Loc. laud., p
évolutive dont on ne peut dire cependant s'il s'agit d'évolution des espèces ou d'embryologie. Comparons le dogme au gland du chêne, c'est la comparaison classique. Un savant montre le gland au sauvage qui le voit pour la première fois. Mon ami, dit le savant, reconnaissez-vous que ce gland a des feuilles! Stupeur de Tignorant. Vous le niez, n'est-ce pas? Eh bien, vous avez tort, parce qu'un jour il en aura ! C'est le raisonnement qu'on nous propose de faire. Sans doute pour définir le gland de chêne, nous ne pouvons renoncer à ce que nous apprenons de la suite des faits, qu'il a en puissance des branches et des feuilles, mais pour le moment il n'a ni branches ni feuilles. De même lorsque nous pesons les termes de l'A. T. relatifs au Fils de Dieu^ nous n'avons plus le droit de nier qu'ils s'appliquaient à une personne qui est le Fils naturel de Dieu, mais alors on pouvait nier nettement que les termes eussent en eux-mêmes cette portée, semés comme ils étaient dans leur terrain historique. Et ce qui intéresse l'histoire, c'est précisément l'effet que ces termes devaient produire.
Ces affirmations, en apparence contradictoires : il y a des feuilles dans le gland, il n'y a pas de feuilles, feraient sourire un ancien scolastique ; il n'y en a pas actu, concedo, inpotentia, nego. Or, l'historien est comme le peintre. Il aime à dessiner
successivement, avec ses contours exacts, le gland, le petit chêne, et le roi des forêts.
Comparaison n'est pas raison, allons au fond des choses. Tout dépend de la nature même de révolution. Nous n'oublions point que notre domaine propre est l'Ancien Testament.
Or, il est entre l'Ancien et le Nouveau Testament une distinction fondamentale. Dans le N. T., avonsnous dit, le dogme est arrivé à son état définitif. Sans doute il peut se développer encore, mais aucune révélation nouvelle n'est venue depuis les Apôtres ajouter rien d'essentiel au thème Rédempteur. Et ce dépôt étant complet est confié à une autorité doctrinale, car, sans une hiérarchie, un dogme un peu riche ne peut se maintenir intact. Tout au contraire dans l'A. T. le dogme évoluait dans ses éléments essentiels. Sans doute, là aussi il y avait une base, la révélation de l'existence de Dieu, élément stable de tout progrès ultérieur; il faut y ajouter encore la croyance, transmise ou révélée, à une chute originelle qui marquait le besoin pressant qu'avait l'homme du secours de Dieu. Mais il fallait bâtir sur ce fondement tout un édifice. Les pieux auteurs qui aiment à trouver dans TA. T. tout le Nouveau aiment à s'appuyer sur une parole profonde et brève de S. Augustin : l'A. T. est clair dans le Nouveau. Mais ils ne prennent pas assez garde que le saint docteur a ajouté que le
Nouveau était caché dans rAncien. Ce que Dieu cache est bien caché *.
Il demeure entre les deux cette différence essentielle que le N. T. contient Técho de la religion chrétienne qui est la nôtre, tandis que TAncien relate les étapes successives qu*ont parcourues les Juifs pour arriver au monothéisme transcendant du temps de Jésus. Or, à aucune époque de leur histoire leur dogme ne s'impose à nous, autrement que comme le germe du nôtre, tellement que si nous le prenions avec la précision qu'il a dans les termes, et que cette précision fût dans notre pensée une limite, nous courrions précisément le risque de ne pas tenir assez compte du développement ultérieur.
Cette première différence en entraîne une autre. De même que le dogme était encore imparfait, rinstitution de l'Église était à peine esquissée. Et cette indication est de la plus haute importance. Sans doute, pour Tinter pré tation de TA. T. comme pour celle du Nouveau, nous sommes soumis à Vautorité de l'Église, exactement dans les mêmes termes. Tous les textes que l'Église a interprétés, nous devons les interpréter comme elle ; mais en fait, si elle en a interprété, le nombre de ces interprétations, déjà très restreint pour le N. T., Testin-
1. Quamquam et in vetere novum laieaty et in novo velus pateat.
finiment plus pour TAncieii; en fait encore, nous ne pouvons dire d'aucun dogme admis par l'Église que le N. T. prouve qu'il n'était pas encore révélé, tandis que cela peut très bien être le cas dans FA. T. Ainsi Franzelin lui-même, dont on a invoqué le témoignage, n'hésite pas à conclure qu'autre chose sont les indications relatives au mystère de la Très Sainte Trinité contenues dans TA. T., autre chose est la révélation même de ce dogme. S*il n'appartenait pas à la foi commune d'Israël, il ne lui était donc pas proposé clairement, et Israël pouvait le nier en toute sûreté de
conscience
Cette pâture religieuse est insuffisante à des aspirations chrétiennes; nous n'empêchons pas qu'on éclaire les anciens textes par les nouveaux, qu'on admire la sagesse de Dieu qui a si suavement gradué la lumière; mais que chaque degré de lu mière soit 'évalué exactement, comme nous pouvons le faire, d'après les textes.
Il est vrai qu'on a recours ici à je ne sais quelle Synagogue infaillible. Je n'ignore pas que plusieurs théologiens ont admis ce système. Il est en somme assez récent dans la théologie. On s'est servi de cette arme pour favoriser le dogme de
l.Utrura doctriaa eadem in veteri Tcstamento iam sufficienter fuerit proposita ita, ut ad communem fidem populi Israël pertineret. Hoc alterum utique nogandum est [De traditione).
l'infaillibilité pontificale en le créant par avance dans TA. T. La vérité n'a pas besoin de ces artifices par trop précaires. Personne aujourd'hui ne prendrait sur lui d'attribuer Tinfaillibilité doctrinale aux prêtres du temps d'Achaz ou du temps des Séleucides. Le P. Fontaine insinue cependant quelque chose de semblable : « Mais il faut bien se rappeler aussi que les textes bibliques recevaient avant la Nouvelle Alliance, de la tradition judaïque elle-même beaucoup plus riche qu'on ne semble le croire, des interprétations très autorisées qu'il ne conviendrait pas de juger d'après celles du rabbinisme de basse époque. N'y avait-il pas chez les Juifs comme chez nous un enseignement oral et traditionnel à côté de l'enseignement scripturaire, ainsi que la Bible elle-même en témoigne? »
Non! cela ne se passait pas alors comme chez nous! Et cet enseignement traditionnel si bien informé, il nous vient précisément du rabbinisme de basse époque, qui savait comment Moïse avait transmis la tradition à Jocué, y compris les points voyelles, et comment elle était parvenue aux hommes de la Grande Synagogue. Que toutes ces imaginations aillent une bonne fois rejoindre la fiction de la Grande Synagogue au lieu où elle repose en paix. En vérité, si on ne craignait de s'échauffer trop, on dirait volontiers comme S.Paul à ses chers
Galates : le Christ est-il donc mort en vain *? En efifet, sans s'en apercevoir, à force d'exagérer l'importance doctrinale de l'A. T. par rapporta nous, la perfection de la foi des Juifs, l'étendue de leurs vues sur la Trinité et Tlncarnation, on tombe précisément dans l'écueil que l'on veut éviter, de l'évolution naturelle. Certes on ne l'entend point ainsi. On insiste fortement et outre mesure sur l'intensité de l'action divine, mais on supprime toute ligne de démarcation entre le Judaïsme et le Christianisme. — Par la révélation de Jésus, la vie religieuse de l'humanité entre dans une phase vraiment nouvelle; le Judaïsme recule éperdu, refuse d'accepter cette conclusion de son histoire, parce qu'elle n'en est pas non plus l'aboutissement naturel. C'est une intervention de Dieu qui fait des choses nouvelles. Ce qui étonna les chrétiens, ce qui leur parut divin, ce fut précisément que les prophéties s'étaient accomplies en Jésus d'une façon toute différente de celle qu'on pouvait prévoir. Ce qui nous importe le plus ici, comme le P. Rose l'a si bien vu, c'est le témoignage de Jésus luimême, apportant au monde une doctrine qui allait le transformer, car si Jésus n'avait eu qu'à faire la synthèse des idées courantes, les Juifs l'auraient docilement suivi, et pour cela il n'était pas