Les infiltrations y p
6d DEUXIÈME CONFÉRENCE.
de Moïse, car c'est une revision du code de l'Alliance qui date de Moïse et de plus haut que Moïse, par son contenu de coutumes sociales. D'autre part, certains indices feraient supposer que la loi ancienne a été revisée dès le temps de Salomon. Mais si cette loi revisée est maintenant représentée, dans le Deutéronome total, par un ouvrage tout enflammé de lesprit des Prophètes, tout pénétré de leur zèle de justice, de leur tendresse de cœur pour les pauvres et les opprimés, surtout de leur ardent amour pour le dieu d'Israël, pourquoi ne pas voir en lui la loi ancienne, imprégnée de l'esprit des Prophètes et définitivement rédigée peu avant Josîas? Tout alors devient clair, et l'intelligence des œuvres de Dieu a fait un pas en même temps que l'esprit critique marque un point.
Prenons encore les Psaumes. Je ne prétends pas nier le rôle de David dans la poésie et la musique religieuse. Une tradition si ferme ne peut qu'être vraie. Mais on ne peut mettre certains Psaumes dans la bouche de David sans éprouver un malaise intime où le sentiment religieux est aussi froissé que le sens critique. Placez au contraire ces Psaumes après le retour de la captivité, vous comblez une immense lacune. Eh quoi! l'action de Dieu se bornait alors à maintenir son peuple sous le joug de fer de la loi, et, selon l'expression pittoresque de saint Augustin, à lier fortement le
malade, pour le forcer à implorer par ses cris le secours du médecin? Mais encore fallait-il qu'il criât, le malade! et ces cris ce sont les Psaumes. Ce qu'il y a de plus sublime dans TAncien Testament, de plus touchant, ce qui alimente encore chaque jour notre piété, vous qui admettez le développement religieux d'Israël, qui voulez comme nous entourer le berceau de Jésus d'âmes exquises, auxquelles les Psaumes conviendraient si bien, ces Psaumes, vous les placez en bloc au temps de David, et vous ajoutez que David quittait la nuit ses épouses pour aller les composer à la clarté des étoiles! J'entends bien qu'une fois composés ils n'étaient pas perdus, qu'ils demeuraient le patrimoine de la communauté. Mais est-ce rester fidèle au principe de saint Thomas que dans l'Ancien Testament on faisait des progrès réels vers la lumière ?
Qu'il soit donc loisible à la critique littéraire et à la critique historique de marcher la main dans la main. Faisons-leur crédit quelque temps encore; nous n'avons point à nous inquiéter du résultat, abrités que nous sommes par l'autorité qui nous régit.
LA NOTION DE l'iNSPIRATION d'aPRÈS LES FAITS BIBLIQUES.
Messieurs,
Nous devons suivre dans rinterprétation des Écritures les règles posées par l'Église. Spécialement lorsqu'il s'agit des dogmes, la méthode historique elle-même nous fait un devoir d'en cherchei l'intelligence dans le sein de l'Église. Son magistère s'étend à toute l'Écriture. Il y a cependant entre l'Ancien Testament et le Nouveau cette différence, que la Révélation, commencée dans l'Ancien, s'achève dans le Nouveau. C'est donc surtout dans l'Ancien Testament qui couvre un si large intervalle de temps que la critique historique aura sujet de s'exercer.
Or quoi qu'il en soit des dogmes particuliers,
de même que nous devons toujours être soumis à Tautorité de FÉglise, nous côtoyons toujours un dogme qui pour l'Écriture est comme un dogme général : c'est Tinspi ration divine.
Nous devons en traiter aujourd'hui ; mais vous supposez déjà que ce ne sera pas d'une manière didactique et complète; le temps nous ferait défaut.
Je dirai donc rapidement l'existence de l'inspiration, fait divin que nous tenons d'une autorité divine tel qu'elle nous le présente et que nous recevons en toute simplicité, pour insister davantage sur les points que la méthode critique a particulièrement mis en relief. Si l'Église nous dit d'une façon générale ce qu'est l'inspiration et quels sont les livres auxquels elle s'applique, il reste à constater, en lisant ces livres eux-mêmes, à quelles personnes elle peut être communiquée, quel est son rapport avec l'enseignement divin et quel est le mode de cet enseignement. Cet examen des faits qui sont à la fois humains et divins peut seul nous mettre en état de discerner ce qu'on pourrait nommer les convenances de l'inspiration divine.
Tous les livres contenus dans le canon fixé par le concile de Trente sont inspirés par Dieu. C'est un dogme. Nous le croyons parce que l'Église nous l'enseigne. Tout ce que peuvent faire nos théologiens, c'est de montrer que cette définition est con-
LA iXOTlOX DE LLNSPI RATION. 73
forme à la tradition et à TÉcriture elle-même, et il faut convenir queleurthèse est solidement établie. Nous n'avons point à y revenir. Nous acceptons ce dogme avec respect, et nous le recevons aussi avec reconnaissance. C'est un trait de la bonté de Dieu dans l'œuvre du salut. L'inspiration n'était pas exigée, — Dieu est toujours libre, — mais elle convient bien, étant un secours surnaturel pour écrire, à un ordre surnaturel qui comprend la révélation.
C'est ce que les protestants modernes ne comprennent plus. Et n'est-ce pas une ironie de l'histoire que leurs variations sur ce point? Luther ne manque pas de crànerie, lorsqu'il s'écrie à Worms : On veut étouffer la parole de Dieu, il faudra bien laisser passer le Verbe! C'était la parole, le pur Évangile de Dieu qui devait triompher des constructions purement humaines de la théologie scolastique. Aujourd'hui le protestantisme — et je parle du protestantisme conservateur-libéral, luimême — fait rentrer l'inspiration dans l'ordre normal de la Providence de Dieu. On entend par là « la somme des diverses opérations de Dieu par lesquelles il a mené les choses à ce point que la Bible soit un livre conforme à son but dans le développement historique du salut * ».
Dans ce thème, par exemple , le livre d'Esther
(1) Geschichte undOffenbarung im Aîten Testament, von Wilhelm Lolz, Leipzig, 1893, p. 211.
MÉTHODE HISTORIQUC. 5
n'auraît été qu'un écrit profane ordinaire, indépendamment du plan divin qui avait résolu qu'il fit partie du canon.
Mais, nous l'avons déjà dit, la religion chrétienne est surnaturelle ou elle n'est pas. Il n'y a qu'un plan divin, qui réunit deux ordres dont l'un dépasse l'autre. Le développement historique est naturel, et cependant, par le développement de l'histoire du salut, Dieu invite les hommes à partager sa gloire, ce qui n'était pas la conséquence naturelle de leur création.
Si le terme marqué par Dieu, devenu le but de l'existence humaine, est au-dessus tie nos forces, il faut bien que Dieu intervienne spécialement pour nous y conduire, et il est devenu « naturel » dans le sens de logique, qu'il emploie pour cela des moyens que la nature ne fournit pas.
Pour chacun en particulier, dans l'ordre de la connaissance, c'estla foi. Pour l'ensemble du genre humain, c'est la révélation.
La révélation contient donc un enseignement qui fait connaître à l'homme le nouveau but qui lui est assigné. Or, précisément parce que cette connaissance dépasse la raison, et donc ne s'impose pas à elle par sa propre clarté, si ce n'est chez la personne qui reçoit la lumière divine, Dieu confirmera cet enseignement par des signes extérieurs; pour que ce signe fasse impression et soit du même
ordre que renseignement qu'il est destiné à conlirmer, il sortira du cours ordinaire des cliDses, tantôt par son importance et par l'impression que des circonstances sagement groupées font sur les esprits, tantôt par le miracle proprement dit. Cette Providence spéciale de Dieu, ces révélations, ces miracles ne peuvent être perçus de tons. Dieu a jugé bon qu'ils soient consignés dans un livre, récriture, comme moyen de conserver Tliistoire, étant d'un usage courant dans riiumanité. Mais qui entreprendra cette tâche s'il n'est cxcilé par Dieu et soutenu par lui? De même que le miracle confirme la révélation, l'inspiration garantit l'enseignement surnaturel et nous est un gage des intentions paternelles de Dieu dans l'œuvre de notre salut, ou, comme disaient agréablement les anciens, une lettre que nous recevons de notre Père. Nous n'avons qu'à ouvrir cette lettre avec respect et à la lire avec une filiale soumission.
A notre affirmation touchant l'inspiration des Livres saints, l'incrédulité oppose une négation absolue. C'est l'histoire qu'on met en scène. VAU^ objecte que si nous avons des livres sacrés, nous ne sommes pas les seuls et que tons les peuples anciens ont cru à l'inspiration divine pour les origines de leur existence. Nous n'ajoutons pas foi h leurs légendes; nous aurions donc tort de faire pi us de fondsor l'inspiration biblique, désormais classe
à son rang comme un phénomène historique quelconque.
Chez les Babyloniens, le roi qui se met en campagne se tient pour assuré d'un secours surnaturel ; il a eu révélation de ses triomphes. Lorsqu'il revient en vainqueur, c'est l'accomplissement d'une prophétie. Hammourabi, dans le merveilleux basrelief que nos savants ont rapporté de Suse, semble recevoir tout son code de l'inspiration du dieu Chamach. Enfîn quand nous arrivons à la famille d'Abraham ou du moins de Tharé, dans Moab, Mésa parle absolument comme un prophète. « Camos m'a dit : Marche ...» 11 n'y a qu'à mettre lahvé au lieu de Camos pour obtenir une formule biblique.
Cet argument, nous le connaissions depuis longtemps sous une autre forme : Il existe plusieurs religions, donc il n'en est point de véritable. Là aussi il n'y a qu'un mot à changer, il suffit de mettre w livres sacrés » au lieu de « religions ».
Pouvons-nous prouver par nos livres eux-mêmes qu'ils sont inspirés de Dieu ? Dirons-nous avec Calvin que l'Écriture est auTÔiuKrroç, qu'elle fait foi par elle-même *?
1. a 5. Scripturam esse auT6iri(jxcv neque demonstrationi et ra^ tionibus subjicieam fas esse; quamtamen merelur apudnos certitudinem, Spiritus testimonio consequi »./n5^, liv. I. cap tu, •n 5.
Nous nous le sommes interdit, précisément dans la controvei*se protestante, et avec un suprême bon sens qui est tout à notre honneur. Non qu'il faille rejeter brutalement cette émotion si douce que nous éprouvons en lisant TÉvangile, cette conviction intime que c'est bien ainsi que Dieu a dû nous parler, la joie de voir dans la lumière, l'adhésion spontanée au charme qui attire invinciblement ; ce sont bien là des touches de TEsprit- Saint qui se rend témoignage à lui-même. Mais nous ne pouvons fonder là-dessus notre foi à Tinspiration. Cette lumière nous vient plus directement de la vérité enseignée que de T Esprit-Saint quia inspiré le livre puisque nous ne réprouvons pas delà même façon partout.
Nous pouvons seulement répondre aux critiques rationalistes que notre religion est vraie, quoiqu'il y ait des religions fausses et que, de même, notre Bible est inspirée malgré les prétentions analogues d'autres livres qui ne le sont pas. Et quelle que soit cette analogie, nous maintenons, et toutes ]es découvertes modernes donnent plus d'éclat à cette vérité, que notre Bible est incomparable, que seule, dans son ensemble, elle est vraiment pour l'humanité une lumière, une histoire du progrès de l'homme dans le sentiment religieux, que c'est le seul des livres prétendus inspirés qui puisse vraiment nous aider à trouver Dieu, à le servir et à
l'aimer. Je suis persuadé qu'ici la méthode historique rendra les plus grands services, qu'il sera toujours possible, sans rien exagérer, de montrer la supériorité de la Bible sur tout ce qui sort des fouilles. Les analogies sont surtout extérieures, inhérentes à la nature humaine, l'esprit l'emporte toujours. C'est par lui qu'on peut reconnaître, comme au temps de saint Augustin , la face divine des paroles sacrées.
D'autre part, il est impossible de mécoimaltre que la ressemblance des formules et parfois des idées avec d'autres livres qui se disent sacrés ou qui allèguent des révélations divines, ont peu à peu fait entrer la question de l'inspiration dans une phase nouvelle. Jamais la doctrine catholique n'a donné la Bible comme un livre venu du ciel tout fait, et seulement enregistré par les hommes. Mais par la force des choses, parce qu'on n'en connaissait pas de plus ancien, c'était un livre isolé, et comme les points de comparaison manquaient dans le monde sémitique, comme on en était réduit à des rapprochements avec le monde gréco-romain, si différent d'allure, on regardait volontiers comme un élément révélé et divin, telle institution par exemple que nous retrouvons aujourd'hui dans le monde sémitique plus ancien, tel récit dont les Babyloniens paraissent avoir connu la forme primitive. Dès lors, et c'est sur ce point
que nous voulons insister aujourd'hui, on concluait que l'auteur inspiré avait donc pris cela dans la révélation, et parfois dans une révélation immédiafe et contemporaine de l'inspiration, de sorte que, sans que jamais une définition dogmatique soit intervenue sur ce point, ni même qu'il se soit formé un courant théologique très caractérisé, on en arrivait, çà et là, à confondre révélation et inspiration et à interpréter, comme révélées, des pensées d'origine humaine, que le but de l'inspiration n'était pas de révéler à nouveau, mais de conserver par Técriture.
Encore une fois, cette tendance ne sortait pas des entrailles du dogme, elle provenait plutôt de l'ignorance du sujet, ignorance qu'il serait plus injuste de reprocher à nos anciens, que de nous faire un grief à nous-même de n'avoir pas encore traversé la Méditerranée en ballon.
Il y a évidemment à faire ici ce travail perpétuel de la théologie qui consiste à tirer des principes dogmatiques de justes conclusions, tantôt par le raisonnement philosophique, tantôt, lorsque ce raisonnement est impuissant, en les appliquant aux faits, attentivement et consciencieusement reconnus avec toute leur portée. Il n'est point ici question de sacrifier la Bible aux documents profanes, il suffit de l'observer plus soigneusement en tenant compte de ce que nous savons mieux par ailleurs.
Le raisonnement et l'observation ne sauraient être séparés; cependant il parait conforme à la nature dfes choses que le raisonnement s'exerce surtout dans l'analyse du concept d'inspiration, tandis que l'examen des faits doit avoir le dernier mot quand il s'agit de l'objet et du mode de l'inspiration que nous ne pouvons déterminer que par la connaissance expérimentale et la pratique approfondie de la Bible.
En effet, pour ce qui est de la grâce de l'inspiration en elle-même, de la lumière spéciale qui éclaire l'intelligence, de la motion qui met en branle la volonté, il faut recourir aux principes de foi et à la psychologie. On peut conclure par la raison de la définition de l'Église que le secours de Dieu est antécédent, non point conséquent, qu'il est une impulsion et donc aussi une lumière, puisque l'homme n'est point une machine et que sa volonté ne se résout à rien sans une lumière correspondante dans l'intelligence. Nous avons ajouté que puisque ce secours est antérieur à toute l'action, il s'étend à toute l'œuvre, et par conséquent même aux mots; mais que, puisque l'écrivain sacré se servait de toutes ses facultés ordinaires, il n'imprimait rien de tout fait dans Tesprit, pas même les pensées. Nous avouons n'avoir rien à proposer de nouveau ni de plus clair sur ce point spécial.
Mais si la raison raisonnante .est ici sur son terrain, il convient qu'elle garde une attitude plus réservée quand il s'agit du fait historique divin. Le principe fondamental dans la matière n'est douteux pour personne. Ce n'est pas à nous à déterminer ce que Dieu a dû faire ou ce qu'il convenait qu'il fit, mais à constater humblement ce qui fait partie de son œuvre. Ce ne sont point là des questions que chacun puisse résoudre à sa convenance, il faut s'en tenir à ce qui ressort des faits.
Lors donc qu'il s'agit de savoir ce que Dieu peut ou ne peut pas inspirer, à qui il convient qu'il s'adresse pour cela, nous devons sans doute tenir compte des exigences de la raison pure. Nous ne pourrons jamais affirmer que Dieu peut enseigner l'erreur : ce serait un blasphème, mais nous devrons être sobres s'il s'agit de conclure avec assurance que ceci convient ou ne convient pas.
Laissons les casuistes traiter les cas douteux avec des raisons de probabilité, et jugeons des faits en critiques sincères. C'est ici surtout qu'il convient de raisonner avec la rigueur des vrais théologiens. Leur verdict est beaucoup moins à craindre que la routine des professionnels, incapables de raisonner leurs répugnances autrement que par une manière de voir habituelle qui tenait uniquement au rétrécissement forcé du champ visuel.
Les faits, voyons les faits, et n'oublions pas que
ce sont des faits bibliques qui doivent prévaloir sur nos raisons de convenance et nos habitudes d'esprit.
Occupons-nous d'abord des personnes qui reçoivent l'inspiration.
Faut-il que lauteur inspiré soit nécessairement un apôtre, un prophète, un thaumaturge? Faisons une part aux raisons de convenance. Nous serions choqués qu'il ne fût pas un ami de Dieu. Mais il peut être un inconnu. Inconnu de son temps, un pur anonyme, cela parait difficile dans une certaine conception du Canon. On veut que tout se passe au grand jour. Après avoir dûment donné les preuves de sa mission divine, un grand serviteur de Dieu se présente, son rouleau à la main, à l'autorité compétente, et le livre inspiré, reçu avec respect, est déposé dans le cèdre sacré. Cela se passait-il ainsi dans l'Ancien Testament? On l'affirme, je l'ignore ; mais je sais bien que les choses ne se sont point passées ainsi pour le Nouveau Testament qui n'est pas moins digne d'estime.
Ce qui prouve, en tout cas, qu'un livre pouvait être anonyme, c'est qu'il est des livres inspirés pseudonymes. Je sais que je touche ici à un point très grave, mais il est décisif; il faut s'en tenir à la rigueur des principes et se rappeler que nous ne devons point consulter ici les délicatesses de notre conscience littéraire, mais analyser les faits
pour en tirer les conclusions qu'ils comportent.
M. Vigouroux a écrit du livre de la Sagesse * : « Il a été attribué à Salomon, parce que celui qui l'a composé, usant de fiction, s'exprime comme s'il était le fils de David, viï-ix. » L'ouvrage de M. Vigouroux est classique comme Texemple luimême. Ici, il fallait bien se rendre à l'évidence; l'ouvrage est écrit en grec et défie même la traduction en hébreu. Qui a tranché ici? La critique philologique des Grecs. Or la critique philologique des hébraïsants exige la même conclusion s'il s'agit de l'Ecclésiaste. LeR. P. Condamin, de la Société de Jésus, qui a laissé un si honorable souvenir dans cet Institut, Ta montré après tant d'autres. La critique historique n'est pas moins exigeante pour Daniel, M. Turmel vient enfin de le dire 2.
Il me parait superflu d'insister sur ces exigences delà critique.
Je préférerais en adoucir les aspérités et les réduire.
Cette fiction, reconnue par M. Vigouroux, je souhaiterais de montrer combien elle est légitime, plus odieuse par le nom qu'en réalité, et cela sans tomber dans une casuistique sans dignité. Une pa-
(1) Manuel biblique, 10« éd., II, p. 544.
(2} Annales de philosophie chrétienne^ octobre 1902. On sait que ceux des Pères de la Compagnie de Jésus qui ont émis le projet d'une grande collection de théologie positire ont confié à M. Turmel le soin d'écrire le premier volume.
reille fiction n'est-elle pas plausible, inoffensive, lorsqu'on essaye d'entrer dans Tétat d'âme d'un ancien? Sans doute on y introduira forcément les raffinements d'une pensée plus moderne, mais à quoi sert la critique sinon à voir clair dans ces nuances? Salomon était le type des rois sages; d'où la prière du livre de la Sagesse. Il était le type des jouisseurs désabusés et comme le porteparole obligé de l'amer désenchantement de l'Ecclésiaste. Pour Daniel, je voudrais quelque chose de plus. L'étude de M. Turmel ne tient pas assez compte des efforts de Winckler et de Hommel pour trouver dans le livre de Daniel un point d'attache réelle avec les temps de la conquête perse. Tout ne date pas d'Antiochus Épiphane ; on a dû se relier à une pierre d'attente. Il y a là un point encore obscur, mais la solution juste adoucira sans doute l'effet pénible produit par la pseudépigraphie toute pure.
Et enfin il faut tenir compte des mœurs du temps. On peut affirmer que dans les temps qui ont précédé notre ère, l'usage d'emprunter un masque littéraire était une fiction tellement répandue, qu'elle n'était même plus une fiction et ne trompait personne. Voilà une époque oi l'enseignement, d'ailleurs en général conforme à la loi, se donne couramment sous le couvert de noms anciens vénérés; est-il équitable de flétrir cet artifice de la
marque d'odieuse falsification? L'antiquité avait trouvé le mot délicat d'apocryphes, qui est toujours une injure dans notre bouche, mais dont elle entendait plus subtilement le sens. C'était des ouvrages censés cachés, et produits au moment opportun, pour marquer plus fortement que les principes anciens s'appliquaient aux temps nouveaux. On publie les révélations d'Hénoch;un ange révèle à Moïse au Sinaï toute l'histoire des ancêtres d'Israël (Livre des jubilés) ; Moïse transmet à Josué les secrets de l'histoire future (Assomption de Moïse); Baruch, Esdras, combien d'autres ne sont pas moins favorisés; Salomon compose des psaumes. J'en passe, sinon des meilleurs. Tous les critiques, catholiques et rationalistes, ne voient dans ces livres qu'une fiction littéraire. Schûrer a même fait remarquer que ce genre était tout indiqué dans un temps où le ministère prophétique avait disparu. Quoi qu'il en soit, le fait est là. Ce genre ne répugne pas à l'inspiration, témoin la Sagesse de Salomon. Il ne faudra donc pas rejeter les mêmes arguments pour Daniel sous prétexte que la pseudépigraphie et l'inspiration sont incompatibles.
Sans doute le livre de Daniel n'est pas comme les autres, puisqu'il est inspiré. Il sera même facile de faire ressortir son éclatante supériorité sur les badauderies scientifiques d'Hénoch, par exemple,
mais nous ne nous buterons pas contre les faits au nom d'un principe faux.
Et nous ne prétendons pas que les questions d'authenticité soient oiseuses, que nous ne nous soucions plus du nom des auteurs, ni de Fépoque où ils ont vécu, qu'en tout cas cela est sans importance pour la foi. Il importe, et beaucoup, nous l'avons dit à propos des Évangiles, mais nous retenons que le fait de l'inspiration est compatible avec une certaine fiction littéraire. Si on a admis dans le Canon tel livre sous un faux nom prétendu, tout porte à croire que Fauteur véritable ne s'est pps fait connaître. Il ne répugne donc pas que la grâce de l'inspiration ait été saisir un auteur demeuré inconnu de son temps comme du nôtre.
Apn^'s cela on admettra encore beaucoup plus volontiers qu'on se soit mis à plusieurs pour composer un livre inspiré. Nous lisons dans les Proverbes : « Voici encore ce qui vient des sages * » ; ou même ce sont lesgens d'Ezéchias qui recueillent les Proverbes de Salomon -. Dans le premier cas, on dirait d'un compilateur qui recueille les sentences proférées par des sages dont il ne paraît pas avoir connu les noms ; dans le second cas, on dirait d'une commission chargée de retrouver les Proverbes de Salomon comme Pisislrate a fait grouper les rap-