‹ La méthode historiqueChapitre 14 sur 45 · JOS. XXIV · texte numérisé non relu

JOS. XXIV

2. « Nous rencontrerons chez les anciens des opinions tout à fait médiocres au sujet de Dieu. Ils pensaient en effet que la divinité abandonnait tout le reste de la terre et se concentrait en quelque sorte dans le pays seul où ils avaient été appelés par elle, abandonnant ce qu'ils avaient et quittant le pays des Chaldéens. Car les adorateurs des idoles, souffrant de l'erreur polythéiste, ayant pour ainsi dire assigné à chacun des démons comme son pays propre, et établi presque comme souverains ceux qui étaient adorés dans chaque ville, ils ne pensaient pas que tous fussent puissants partout et qu'il fallût les adorer partout. De sorte que les bienheureux patriarches eux aussi, récemment délivrés des mœurs idolatriques et de l'erreur polythéiste, et formés à adorer celui qui est Dieu réellement et par nature, ne pensaient pas qu'il leur fût présent et les secourût dans toute la terre et en tout lieu, n'ayant encore que des idées tout a fait médiocres, jjiixpà xoijliS^ çpovoOvTe; en » (MiGNE, P. G. t. Lxix, c. 188).

La critique nous impose donc ici une certaine réserve quant à la suite de la religion, et on voit que S. Cyrille ne pensait pas que les révélations dont étaient favorisés Abraham, Isaac et Jacob, les eussent éclairés complètement sur les attributs du Dieu Très-Haut. Mais la critique ne doit pas se montrer moins prudente quand on lui propose de substituer à la majestueuse esquisse de Bossuet un système tout fait, encore plus artificiel, qui prétend indiquer toute la suite de la religion depuis le fétichisme, en supposant même, pour plus de rigueur dans Va priori^ un naturisme ou adoration directe des objets naturels qui n'a jamais été constaté. Peut-être ce système, tel qu'il est exposé en partie dans W. R. Smith, Fauteur du seul ouvrage doctrinal qui existe sur la religion des Sémites, a-t-il exercé çà et là trop d'influence sur un travail qui a inquiété. Mieux vaut dire nettement que je fais allusion à Tarticlc de M. Firmin dans la Revue du Clergé français qui dessine une synthèse prématurée, quoique rintention de l'auteur fût apologétique à sa manière et que plusieurs points, quoique nouveaux, pussent être regardés comme bien établis. En tout cas le vrai sens critique ne peut être satisfait de la méthode trop systématique du savant anglais.

Laissant donc de côté les conjectures, nous chercherons les premiers germes de la religion

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propre à Iiirael au temps des patriarches. Or c'est ane époque très historique. Abraham est probablement contemporain de Hammoorabi, roi de Babylone, il n*est sûrement pas plos ancien. Ce monarque nous inonde aujourd'hui de ses productions littéraires. Nous savons de plus qu'à partir de son temps, et très probablement mille ans avant lui, le pays de Canaan était sous la mouvance de Babylone. On n'y écrivait probablement qu'avec son système d'écriture, donc sa langue et donc ses idées religieuses y pénétraient. Ce sont ces idées qu^il faut étudier d'abord comme le cadre dont Israël était entouré. Israël a eu beau conserver longtemps la vie d'un demi-nomade, il ne pouvait pas échapper à ce confact. Ou il subissait Tascendant (le la civilisation, ou il réagissait : dans les drux cas nous avons intérêt à pénétrer les raisons (le son choix, délibéré ou instinctif. Supposons pour un instant, et j'ai hÀte de dire que la supposition (^st fausse, que son idée de Dieu ne soit pas autre (juc celle du temps : nous la connaîtrions bien mieux en éludiant les documents de cette époipu^ (^ren recourant à Tanimisme ou au toténusnio, dont on doit dire pour le moins, avec leurs patrons, que si les Sémites avaient passé par ce stag^N i'î5 Tavaicnt dc^passé dépuis longtemps. Mais il se ir<niv(^ qu'ayant renoncé à la conception d'une pctilo ftvrlise très éclairée, conservant dans toute

L'ÉVOLUTION DU DOGME. (il

leur pureté des concepts primitifs transcendants, plus isolés du monde qu'une chartreuse, on lui substitue un clan fermé aux bruits du dehors et développant pour ainsi dire en vase clos Tanimisme primitif. Ge n'est pas de l'histoire, et des orientalistes aussi indépendants que Winckler, saccageant d'ailleurs sans merci la tradition hébraïque, ont fait justice de cette conception aussi étroite que l'autre, et non moins systématique.

Il faut donc déterminer d'abord le concept que les Sémites avaient alors du divin. On y trouve de tout, depuis lesplus hautes idées de justice et de charité jusqu'aux prostitutions sacrées des deux sexes. On aperçoit dans un fond déjà lointain, El, qui semble bien avoir été le seul Dieu, devenu nom commun pour signifier la divinité. Le dieu, c'est le maître, c'est le roi, c'est presque le Père, et ce dernier concept plus tendre parait se trouver surtout chez les tribus moins civilisées. Naturellement chaque groupe social a son dieu. Le fractionnement des groupes amène la multiplication des dieux; chaque cité qui se fonde en augmente le nombre. Lorsque les cités se groupent en monarchie, on essaie de mettre de Tordre dans le Panthéon comme dans l'empire. Mais ce monothéisme administratif est toujours demeuré lettre morte. Chaque dieu ayant son domaine au ciel comme sur la terre, était lié assez étroitement à un

objet naturel, quoique les savants sussent bien le caractère mobile et insaisissable du divin. Parmi ces dieux, la Syrie et le pays de Canaan semblent avoir vénéré surtout le dieu de la pluie et de l'orage, le Baal par excellence, Hadad. Il ne peut exercer son action sur la pluie et Forage, qu'en qualité de maître du ciel. C'est donc celui qui se rapproche le plus de l'accommodation nécessaire aux imaginations qui est encore la nôtre ; nous disons même : le Ciel a décidé, pour dire : Dieu a voulu. Le dieu d'Israël était au moins cela pour Israël, aussi haut que nous puissions l'atteindre. Ne vous scandalisez pas, Messieurs, si je dis : au moins cela, car c'est déjà beaucoup plus que ce que prétendent certaines personnes. Ce dieu n'était pas du tout confondu avec la nature, et, comme je l'ai déjà dit, le concept du divin, à quelque personne qu'il s'appliquât, emportait toujours les plus hautes idées de morale et de justice.

Mais en réalité il était beaucoup plus, car le dieu d'Israël n'avait pas les tares jointes par une aberration étrange aux conceptions les plus sublimes, et n'ayant pas ces tares, il se relevait par là bien au-dessus des autres.

Il est d'abord bien remarquable que le vieil El étant devenu généralement un nom commun pour signijSer la divinité, et chaque peuple ayant donné à son dieu un nom propre, le nom de lahvé qui

jouait ce rôle pour Israël ne signifiait rien que l'être. On discutera longtemps encore sur le sens du célèbre passage de TExode, mais enfin il est impossible d'aboutir à rien de concret, à aucune qualité spéciale, à aucun objet naturel, qu'il s'agisse du soleil, de la lune ou des étoiles. Pour nous c'est l'être pur, pour les anciens Hébreux c'était l'être mystérieux.

De plus ce lahvé est solitaire. On a trouvé un mot, la monolàtrie, et cela parait très naturel, pas transcendant, qu'une petite tribu n'ait pas connu le luxe de plusieurs dieux ; on voit dans la Bible elle-même que de la même façon les Moabites avaient Camos. C'est vrai, mais si on pouvait se contenter d'un dieu, lui ne pouvait se passer d'une compagne. Et l'inscription de Mésa nous fait connaître une Astar-Camos qui doit être quelque chose comme cela dans Hoab. Israël n'a jamais connu de déesse.

Le service du dieu et de la déesse n'était point une sinécure. L'idole était là, maltresse dure et impérieuse, qu'il fallait servir, vêtir, nourrir. Dans Israël les idoles étaient interdites. Cela ne veut pas dire qu'on n'en fit jamais. On représenta souvent lahvé en veau de Hadad, le dieu de l'orage et de la pluie auquel on l'assimilait, mais ce culte fut réprouvé par les prophètes comme contraire à la tradition. Enfin , car nous ne pouvons qu'indiquer

les traits généraux, lahvé avait horreur des pratiques immorales. Vivant chaste, il était austère.

Si Ton prend ces caractères dans leur ensemble, ils sont certainement transcendants, sinon tout à fait dans le sens métaphysique, au moins dans le sens historique, pour le temps.

Et on ne peut pas nier que la vie des demi-nomades n'ait été très favorable à ces idées simples, à ce culte sévère. Il y a là une harmonie naturelle qui n'exclut pas la Providence. Encore est-il que cette exception ne peut tout à fait s'expliquer sans un secours spécial de Dieu, et son intervention apparaît encore davantage dans le triomphe de ce culte simple sur les cultes enivrants et splendides d'une civilisation plus raffinée. Aussi suis-je persuadé que ridée de Dieu que j'esquissais tout à l'heure n'est pas le point d'arrivée dlsrael, mais son point de départ, son bien propre avant le contact avec les cultes cananéens et assyriens.

Jusqu'à quel point cela ressemble-t-il au monothéisme métaphysique? Il est difficile de classer exactement un phénomène religieux à sa place propre parmi des systèmes philosophiques. On n'avait qu'un Dieu, auquel on attribuait tout ce que les hommes attribuaient alors au divin, et très spécialement d'être le maître du monde, de l'avoir fait ainsi que l'homme, d'être un bon père pour la nation, d'être un roi juste, qui récompense le bien

et punit le mal, qui peut même exercer la justice en dehors de son peuple; on ne niait pas l'existence des autres dieux; ils existaient du moins par leurs idoles et par leurs cultes, c'était un fait social que chacun pouvait constater; mais quoi qu'on ait pensé de leur nature, on savait qu'ils étaient bien inférieurs.

Telle est la doctrine traditionnelle que les Prophètes n'ont pas apportée, mais soutenue comme ancienne. Dieu était déjà très moral; aussi le monothéisme moral des Prophètes me parait une invention sans portée que j'ai toujours combattue ; il succombera tôt ou tard sous l'évidence des faits. Or, tout en luttant pour la tradition, les Prophètes la développaient. Dieu ne devenait pas moral, mais la morale devenait plus pure, plus semblable à la nôtre, et cette action absolument unique dans l'histoire de l'humanité, les Prophètes l'ont donnée comme divine. Ici encore le doigt de Dieu apparaît. Il faudra mettre en relief cette intervention si frappante et unique par l'ampleur et la supériorité des idées, et par la désespérance qui force ces grandes âmes à tout attendre de l'avenir, et par l'annonce d'un Sauveur, marqué de divers traits glorieux caractérisés, qui rachètera du péché par ses souffrances. Il y a là une période aussi parfaitement distincte de la période précédente que de celle qui suivit le retour de Babylone ; cette dernière marque

le triomphe définitif de la loi, puis du sacerdoce.

Dans ce dernier état, c'est bien cette fois le monothéisme, aussi pur qu'on peut le souhaiter. On serait tenté de dire trop pur, car à force de distinguer Dieu du monde, on Féloigne, on le relègue, il s'évanouit dans une abstraction; on ne se souvient plus qu'il est le Père. On le sert avec une fidélité scrupuleuse dans les menues observances, mais l'orgueil, la dureté du cœur, l'hypocrisie, se donnent libre carrière, et jamais peut-être l'humanité n'a risqué de traverser la vraie religion sans en recueillir le fruit comme au temps des Pharisiens et des Scribes.

C'est alors que Jésus-Christ parut et donna la vraie religion au monde en montrant, dans le Dieu absolu, un Père plus tendre pour tous les hommes, que lahvé ne l'avait été pour Israël.

Je n'hésite donc pas aie dire, l'étude historique, très attentive et très critique, mettra de plus en plus en lumière l'action surnaturelle de Dieu.

Quelques écrivains ont paru, plus ou moins clairement, préférer un système plus simple. Toute la religion serait sortie d'un seul germe, la révélation primitive d'un Dieu. En possession de cette vérité, l'humanité en aurait tiré tout le reste, sans cette intervention spéciale de Dieu qui est le miracle et la prophétie.

Je ne voudrais rien dire non plus qui pût ca-

ractériser cette intervention comme arbitraire, mal proportionnée au temps, brouillant les cervelles, se montrant pour le plaisir de se montrer, touchant à tout, comme un enfant capricieux qui fait voir qu'il est le maître. Je suis persuadé au contraire qu'elle est infiniment suave et douce, condescendante, ordonnée, légère de touche, on dirait aujourd'hui eurythmique. Mais enfin l'histoire de l'Ancien Testament est l'histoire d'une chute et de plusieurs rechutes. Il a fallu que Dieu intervint par la prophétie et le miracle, et cela se voit, jusqu'au jour où il a résolu de venir faire lui-même une œuvre définitive, qui se continuerait d'une façon stable par l'institution de l'Église.

Et si ces grandes lignes ne sont pas contraires à ce que l'Église elle-même nous enseigne ; si la Révélation et l'action surnaturelle de Dieu sont pleinement reconnues, pourquoi ne serait-il pas permis aux critiques de se servir de ces points de repère indéniables pour classer les documents bibliques dans un ordre historique? N'est-ce pas le cas de dire ici avec le R. P. Fontaine : « J'en dirai autant de la Révélation noachique et des révélations patriarcales ; ce qui importe avant tout, ce n'est pas leur datation, c'est leur contenu ^ »

Prenons l'exemple du Deutéronome, C'est la loi

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