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tous les siècles. On se jeta donc à corps perdu dans les sens spirituels. L'enseignement actuel de TÉglise se reflète dans TAncien Testament; il y a mieux, il rillumine et le transfigure. Remplis de TEsprit de Dieu, les Pères le retrouvent et peut-être aussi le font pénétrer partout. Ils ont le goût de Dieu et ils le donnent. L'Écriture ainsi commentée est comme une création nouvelle, toute remplie de la sève chrétienne.
La sève devait s'épuiser. Chez les gnostiques, c'est une végétation luxuriante, inouïe, paradoxale ; huit termes de S. Jean suffirent à envelopper le monde d'un réseau touffu de syzygies; on maria les termes métaphysiques. Dans Origène lui-même, leur adversaire cependant, Tallégorie déborde encore. Plus sages, mais moins riches, les écrivains syriens établissent une fois pour toutes la nécessité de tout fonder sur la lettre, et dès lors, il faut bien le dire, l'exégèse spirituelle n'est plus qu'un ornement emprunté. Ainsi qu'il arrive parfois, elle semble atteindre sa perfection quand elle succombe. Jamais le Tabernacle n'avait été aussi méthodiquement, aussi minutieusement interprété au sens mystique que par Richard de S. Victor, et S. Thomas avait déjà assuré le triomphe définitif et exclusif du sens littéral, que S. Bonaventure épanchait encore son âme séraphique en des allé* gories.
Ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est que ce triomphe de la lettre dans Texégèse chrétienne coïncidait avec l'avènement de l'exégèse scientifique chez les Juifs, ou pour parler plus exactement, le suivait. Les grands commentateurs juifs du moyen âge, pour Texplication philologique et littérale, larchi, Aben Ezra, Kimchî, sont un peu antérieurs à S. Thomas.
L'Église est trop conservatrice pour changer brusquement. S. Thomas reconnaît l'existence du sens spirituel, mais avec une merveilleuse sûreté de coup d'œil, il le place dans les choses, et range l'allégorie, la parabole, la métaphore, dans le sens littéral. C'était couper court aune longue confusion. Car en fait, les défenseurs du sens spirituel triomphaient souvent de la nécessité de ne pas tout prendre à la lettre; sans se rendre compte qu'une métaphore renferme un sens littéral qu'il ne faut pas prendre à la lettre. S. Thomas respecte le droit de l'Esprit créateur de nous instruire par les choses comme par les paroles. Mais si les organes de l'Esprit-Saint ont le secret de ces leçons de choses et peuvent donc fournir des sens spirituels certains, il n'est donné à personne d'y pénétrer autrement que par de pieuses conjectures. Dès lors les pins prudents ne se crurent pas autorisés à faire parler l'Esprit de Dieu. On continua à réciter les opinions des Pères, par respect pour
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leur autorité et pour leur sainteté. Calmet recueille encore une belle moisson. Dans le Cursus que publient les Révérends Pères Jésuites allemands il n'y en a à peu près plus du tout. L'exégèse est devenue purement littérale. Imaginer des sens spirituels serait considéré comme un exercice puéril sans portée, et si on insistait, comme une intolérable présomption. On respecte les anciens, mais ne vaut-il pas mieux les lire dans les Pères?
Aussi, — sans vouloir calomnier nos prédécesseurs, — vous sentez combien Texégèse s'est appauvrie. C'est quelque chose que l'instinct créateur. Tandis que les Pères seront toujours lus pour euxmêmes, les commentateurs contemporains du Concile de Trente tombent peu à peu dans un irréparable oubli. Si on lit encore leurs ouvrages, c'est comme documents de la controverse protestante. Si Cornélius à Lapide est toujours en vogue auprès des prédicateurs, c'est qu'il contient une admirable galerie de sentences empruntées aux Pères.
En devenant littérale, l'exégèse perdait beaucoup de son originalité ; mais ne compensait- elle pas cette perte par plus d'exactitude dans l'interprétation, par un soin plus vigilant de mettre dans tout son jour la pensée génuine de l'auleur, par une érudition plus sûre? Cela n'est vrai qu'en partie, car l'école d'exégèse littérale qui va de S. Thomas au début du XIX® siècle est une exégèse isolée, un exercice
en chambre. Peu d'histoire, encore moins de philologie. Elle n'a même plus cette connaissance expérimentale du monde ancien et de l'Orient qui fait des ouvrages des Pères une mine si précieuse, même pour l'exégèse historique. Le rationalisie le plus féru du prodigieux développement de nos connaissances se ferait le tort le plus grave aux yeux du monde savant en dédaignant de lire et de relire S. Jérôme. Il peut en toute sécurité laisser dormir dans la poussière d'innombrables in-folios composés du xiv** au xix® siècle. Je ne cite pas de noms pour ne faire de peine à personne.
Ainsi cette exégèse manquait d'air et de lumière. On s'efforçait de s'informer au dehors. Puisqu'on s'appliquait uniquement au sens littéral, on sentait qu'il fallait la mettre en relation avec le monde extérieur. Hélas! on ne possédait que les Grecs et les Romains. Pour établir une concordance entre l'histoire des Hébreux et celle des monarques assyriens et babyloniens, il fallait trouver une place à Ninus et à Sémiramis.
Joignez à cette carence de lumière cette disposition d'esprit que Renan — qu'il soit permis de lui emprunter une expression heureuse — a si bien nommé la bonhomie occidentale. Notez qu'elle atteint, comme une auréole de candeur, les plus hauts génies. Dans notre tradition domestique do-
minicaine, on raconte que S. Thomas, sur Tinvîtation malicieuse d'un mauvais plaisant, sortit de sa cellule pour voir un bœuf qui volait. — Voyez donc, frère Thomas, un bœuf qui vole! — Et le pauvre grand homme de répondre aux railleurs : « J'aime mieux croire qu'un bœuf vole que de supposer qu'un reKgieux puisse mentir. » Cela va loin. C'est toute l'exégèse littéraire isolée. On lâche immédiatement le gros mot :
— Je ne consentirai jamais à prêter des mensonges à TEsprit-Saint.
Qui a parlé de mensonges? Et cette facilité à admettre dans l'histoire, comme arrivé, ce que la métaphysique déclare possible, à cause du témoignage — de quelqu'un qui n'entendait pas affirmer en toute rigueur! J'imagine difficilement qu'un Père Syrien se soit dérangé pour si peu. La souplesse de l'oriental et la gravité un peu naïve de l'occidental, c'est déjà l'exégèse de S. Chrysostôme et celle de S. Augustin; voyez la controverse sur le mensonge entre S. Augustin et S. Jérôme! En Afrique on a toujours pris les choses très au sérieux, presque au tragique * .
Et pourtant l'esprit oriental, tout imprégné de symbolisme, avait pénétré jusqu'à l'évèque d'Hippone. On connaît son apologie du mensonge de
1. s. Augastin arail d'ailleurs raison sur la question de morale sans doute même sur la question de fait dans le cas particulier.
Jacob : ce n'est plus un mensonge, c'est un mystère. Notre exégèse littérale avait du renoncer à une manipulation aussi hardie des textes. Elle n^osa pas non plus profiter du champ qu'on lui ouvrait en déclarant que la Sainte Écriture contenait tous les sens que son texte suggérait. Elle demeurait donc isolée, tournant toujours dans le même cercle, prenant tout à la lettre, à force de vouloir suivre uniquement le sens littéral, oubliant qu'elle-même avait compris dans le sens littéral la métaphore et l'allégorie, nageant dans l'absolu, voyant des affirmations partout, et ne s'étonnant pas de posséder une histoire réelle et authentique de toute la race humaine dès les premiers commencements, puisque cette race existait depuis peu et avait d'abord vécu très longtemps. On avait dans Yoïse un écrivain fort antérieur à tous les autres, et bien informé, puisque ses témoins remontaient sans efforts aux premiers jours de l'humanité par une chaîne ininterrompue. C'était un des points fermes de l'Apologie chrétienne, et ce n'est pas seulement Bossuet, c'est Pascal qui s'appuie là-dessus : « Sem, qui a vu Lamech qui a vu Adam, a vu au moins Abraham, et Abraham a vu Jacob qui a vu ceux qui ont vu Moïse ^ » Cela paraissait sans réplique. Aussi se trouva-t-on désemparé lorsqu'il