‹ La méthode historique appliquée aux sciences socialesChapitre 26 sur 93 · DIFFICULTÉS SPÉCIALES DE L'HISTOIRE SOCIALE · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS SPÉCIALES DE L'HISTOIRE SOCIALE

I. .Xécessité de déterminer la quantité des faits. — Connaissance qualitative, en histoire. — Nécessité de la détermination de quantité en matière sociale.

II. Moyens de déterminer la quantité. — Mesure. — Dénombrement. — Évaluation. — Échantillonnage. — Généralisation.

III. Conséquences pratiques. — Précautions spéciales. — Limites de la construction.

I. — Le tableau des faits économiques a besoin pour se construire de plus de connaissances auxiliaires et d'une plus grande précision de connaissances que la plupart des autres études historiques.

Il suppose d'abord la connaissance du terrain géographique qui sert de support aux hommes et aux objets. C'est une condition commune à toutes les études historiques. La géographie est une science auxiliaire de Ihistoire, et d'autant plus nécessaire que les faits ont une plus grande part matérielle. Mais pour les histoires de faits intellectuels (sciences, art, rehgion), une connaissance générale peut suffire; la connaissance doit être plus précise à mesure qu'on opère sur des faits plus matériels, parce qu'ils sont soumis plus étroitement aux conditions du miheu. A ce

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titre, l'histoire économique est fortement dépendante de la géographie, et il n'y a pas de statistique historique sans connaissance du terrain géographique.

Les faits historiques prennent d'abord la forme descriptive ; on décrit des conceptions, des actes, des usages, — c'est-à-dire des actes renouvelés — des objets, des conditions, des produits. C'est la forme première de toutes les sciences descriptives (zoologie, botanique). Seulement certaines descriptions sont d'une espèce particulière à l'histoire, en tant que science de l'humanité ; ce sont les descriptions d'états intérieurs par des figures matérielles non représentables, langue, pensée, imagination, règles, motifs, tous faits psychologiques. J'ai montré^ que- ces faits forment presque seuls toute une des catégories de l'histoire, l'histoire des coutumes intellectuelles, et la plus grande partie de deux autres, l'histoire des institutions sociales et politiques. De tous ces faits on ne peut jamais avoir qu'une connaissance qualitative ; on peut déterminer le caractère, la nature de ces conceptions; mais la ^eule connaissance quantitative serait la fréquence, qu'il est impossible de rechercher. Combien de fois un homme a-t-il eu une pensée ? Combien d'hommes ont eu cette pensée? On n'a jamais pu même songer à faire cette recherche

(1) Voir page 176.

Cependant on a pu constituer une histoire des phénomènes intellectuels, sans sortir de la description, c'est-à-dire sans chercher au delà de la connaissance qualitative, sans atteindre aucun élément de quantité. C'est le cas des histoires de la langue, des arts, des sciences, des religions. On décrit les œuvres d'art ou de science et les conceptions qui ont été manifestées à une certaine date, sans essayer de faire un tableau de leur répartition ou de leur fréquence. La prétention d'arriver à appliquer la statistique a été émise par M. Bourdeau, r Histoire et les historiens, 1886 ; il proposait d'étudier le nombre d'exemplaires d'un ouvrage pour en évaluer quantitativement l'importance : c'est une illusion. On n'arriverait à savoir ainsi qu'un chiffre d'opérations typographiques, on n'atteindrait pas la fréquence du phénomène littéraire qui est la représentation dans l'esprit du lecteur de la conception qu'avait exprimée l'auteur.

Pour l'histoire des usages qui consistent en actes matériels, la connaissance qualitative reste souvent aussi la seule possible. Combien de maisons, de costumée, de fêtes, y a-t-il eu au xiv' siècle? Combien de ioisa-t-on appliqué une règle de droit, un usage politique? Mais là encore on n'a pas un besoin absolu de connaître la quantité; il s'agit plutôt de savoir qu'à un moment donné, dans un pays, on a pratiqué cer-

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tain usage, ou certaines institutions politiques. L'intérêt est dans l'existence de l'usage, pas seulement dans la fréquence. Pourtant on a déjà besoin de savoir si les règles étaient vraiment appliquées, c'est-à-dire approximativement dans quelle proportion de cas.

L'histoire sociale consiste aussi pour une bonne part dans la description d'usages économiques, procédés d'exploitation agricole et industrielle, de production, de transport, usages de vente, de crédit, de spéculation, division du travail, propriété, règles de répartition des produits. Mais cette part est insuffisante pour constituer toute l'histoire sociale; elle aide à comprendre les phénomènes sociaux, elle ne les établit pas. Le tableau d'une société, à un moment donné, ne peut se faire par une simple description de ses usages. Ce tableau comporte toujours des données de nombre et de répartition. Le nombre des membres, la répartition par sexes, âges, origines, occupations, — la composition des classes sociales ou des professions, — la richesse, c'est-à-dire la quantité des objets de valeur, et la répartition de la richesse entre les catégories d'habitants, — la répartition des cultures, industries, moyens de transports, — toutes ces notions sont indispensables. Faute de les avoir on n'arrive pas du tout à se représenter la société; on n'en a aucune idée d'ensemble. Même les usages

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économiques n'ont presque aucune valeur par euxmêmes ; ils n'agissent que par leur fréquence ; un usage qui n'existe qu'entre quelques hommes n'a pas d'intérêt, ni pratique, ni historique. La connaissance d'une société, au point de vue de l'histoire sociale, c'est la connaissance de la structure, c'est-à-dh*e des proportions entre les parties. Or, le nombre, la répartition, la fréquence, les proportions, sont des notions toutes quantitatives. On ne conçoit guère un tableau de phénomènes sociaux purement qualitatif ; comme peut l'être un tableau de la littérature, des arts, des sciences, ou même un tableau du droit ou des institutions politiques. On arrive ainsi à cette conclusion que l'histoire sociale a absolument besoin d'être une connaissance quantitative.

II. — De quels moyens dispose l'histoire pour atteindre une connaissance de quantité ? A prioin on peut présumer que ces moyens seront médiocres, puisque l'histoire manque de tout procédé direct d'examen des phénomènes. Elle reste réduite à deux procédés indirects :

1*^ Elle recueille les renseignements sur les quantités que fournissent les auteurs de documents, par exemple le chiffre de la population deTAttique, donné par Athénée. Ce sont toujours des affirmations non

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