L ACTION DES FAITS HUMAINS INDIVIDUELS
pent beaucoup plus d'étudier les formes des croyances que leur répartition et ne s'occupent guère de les localiser avec précision.
Il y a toute une catégorie de croyances sur laquelle on ne trouvera guère de renseignements. On a étudié surabondamment les doctrines morales et les morales officielles de tous les temps, mais l'histoire des croyances morales effectives n'est pas faite encore avec précision. On ne sait pas d'après quelles règles de morale pratique les hommes se conduisaient réellement; sur ce point on risque fort de ne trouver dans les histoires spéciales que des données insuffisantes.
La connaissance des croyances est d'autant plus nécessaire pour comprendre la vie sociale d'un peuple que ce peuple est moins avancé en civilisation. Les croyances se forment d'abord, avant toute science, et elles commencent par dominer toute la pensée et toute la vie morale; elles reculent peu à peu, à mesure que la connaissance par observation se forme. Aussi l'histoire des croyances religieuses et des superstitions estelle plus nécessaire pour comprendre les sociétés les plus anciennes.
2° Les arts ont une action beaucoup plus faible que ne l'admet l'opinion courante.
Notre culture exclusivement littéraire nous a donné une impression fausse sur l'importance de la littéra-
292 LA MÉTHODE IIISÏORIQLE ET l'iIISTOIRE SOCIALE
ture et des arts. Parce qu'on nous a fait passer dix ans de notre vie à ne nous occuper que de phénomènes artistiques, nous croyons instinctivement que ces faits ont absorbé une forte partie de l'activité des hommes. Cette illusion a été aggravée par l'influence des professeurs de littérature et des archéologues uniquement occupés d'œuvres d'art. En fait, les arts, pour l'énorme majorité des hommes d'aujourd'hui, ne tiennent qu'une place très petite dans la vie ; et il paraît en avoir été toujours, ainsi, même chez les Grecs, — à en juger par le peu d'attention que les historiens grecs apportent aux grands événements artistiques de leur temps. L'art n'exerce aucune action appréciable sur les faits démographiques ; on peut les étudier sans rencontrer jamais l'influence de l'art. Sur la vie économique l'action des arts se réduit à créer quelques valeurs artistiques, en petit nombre, — sauf l'art industriel qui dépend beaucoup plus de la mode que du goût artistique.
3° Les connaissances (on peut réunir sous ce terme les sciences pures, les connaissances empiriques et les arts techniques) agissent fortement au contraire sur les faits sociaux. Elles agissent par le même procédé que la croyance : la conception que l'individu se fait du monde et de sa situation, soit par la science, soit par l'empirisme, dirige en grande partie sa conduite;
l'action des faits humains individuels 293
c'est le terrain de la concurrence entre la science et la religion (la morale reste placée sur un terrain indivis ou mal délimité). La connaissance agit sur les faits démographiques (groupement, émigration ou immigration , natalité) , et sur les faits économiques, — directement en donnant la notion de la valeur des choses, ahments, matières premières, animaux, etc. ; — négativement en arrêtant la fabrication ou la production d'objets reconnus inutiles ou qu'on peut avantageusement remplacer par d'autres, — indirectement en montrant l'avantage de groupements économiques auxquels on n'avait pas encore songé, ou en dégageant des préjugés religieux ou moraux qui faisaient interdire les groupements nouveaux.
En outre, la connaissance agit par un procédé d'action extérieure que ne possède pas la croyance purement imaginaire ; elle fait connaître le monde extérieur réel et les procédés d'action réels de l'homme sur le monde. Elle enseigne les procédés réels, mais psychologiques , pour manier les hommes et les persuader, procédés très actifs dans la vie économique pour l'appréciation de la valeur et pour l'organisation des échanges (il suffira de citer la pubhcité, le crédit, la spéculation) . Elle enseigne les procédés, tantôt psychologiques (dressage) , tantôt physiologiques (sélection) , pour tirer parti des animaux. Elle enseigne surtout les procédés réels
294 LA MÉTHODE HISTORIQUE ET l'hISTOIRE SOCIALE
et matériels pour agir sur la matière, l'ensemble des procédés techniques de production et de transport. La connaissance ne suffit pas à créer l'industrie ; mais c'est elle qui en est la condition nécessaire et qui lui donne sa forme. D'autres causes agissent sur la divi- . sion du travail, et par suite sur la quantité de la production; mais la nature de la production dépend de la technique, c'est-à-dire de la connaissance.
L'histoire sociale aura donc besoin, sinon de connaître en détail l'histoire^ des sciences et des arts techniques, du moins de savoir l'histoire de la science dans les parties applicables à la vie et à la morale pratique, et l'histoire des procédés techniques de production. Gela est facile à apprendre. La seule difficulté sera d'apprécier la diffusion des connaissances et des procédés dans une société donnée à un moment donné ; c'est la question qui intéresse le moins les spécialistes de l'histoire des sciences et sur laquelle on trouvera le moins de renseignements.
4*^ Les usages matériels ont une action décisive sur la vie économique; ils sont le but, et par conséquent le régulateur de la production. On ne produit guère que pour satisfaire des besoins matériels. La vie matérielle consiste surtout dans la consommation des objets, alimentation, vêtement, logement, mobilier, objets d'agrément ; c'est le terrain intermédiaire entre
l'action des faits humains individuels 295
la vie économique et les coutumes de la vie privée. Il semble d'abord que ces usages ne soient que le résultat de la vie économique, car on consomme les objets produits par la production et répartis par la distribution. Mais on ne produit qu'en vue de la consommation, et c'est la consommation qui dirige la production. En ce sens les usages de consommation matérielle seraient la cause de tous les actes économiques et devraient être l'objet fondamental des études économiques ; pour comprendre la production il faudrait d'abord étudier ce que les consommateurs désirent qu'on produise. L'histoire de la consommation, c'est-à-dire de la vie matérielle, serait le premier chapitre de l'histoire économique.
En fait, la relation est plus complexe ; ce n'est pas toujours un client qui commande en vue d'une idée arrêtée de consommer ; c'est souvent le vendeur, c'està-dire le fabricant dirigé par le commerçant, qui offre des objets et donne au consommateur l'idée de les consommer. Les deux activités s'entremêlent étroitement, il faudrait pour les distinguer une étude qui n'est pas faite.
Pourtant l'histoire économique ne peut pas se passer de l'histoire de la consommation ; elle a besoin de connaître la demande spontanée du consommateur, c'est-à-dire l'histoire de la vie matérielle.
^96 LA MÉTHODE HISTORIQUE ET l'hISTCTIRE SOCIALE
C'est assurément la partie la plus négligée de la vie sociale, soit contemporaine, soit passée ; et ce serait, comme on l'a très bien montré aux Etats-Unis, un des champs d'études les plus instructifs de l'histoire sociale. La consommation n'agit pas seulement sur la production par l'action directe que la nature de la commande exerce sur la nature de la production et du commerce, — par exemple dans les temps antiques, la demande de la pourpre ou de l'ambre qui dirigeait le commerce vers la Grèce ou la mer Baltique ; au moyen âge la demande des épices qui a poussé à la découverte de la route des Indes. Indirectement la forme de demande réagit sur l'organisation du travail; suivant qu'elle est continue, intermittente ou irréguhère, elle produit un travail régulier, ou une mortesaison, ou des crises ; suivant qu'elle vient d'un groupe peu nombreux ou d'une grande masse d'hommes, suivant qu'elle porte sur des objets de luxe ou sur des objets d'utilité générale, elle détermine des systèmes de production très différents. L'historien des faits sociaux n'a pas besoin de savoir les détails de l'histoire de la vie matérielle ; mais il doit connaître en gros les espèces d'objets consommés, la nature des matières premières les plus employées, la quantité et les époques de la demande.
La vie privée se compose d'actes ou quotidiens ou
l'action des faits iil mains individuels 297
périodiques, ou solennels ; l'histoire de la vie privée comporte donc Tétude de l'emploi des journées, des heures de repas, des usages de toilette et de médecine, des fêtes, réceptions, cérémonies, des divertissements et des exercices (chasse, sport, spectacles, jeux, voyages). Ces actes sont en partie des actes de consommation, en tant qu'ils exigent des objets matériels ou des services matériels qui mettent en mouvement un personnel de domestiques, hôteliers, commissionnaires, coiffeurs, médecins, acteurs. Ils agissent donc pour diriger Ja production des objets ou la division du travail.
Ils agissent aussi d'une autre façon, non plus sur la fabrication seulement, mais sur la vie tout entière des gens consacrés à des services matériels, car ils les mettent dans une catégorie économique différente de celle des producteurs. L'histoire sociale a donc besoin de connaître, sinon tous les usages de vie privée, du moins ceux qui exigent une production considérable d'objets, et ceux qui immobilisent un nombre appréciable de travailleurs dans les services privés. Il n'est pas inutile, pour comprendre la vie économique de l'Espagne au xvi^ siècle, de savoir qu'une partie de la population vivait dans la domesticité des seigneurs.
L'action la plus forte est celle de la mode qui crée
208 LA MÉTHODE HISTORIQUE ET l'hISTOIRE SOCIALE
OU détruit des valeurs ; c'est elle qui domine toutes les industries de luxe, elle est l'agent le plus actif de la transformation industrielle. 11 faut donc tenir compte de l'histoire de la mode, au moins dans la mesure oii chaque mode nouvelle a eu pour résultat de produire un changement dans l'espèce des objets ou des services demandés ; il faut connaître la position des centres de la mode et les déplacements de ces centres, car ils sont liés à l'organisation du commerce et du travail. Dans les époques anciennes le phénomène de la mode est limité à la classe peu nombreuse des aristocraties ; mais il n'en est pas moins capital dans l'histoire du commerce, parce que le commerce dans les périodes de communications difficiles est limité aux objets de luxe ; le commerce des épices du xiii^ au xv^ siècle en est un exemple frappant.
III. — Les actes individuels forment une grosse part de l'histoire générale. Il suffit à l'histoire économique de connaître les principaux, ceux qui sont à l'origine d'une évolution matérielle ; encore n'a-t-elle pas besoin de les étudier en détail. Elle n'a que faire de la biographie de Mahomet ou de Napoléon, il lui suffit de connaître ceux de leurs actes qui ont eu des conséquences matérielles générales, telles que l'interdiction de boire du vin, ou le blocus continental.