Or, pour bien apprécier les rapports de parenté entre les différents actes du langage qui tendent à se substituer les uns aux autres, il faut pousser aussi loin que possible l’analyse de chacun d’eux. L’oreille n’est pas toujours suffisante pour constater les mouvements, successifs ou simultanés, dont l’ensemble constitue un phonème, et celui qui parle n’a pas lui-même conscience des actes qu’il accomplit. C’est, en effet, par tâtonnements successifs et par essais d’imitation du langage d’autrui que, dès l’enfance, on apprend à parler; plus tard les actes qui servent au langage sont devenus aussi inconscients que l’action des différents muscles dans la marche. Pour une seule syllabe qu’on prononce, il est parfois nécessaire d’exécuter cinq ou six actes différents dont nous ignorons souvent la succession, et dont parfois nous ne soupçonnons même pas l’existence.

Inscrire avec leurs différents caractères, leur force et leurs rapports de succession, les mouvements de l’air ou des organes phonétiques, c’est fournir au linguiste une expression matérielle de phénomènes essentiellement fugitifs que l’oreille ne peut analyser ni comparer avec certitude.

Mais il est d’autres avantages plus précieux encore qu’on est en droit d’attendre de l’inscription du langage. Nous voulons parler des applications de celte méthode à l’éducation phonétique des sourds-muets. Ceux qui se dévouent à rendre à ces malheureux l’usage de la parole cherchent, par tous les moyens possibles, à

1. Voyez J. Baudry, Grammaire comparée du sanscrit , du grec et du latin , et A. Brachet, Introduction du Dictionnaire étymologique de la langue française.

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donner au sourd la conscience des sons qu’il émet et de ceux qu’émettent les personnes qui parlent devant lui. A défaut de l’oreille, la vue et le toucher fournissent des renseignements importants. Le sourd lit, en quelque sorte, sur les lèvres de celui qui parle; en touchant le larynx d’une autre personne, il constate par le tact les vibrations laryngées, et, appliquant ses doigts sur son propre larynx, s’exerce à émettre lui-même des sons analogues. Combien ne serait-il pas mieux renseigné sur les actes vocaux qu’il devra reproduire, s’il avait sous les yeux les tracés graphiques de tous ces actes! Il chercherait alors à imiter luimême ces tracés, qui lui serviraient de modèle, et n’arriverait à leur parfaite imitation qu’en exécutant les mêmes actes et en émettant les sons mêmes qu’il s’agit de reproduire.

Une méthode analogue semble, a priori , applicable au traitement des vices de la parole. Elle serait sans doute fort utile à ces opérés qui, après une restauration du voile ou de la voûte palatine, doivent réapprendre à parler, pour perdre les défauts de prononciation que leur infirmité leur avait fait contracter.

Le Dr Rosapelly accepta de faire des recherches expérimentales sur ce sujet dans mon laboratoire, tandis que M. L. Havet, au nom de la Société de linguistique, s’adjoindrait à ces études afin de signaler les points particulièrement importants à son point de vue spécial1.

Plan des expériences. — Le but que nous devions atteindre dans ces expériences était de remplacer la sensation auditive par une expression objective des actes de la phonation. Sur ce point, d’importants travaux ont déjà été exécutés : sous le nom d 'acoustique des yeux, Lissajous a créé une méthode optique pour apprécier la combinaison des différents sons dont les accords se caractérisent par des figures géométriques constantes.

C’est une phonétique des yeux qu’il fallait imaginer, tant pour analyser au point de vue physiologique et linguistique les actes de la parole, que pour initier à ce mécanisme les malheureux à qui l’ouïe fait défaut.

Pour ce qui est des voyelles, on peut les considérer comme optiquement caractérisées, grâce à la méthode de Kœnig: Y analyse optique des sons.

1. Pour le détail des expériences, nous renvoyons le lecteur au mémoire de M. Rosapelly ( Travaux du luboratoire, 1876), et ne reproduisons ici de ce travail que ce qui est nécessaire pour en faire comprendre le plan et les principaux résultats.

Les flammes vibrantes de Kœnig subissent, grâce à leur admirable mobilité, des vibrations correspondant à toutes celles que renferment les harmoniques concourant à la formation d’une voyelle. Dissociée par sa réflexion sur un miroir tournant, la flamme apparaît comme une traînée lumineuse, bordée de dentelures dont le nombre et les hauteurs relatives permettent d’estimer la tonalité des différents sons contenus dans chaque voyelle. Placé devant le porte-voix d’un appareil de Kœnig, un sourd-muet pourra donc s’exercer à reproduire des images lumineuses pareilles à un type tracé à l’avance ; et s’il réussit à imiter une de ces figures optiques, c’est qu’il aura émis correctement la voyelle correspondante.

Quant aux consonnes, comme il entre dans leur production des actes de toute sorte, vibrations du larynx, mouvements des lèvres, soulèvement du voile du palais, etc., il fallait chercher le meilleur moyen d’inscrire ces différents actes. Nous n’avons pas encore réussi à avoir une inscription convenable des mouvements de la langue et de ses appuis en différentes régions de la voûte palatine ou de l’arcade dentaire, suivant que l’on prononce telle ou telle consonne. Mais pour les autres mouvements, ceux du larynx, des lèvres et du voile du palais, les résultats furent plus satisfaisants.

Mouvements du larynx. — Un interrupteur spécial est mis sur le trajet d’un circuit électrique sur lequel on place également un signal de Deprèz. A chacune des vibrations du larynx il se produit une interruption du courant électrique, et le signal trace une vibration, de telle sorte que si l’on parle ou si l’on chante, à chaque fois que le larynx résonne, on voit s’écrire une ligne sinueuse semblable à celle de la figure 80, p. 162. .

Inscription du mouvement des lèvres. — L’observation montre que les lèvres exécutent, pendant l’acte de la phonation, deux ordres de mouvements : 1° des mouvements verticaux, c’est-à-dire d’élévation et d’abaissement ; 2° des mouvements horizontaux ou antéro-postérieurs, par lesquels les lèvres se portent plus ou moins en avant. Le type des mouvements du premier genre s’observe dans l’émission des consonnes explosives labiales comme b et p ; celui des mouvements antéro-postérieurs, dans l’émission de la voyelle u.

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La figure 207 montre l’appareil explorateur des mouvements du premier ordre *.

En prononçant une série de consonnes labiales, on constate que plusieurs d’entre elles se distinguent déjà par le degré de

Fig. 207. Inscripteur du mouvement des lèvres.

clôture plus ou moins parfait des lèvres. Dans cette émission des consonnes, il faut nécessairement intercaler des voyelles. Nous avons choisi, dans tous les cas, la voyelle», qui ne modifie point les phénomènes labiaux ; si l’on prononce successivement les sons apa , aba, afa , ava, on reconnaît que la clôture des lèvres, complète pour le p et le b, est incomplète, au contraire, pour Vf et

1 . Un support vertical est placé en face de l’expérimentateur ; il porte un bras horizontal au-dessous duquel pend, par l’intermédiaire d’une tige doublement articulée, l’explorateur proprement dit. Celui-ci se compose de deux petites branches terminées chacune par un petit crochet plat en argent qui doit embrasser l’une des lèvres dans sa courbure. La gouttière l' se place sous la lèvre supérieure, la gouttière l sur la lèvre inférieure. Cette dernière est seule mobile; or, quand la lèvre inférieure s’élève, elle fait basculer la branche l autour de son articulation, forçant ainsi les deux extrémités opposées des deux branches à s’éloigner l'une de l’autre en tendant un petit anneau de caoutchouc qui sert de ressort antagoniste.

Dans ce mouvement, une traction est opérée sur la membrane d’un tambour à air T. La raréfaction de l’air dans ce tambour se transmet, au moyen d’un tube de caoutchouc t, jusqu’au tambour à levier inscripteur qui devra tracer sur le cylindre les mouvements de la lèvre inférieure.

le v. Et si deux consonnes qui exigent des degrés différents de clôture des lèvres sont émises sans voyelles intermédiaires, on trouve dans la courbe tracée un petit ressaut qui signale ce changement dans l’occlusion labiale.

La figure 208 représente quelques-uns de ces tracés qui serviront d’exemples.

La ligne sinueuse exprime l’ouverture des lèvres, quand elle occupe la position horizontale supérieure ; elle correspond à leur

Fig. 208. Tracés des différents degrés- de l’occlusion labiale, correspondant à différentes voyelles.

clôture absolue, quand elle occupe la ligne horizontale inférieure. Mais on remarque en certains points (au-dessous de v et de f) que la ligne horizontale est située moins bas, ce qui correspond à la demi-fermeture dont on vient de parler. Enfin, au-dessous de bv,

Fig. 209. Disposition pour l’inscription simultanée du mouvement des lèvres et des vibrations

du larynx.

on voit un ressaut de la ligne (au point v) où les lèvres passent de l’occlusion complète du b à la demi-occlusion du v.

Nous laisserons de côté ce qui est relatif aux mouvements labiaux de sens antéro-postérieur, et nous nous préoccuperons exclusivement de la détermination des consonnes labiales.

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Il ne suffit pas du tracé des mouvements des lèvres pour caractériser les consonnes labiales, car l’occlusion complète des lèvres existe aussi bien pour lep que pour le b, l’occlusion incomplèle s’observe également pour le v et pour Vf. Mais ces quatre consonnes seront entièrement caractérisées si nous inscrivons, en même temps que le mouvement des lèvres, les vibrations du larynx. En effet, dans l’articulation du p et de Vf, le larynx est muet ; il vibre, au contraire, pour le b et le v.

Superposons le style du signal électrique des vibrations du larynx à celui du levier qui inscrit le mouvement des lèvres, comme dans la figure 209, et faisons tracer ces deux pointes sur un cylindre à rotation lente ; nous obtiendrons un double tracé qui ren-

Fig. 210. Inscription simultanée des mouvements des lèvres et de ceux du larynx.

fermera tout ce qui est nécessaire pour caractériser ces quatre consonnes, p, b, f, v, comme on les voit figure 210.

Inscription des mouvements du voile du palais. — Les Consonnes nasales m et n s’accompagnent d’une émission d’air par les narines, ce qui tient à ce que le voile du palais s’éloigne de la paroi postérieure du pharynx au moment de l’émission de ces sons. Autant il serait difficile d’explorer d’une manière directe les mouvements du voile du palais, autant il est facile de signaler ces mouvements d’après l’échappement d’air qui en est la conséquence. A cet effet, on introduit dans une des narines un tube qui y reste à demeure et qui, relié par un tuyau de caoutchouc à un tambour à levier inscripteur, signale, par une élévation de la courbe, chacune des émissions de l’air par le nez.

En inscrivant à la fois les trois indications que nous possédons déjà : mouvement des lèvres, du larynx et du voile du palais, nous constaterons que Vm n’est qu’un b avec émission d’air par les narines, de même que nous avons vu que le b n’est qu’un p avec vibration du larynx.

Nous ne pouvons insister plus longuement sur ces expériences

MOUVEMENTS PHONETIQUES

Repères

Pression n.

Vïbr.lar.

Mouv.lèv.

al) . . b a

a m . .ma

wirrnttniiitti - rmimimwmmmtmtt

.twmnttmmi .itiniatimuninnmni!1

iWimwimmiwwiimit

aA

io v. a

MAM/WlA/l/WVlA/WlAM/l/UlA/i/lAAAAAA/i/'.

Fig. 211. Quinze phonèmes caractérisés graphiquement.

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d’inscriptions phonétiques. Le lecteur qui voudrait des explications plus détaillées les trouvera dans le mémoire de Rosapelly.

Nous nous bornons à présenter (fîg. 211) un tableau où quinze phonèmes différents se trouvent caractérisés par des courbes. Or, cette représentation des consonnes s’adressant aux yeux, est précisément le but que nous nous proposions en entreprenant ces études. Tout porte à croire que si l’utilité de ce moyen pour l’éducation des sourds-muets était reconnue, de •nouvelles recherches ne tarderaient pas à combler les lacunes qui restent encore.

Quant aux résultats de ces expériences au point de vue de la linguistique, ils semblent avoir été satisfaisants, car M. L. Havet a trouvé dans ces graphiques la solution de questions intéressantes sur la formation des sons composés.

Mouvements qui se produisent dans la rumination ; expériences de Toussaint.

Au commencement de ce siècle, Bourgelat avait rangé les mouvements de la rumination parmi ceux que nos sens ne sauraient analyser. En effet, la connaissance de ces mouvements divers, de leur enchaînement, de leur rôle pour produire la régestion du bol alimentaire, n’a été acquise que le jour où chacun d’eux inscrivant sa courbe, a permis de comprendre comment s’effectue le mouvement rétrograde du bol alimentaire. Toutefois, le résultat des expériences faites sur ce sujet est venu confirmer une théorie qui avait été établie a priori par un observateur d’une grande sagacité, le professeur Chauveau.

La méthode graphique qui a présidé aux recherches de Toussaint a permis de déterminer la succession d’une série de mouvements qui se passent en des lieux divers. De même que le passage d’une onde liquide aux divers points de la longueur d’un tube s’inscrit au moyen d’une série d’appareils superposés, de même, dans l’inscription des mouvements de la rumination, chacun des actes associés s’écrit à côté des autres.

L animal, vache ou mouton, doit être dans un calme parfait pendant la durée de l’expérience; c’est la condition nécessaire de la rumination. Une série d’explorateurs appliqués en différents lieux vont chercher les mouvements divers dont on veut établir la succession ou le synchronisme, et tous ces mouvements à la fois s’écrivant sur un même papier. donnent la figure 212.

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