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CHAPITRE XllI

I. Nécessité de la construction. — Faits simultanés et faits successil's.

II. Procédé de construction des faits simultanés. — Questionnaire, (lilTérence entre le questionnaire historique et le questionnaire d'enquête.

lli. Cadres de l'hisloire sociale. — Sections géographiques. — Questions à poser. — Tableau des phénomènes.

Un autre groupe de difficultés tient, non plus à la matière de la science sociale, c'est-à-dire aux faits isolés qu'il s'agit de constater, mais à la construction qu'on veut édifier avec ces faits, c'est-à-dire à la nature même de la science. L'examen de ces difficultés spéciales fournira un enseignement pratique sur les précautions à prendre et sur les lacunes inévitables de la science sociale, par conséquent sur ses limites des opérations et sur les terrains qu'on fera mieux d'éviter. Ces difficultés viennent de deux causes : 1^ de l'étendue nécessaire des faits à connaître en science sociale; 2° du caractère spécial de l'évolution en matière de faits sociaux.

1. — La première difficulté tient à l'étendue qu'on est obligé de donner à la construction historique en

matière sociale. Il faut d'abord s'expliquer sur le sens précis de ce mot construction^ que j'ai été obligé de créer pour désigner le dernier acte du travail historique. Quand on a étudié des documents par la méthode historique en leur appliquant les procédés de l'analyse et de la critique, on arrive, à la fin de toutes ces opérations , à déterminer seulement des produits d'analyse, c'est-à-dire des faits historiques isolés; par exemple : 11 a existé une bourse du commerce à Anvers au xvi^ siècle.

Il est évident qu'on ne peut laisser les faits tels qu'ils sortent du travail analytique, à l'état de fragments ; à moins de se contenter d'un répertoire par ordre alphabétique. Dès qu'on veut essayer de les comprendre, il faut les coordonner.

Pour faire une science il faut réunir tous ces faits isolés en un ensemble, la construction. Le principe élémentaire* c'est de réunir les faits par deux systèmes de combinaison ; les faits simultanés pour obtenir un tableau des choses à un moment donné, les faits suo-' cessifs pour atteindre les transformations et l'évolution. La construction historique définitive comporte donc toujours deux groupes d'opérations : 1^ pour dresser le tableau des faits à un moment donné, description d'état; 2^ pour étabhr la série des changc-

(l)Voir plus haut, page 124.

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ments successifs dans le temps, détermination d'évolution. Cette méthode s'applique à tous les faits historiques, à toutes les histoires des usages de tous genre, costume, habitation, cérémonial, arts, lettres, religion, sciences, institutions politiques : elle s'applique à toute l'histoire sociale, histoire de la vie économique, démographie et statistique rétrospectives, histoire des doctrines sociales.

II. — Pour grouper les faits il faut trouver un cadre de classement ; c'est une nécessité ijiévitable de toutes les sciences descriptives. On a vu plus haut (p. 120) que dans les sciences documentaires, on est réduit à le créer par un travail d'imagination et que ce cadre imaginé prendra forcément le caractère d'un questionnaire. C'est une nécessité que les historiens n'aiment pas à s'avouer. Dans les sciences sociales les travailleurs ne se font pas scrupule d'en parler ouvertement. La pratique des enquêtes les a familiarisés avec cette idée qu'on ne peut faire une enquête par écrit sans questionnaire. Or toute étude historique faite pour arriver à dresser le tableau soit d'une organisation, soit d'un ensemble d'usages, est une enquête rétrospective, elle comporte forcément un questionnaire.

11 y a donc une ressemblance essentielle entre

le questionnaire qui sert à diriger le travail d'une enquête sur un phénomène social contemporain et le questionnaire historique dressé pour l'étude d'un phénomène social passé. Dans les deux cas le travailleur détermine d'avance l'espèce de faits qu'il cherchera à rassembler et l'ordre dans lequel il les rangera. Or il ne peut dresser cette liste de questions et tracer ce cadre d'arrangement qu'en partant de la connaissance qu'il a déjà de phénomènes analogues à ceux qui vont faire le sujet de l'enquête. Pour dresser un questionnaire on se représente un ensemble analogue à celui qu'on veut étudier, et on l'analyse mentalement de façon à dégager un à un les détails sur lesquels devra porter l'enquête. Il faut donc avoir la connaissance d'un ensemble du même genre. Celui qui n'aurait aucune connaissance d'un syndicat ne pourrait pas dresser un .questionnaire pour une étude de syndicat. 11 en est exactement de même pour un historien, il ne pourrait dresser le cadre pour grouper des faits d'une espèce dont il n'aurait aucune idée. Mais il y a des différences entre un questionnaire histoiique-et un questionnaire pour l'élude de faits actuels. Pour une étude actuelle le questionnaire peut n'être qu'un guide provisoire; en faisant l'enquête on se trouvera placé directement en présence de l'ensemble complet des fails, on sera amené natu-

rellement à apercevoir les lacunes, les faits qu'on avait oubliés de prévoir, à voir ceux qu'on avait mal interprétés, ou mal classés ; la vue directe de Fensemble rectifiera constamment les oublis ou les idées préconçues, le tableau tracé après l'enquête pourra être beaucoup plus complet et moins arbitraire que le questionnaire. Mais le questionnaire historique n'a pas cette ressource de l'observation postérieure. Il est vrai qu'on pourra trouver dans les documenfs la mention défaits auxquels on n'avait pas pensé ou l'indication de rapports qu'on avait mal interprétés ; aussi un historien méthodique doit-il toujours être prêt à compléter ou à rectifier son questionnaire. Mais les documents ne peuvent jamais fournir que des fragments, ils ne donnent pas une vue d'ensemble ; ils ne sont intelhgibles qu'interprétés au moyen d'une idée générale de la société où les faits se sont produits, idée forcément subjective; donc ils restent toujours subordonnés à l'idée que l'historien se fait des sociétés en général. Yoilà pourquoi un tableau historique est beaucoup ^lus subjectif que le tableau résultant d'une enquête directe sur le présent. Cette subjectivité, inhérente à tout travail historique, tient à ce que les menus fragments livrés à l'historien par l'étude des documents ne peuvent jamais être recollés ensemble qu'au moyen d'un ciment fourni par son imagination.

En outre Tenquete directe peut arriver à réunir tous les faits d'une nature donnée, dans un rayon donné, à un moment donné, — ou du moins tous 1rs faits assez importants pour valoir la peine d'être connus — ; ceux que l'enquêteur négligera de recueillir, ce sera volontairement, parce qu'il les jugera inutiles pour rintelligence de l'ensemble. Dans le travail historique au contraire les faits recueillis dépendront des documents à la disposition de l'historien; il faudra qu'ils aient été non seulement observés et décrits par un contemporain, mais transmis par des documents qui se soient conservés, et dont l'historien aura connaissance. Des faits indispensables pourront lui échapper, soit parce qu'ils n'auront pas été notés, soit parce que les documents se seront perdus, ou même seulement parce que les documents seront restés inconnus à l'historien. C'est ainsi le hasard qui décidera des lacunes; pour les époques éloignées elles seront toujours énormes, le sort naturel des documents, surtout en matière économique, étant de se perdre au bout de quelques siècles. L'enquête actuelle sera comme un' plan d'architecte oii sera tracé l'ensemble de la construction, le tableau historique restera une esquisse avec des lacunes marquées par des lignes conjecturales. Encore les conditions de construction d'un édifice matériel sont-elles si simples et si uni-

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formes qu'on peut restituer avec une quasi-certitude les lignes disparues, tandis que les ensembles sociaux sont soumis à des lois si compliquées que la restitution des faits non connus directement reste toujours une conjecture douteuse.

III. — Le cadre de l'histoire économique est donné par la nature même des faits économiques. Ils consistent dans les rapports entre les hommes et les objets matériels, en tant que ces objets sont recherchés pour satisfaire un besoin. La limite n'est pas toujours facile à tracer, même si l'on prend l'expression (( phénomènes économiques » au sens habituel, en la restreignant aux phénomènes d'appropriation, de création, de distribution des objets, et en écartant les phénomènes de consommation et les faits généraux de démographie. Même dans ces limites aucun classement général des phénomènes ne s'impose sans discussion ; en fait les cadres adoptés pour les exposer varient dans les différents ouvrages historiques. Je me borne donc à proposer le classement qui me paraît le plus conforme à l'observation des phénomènes actuels.

D'abord il est impossible de réunir en un tableau unique les faits du monde entier à un moment donné. Un sectionnement matériel s'impose comme une

nécessité pratique. Le principe pour faire la section doit être tiré des conditions les plus générales, de celles qui s'imposent à tous les faits. Pour les faits économiques, c'est la division naturelle de la terre d'où sont tirés les matériaux et sur laquelle se font les échanges, c'est-à-dire la division géographique. On sera donc amené à choisir un compartiment de la terre dans lequel on étudiera les faits économiques ; on fera le tableau économique d'un même pays, soit une région (Provence, Sicile, Irlande), soit un Etat, (France, Allemagne, Angleterre). La réunion de ces tableaux séparés pourra donner ensuite un tableau général d'une portion du monde ; mais il vaut mieux que ce tableau d'ensemble ne soit que le groupement de travaux antérieurs, faits chacun dans une subdivision géographique. Dans un même pays les phénomènes économiques de différentes espèces sont liés entre eux par des réactions mutuelles, l'organisation de la culture agit sur l'industrie, le commerce agit sur la culture, le régime de propriété agit sur le commerce, etc. Il vaut donc mieux construire d'abord un tableau général de tous les phénomènes liés entre eux dans un pays donné et rapprocher ensuite ces ensembles que d'étudier une seule espèce de phénomènes détachée de l'ensemble , dans tous les pays du monde ' .

(4) Déjà la pratique de la statistique a amené Meitzen à penser quil

CH. SElGNOBoS. 13

La division fondamentale se fera par pays, les subdivisions seules se feront par espèces de phénomènes.

La division en espèces doit reposer sur le but et la nature des arts par lesquels sont créés et distribués les objets. — La division générale est : 1° production, subdivisée en production directe des matériaux, transformation des matériaux (industrie) ; 2° transfert, subdivisé en transport matériel, échange légal (commerce) ; 3^ répartition, subdivisée en appropriation, jouissance, transmission.

Dans ce cadre général se placent, à propos de chaque espèce de faits, les questions spéciales à poser quand on fait l'enquête rétrospective sur l'état économique d'un pays à un moment donné. Quels sont les systèmes suivis par les habitants? Par qui sont-ils pratiqués ? Comment sont-ils distribués entre les différentes parties du pays ? Ce qui implique une description de l'usage, une description du personnel spécial, une carte de distribution de l'usage.

Voici le détail :

1" groupe. Production.

{'^Production directe^ c'est-à-dire des objets bruts; quatre procédés : 1^ chasse et pêche ; 2° élevage ; 3'^ culture ; ¥ extraction des matériaux bruts (bois,

vaut mieux étudier tous les faits dans un domaine étroit quune seule espèce de faits dans un domaine large.

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carrières, mines) , qui forme transition avec l'industrie. Pour chacune des quatre on fera des subdivisions, suivant l'espèce d'animal ou d'objet. L'enquête devra porter séparément sur chaque forme de production, et poser trois questions : 1^ objets produits et procédés de travail ; ^° personnes qui font les opérations, comment elles se partagent les opérations, comment elles sont organisées (coordonnées ou subordonnées) ; 3° répartition de ces personnes sur le sol (centres de production, quantités produites par chacun).

2° Industrie^ c'est-à-dire transformation des matériaux. Le nombre des industries est très grand, ce qui les rend difficiles à classer. On peut hésiter entre le classement d'après la nature des matériaux et le classement d'après le but des objets. On peut diviser soit en industries du fer, du bois, des textiles, etc., soit en industries de l'alimentation, du vêtement, du bâtiment, de l'ameublement, des outils et armes, des objets de luxe, de la vie intehectuelle. Chaque industrie formera un terrain d'enquête spécial, oii l'on retrouvera les mêmes questions : 1° matériaux employés 'et procédés > technique) ; 2^ personnel employé, c'est-à-dire division et organisation du travail, rapports entre les travailleurs d'un même métier, rapports avec ceux des autres métiers et surtout avec les directeurs du commerce; 3** distribution géographique

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des travailleurs, centres pour chaque espèce de travail, nombre des travailleurs et quantité des produits.

2' groupe. Transfert.

1^ Transports^ transition entre l'industrie et le commerce. — 11 n'y a guère à distinguer que deux classes, transport par mer, transport intérieur ; mais la deuxième se subdivise en voies fluviales, voies feijrées, routes. Pour chaque classe se posent les trois questions : 1^ procédés de transport, voie et mode de traction et d'emballage (il faut ici distinguer les transports d'objets et de personnes); 2° personnel des transports (mêmes questions que pour l'industrie) ; 3° distribution géographique des voies et des centres de transport; quantité des objets transportés.

2° Commerce^ échange des droits. Il faut distinguer entre le commerce direct qui se fait par un échange d'objets matériels, et les commerces symboliques, crédit et spéculation. Pour chaque branche reviennent les questions : 1^ matière du commerce et procédés de commerce; 2^ personnel des commerçants, division du travail et organisation, rapports entre les groupes; 3° distribution géographique des centres de commerce et de crédit. Quantité des opérations.

3^ groupe. Répartition.

Il n'y a pas lieu à subdiviser. 11 suffit de se poser les questions.

1. Appropriation^ qui comporte les questions suivantes : 1^ régime de la propriété, sur quels objets elle porte; 2° personnel des propriétaires, organisation en classe, rapports entre groupes ; 3° distribution géographique des propriétaires.

:2. Jouissance des objets : 1° systèmes de jouissance, possession précaire, partage des avantages entre le possesseur et le propriétaire légal ; 2*^ personnel des gens en possession , organisation en classe; 3° distribution des possessions précaires.

3^ Transmission des droits : 1° procédés de transmission entre vifs, par contrat, après décès; 2° quantité des transmissions.

Après avoir fait une enquête sur ces usages et cette distribution des phénomènes, on aurait un tableau d'ensemble de l'organisation économique d'un pays à une époque donnée. Quand le travail serait fait pourrons les pays à un même moment, on aurait une série de tableaux économiques. On pourrait alors, en comparant les organisations différentes, constater les traits communs et voir si Ton peut dresser un tableau économique universel de cette époque.

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