‹ La méthode historiqueChapitre 33 sur 45 · Ex. XXI, 6 ; xxu · texte numérisé non relu

Ex. XXI, 6 ; xxu

nom de Dieu. Ces deux solutions s'appliquent à des hypothèses qui rentrent toutes dans un thème général : il s'agit d'un doute qu'on ne peut résoudre, on laisse à Dieu le soin de juger. Comment ce jugement de Dieu s' exerce- t-il ? Simplement par le serment. Dieu est juge lorsqu'on affirme son droit devant lui. Il est mis en demeure de punir le parjure. Or ce Dieu n'est ni Bel, ni Mardouk, les dieux favoris du monarque, c'est la divinité sous sa forme la plus abstraite. C'est à la divinité omniprésente, omnisciente qu'on a recours pour savoir ce qui s'est passé à l'étranger. En particulier Dieu est arbitre en matière de cas fortuit, parce que le cas fortuit est en termes formels : « un fait de Dieu ». A ce Dieu qui voit partout et qui agit par sa puissance occulte, il était inutile de demander le signe extérieur de la statue, comme cela se passait en Egypte. Tout se résolvait en une simple attestation de son nom.

Toute cette partie de la législation du Code de l'Alliance a été transformée ou passée sous silence par le Deutéronome. Le Code de l'Alliance, si semblable sur ce point à celui de Hammourabi, porte donc spécialement ici le cachet d'une haute antiquité.

Je n'insiste pas sur une comparaison qui va devenir un lieu commun de l'exégèse, je voudrais

en tirer quelques indications sur Temploi de la méthode historique.

Messieurs, nous ne sommes pas meilleurs que nos pères, il s'en faut beaucoup, mais nous ne sommes pas moins bien informés sur l'antiquité, il s'en faut aussi beaucoup. Grâce à une merveilleuse découverte, nous pouvons mettre dans son plein jour historique la législation civile des Hébreux. La part que Dieu y a prise nous apparaît moins sensible, nous ne pouvons plus parler avec tant d'assurance de la supériorité de cette loi ; elle est moins avancée dans l'ordre de la civilisation qu'une loi plus ancienne de mille ans. Si vous voulez ne voir dans l'Écriture que des pensées sublimes, rendez-nous les sens spirituels des Pères qui trouveront toujours de l'écho dans les âmes chrétiennes, mais ne nous enfermez pas dans une exégèse étroite et mal informée, d'autant que s'il était donné à l'exégèse nouvelle de placer dans tout son jour historique la législation des Hébreux, elle serait en même temps mieux située dans son jour divin.

Les Hébreux n'étaient donc au temps de Moïse ou même plus tard, qu'un peuple relativement grossier et attardé dans ses coutumes, mais, nous l'avons déjà dit, ils n'avaient qu'un Dieu. D'où Tient que le nom que lui donnaient les patriarches €st celui de la divinité elle-même qui voit en tous

pays, et qui est juge des serments? Pourquoi le El de Hammourabi n'est-il plus qu'à la tête de son Panthéon, tandis qu'il occupe encore chez les Hébreux toute la place, lahvé n'étant qu'un autre nom, spécial aux Israélites, du même Dieu des anciens Pères? Et il faut ajouter aussi que ce Dieu a des exigences de justice. Il ne s'est pas soucié, c'est vrai, d'introduire dans la loi les raffinements de la civilisation, mais il en a aussi exclu la pourriture. Le code de Hammourabi reconnaît des favoris constitués officiellement dans une situation infâme et auxquels il est interdit d'avoir des enfants; le code des Hébreux les traite de chiens et les chasse du peuple *.

De plus, le code de Hammourabi admet le recours aux puissances surnaturelles par des pratiques magiques, puisqu'il ne les condamne que lorsqu'elles sont injustes; le Gode de l'AUiance les proscrit absolument. Le droit des Hébreux est donc incontestablement supérieur au point de vue religieux. Et par là, il contient un germe de perfection indéfinie : le désir d'obéir à la divinité et de lui plaire, cet antique patrimoine religieux des

1. Cela ne se trouve que dans le Deutéronome (xxin, 17) ; la raison en est sans doute queTabus n'était pas connu des anciennes tribus sous cette forme, car il s'agit yraiserablablement dans le code de Hammourabi des favoris du palais ou des grands sanctuaires; d'ailleurs la tradition la plus ancienne des Hébreux manifeste la même répulsion à l'égard des vices contre nature.

humains se tourne dans Hammourabi vers les créations du polythéisme, tandis qu'il se concentre dans l'ancien code hébreu vers la divinité strictement une, le Dieu de la tribu, pour s'échauJBfer ensuite dans le Deutéronome aux accents de la tendresse envers Dieu, et pour se répandre ensuite en Jésus sur tous les hommes. Nous n'avons pas besoin de soutenir que la loi civile des Juifs est venue du ciel, ni qu'elle est tellement parfaite; si les Hébreux n'ont pas su perfectionner davantage leurs coutumes, à plus forte raison n'ontils pas trouvé non plus tout seuls cette autre chose, l'unité de Dieu et sa bonté infinie, qui a échappé à Hammourabi. Notre exégèse, pour être strictement historique, n'en sera que plus portée à reconnaître que la vérité religieuse est due à la Révélation.

Vous le voyez. Messieurs, nous ne nous écartons point de l'ancienne méthode; nous l'étendons seulement au champ immense qui s'ouvre devant nous. Si cette méthode comparative nous permet de discerner plus exactement la part de l'intervention divine, incontestable en matière religieuse et morale, et par conséquent pénétrant le domaine des coutumes, même civiles, sans rien brusquer ni troubler, à plus forte raison doit-elle faire la lumière sur le développement législatif d'Israël au cours de l'histoire.

C'est la question du Pentateuque.

172 CI5QUIÈ11S C05FÉR£5CE.

Vous me pardonnerez aisément de ne pas la résoudre dans une qnene de conférence; j'indiquerai seulement comment elle se présente aujourd'hui et dans quelle direction on peut espérer trouver une solution à la fois catholique et critique. Tout mon désir est de susciter quelques bonnes volontés pour Timmense carrière qui s'ouvre aux jeunes travailleurs.

Messieurs, dans toute discussion délicate où il entre beaucoup d'éléments divers, défions-nous du bloc. Jusqu'à présent, pour beaucoup de personnes, la question du Pentateuque se pose ainsi : ou c'est bien Moïse qui a composé tout le Pentateuque, comme l'insinuent de nombreux textes, comme d'autres paraissent l'affirmer, comme le veut toute la tradition des Juifs, — ou c'est Esdras (jui en a imposé au peuple en lui donnant comme loi de Moïse une législation de cabinet, irréelle, dont personne n'avait entendu parler, et qu'aucun peuple, vivant au grand air, en dehors de la sacristie ou de l'école, ne pouvait songer à pratiquer. Dans ces termes la question a été tranchée parBossuet, en termes magnifiques. C'est ainsi que trop souvent la thèse nous a été exposée, et s'il y avait l;\ un peu de cette tendance à laquelle le pauvre esprit humain cède volontiers, d'affaiblir l'objection en la gonfiant outre mesure, il faut reconnaît re aussi que les intempérances des indépen-

dants y étaient pour quelque chose ; ils prenaient tant de plaisir à démolir pour démolir, que nous appréhendions de rester sans abri, d'autant que nous ne pouvions accepter d'entrer dans les constructions de hasard que chacun bâtissait en face.

Or la question est très complexe. Il s'agit moins de démolir que de déterminer Tàge des différentes parties de l'édifice. Cette appréciation est très délicate. Je noterai d'abord, à propos de Hammourabi, un des défauts où sont tombés les critiques en exagérant la doctrine du milieu.

Depuis quelques années, on voudrait nous faire accroire que les livres se font tout seuls. Volontiers on comparerait le Pentateuque à ces couches géologiques qui se déposent régulièrement au fond des mers. Tout au plus admettrait-on qu'il se trouvait toujours quelqu'un tout à propos pour déposer les strates l'une sur l'autre à mesure qu'elles étaient assez épaisses. C'est une tendance qui a longtemps prévalu en histoire, de réduire Faction des grands hommes, pour tout attribuer au développement latent et instinctif du peuple. Faisons une large part à l'influence des milieux, puisqu'un isolé ne peut rien contre les influences coordonnées d'une situation, mais reconnaissons aussi que ces forces développent souvent toute leur énergie dans un homme. On a trop amoindri Moïse, on a eu

tort de prétendre qu'on n'écrirait pas le Deutéronome sur des pierres * puisque Hammourabi a gravé son code d'environ 280 articles, avec prologue et épilogue, et très nettement, sur un seul bloc. Ce n'est naturellement qu'une possibilité de plus pour l'existence d'une législation mosaïque, mais ce qui ajoute à la vraisemblance, c'est l'existence même d'un code dans des temps si reculés, c'est l'impulsion extraordinaire donnée par un seul homme à une époque que nous regardons volontiers comme plongée dans le statu quo traditionnel de l'immobile Orient.

D'autre part, nous catholiques, pouvons-nous refuser le principe du progrès législatif? Veuillez avoir présent à l'esprit ce que nous venons de reconnaître, l'adaptation de la loi aux besoins, disons plus, la correspondance historique de la loi avec l'état social des Hébreux. Quand on envisageait plus ou moins la loi comme révélée du haut du ciel, il était assez obvie de conclure qu'elle était immuable, suffisant aux besoins de tous les temps, car on ne peut refuser au Dieu très-haut la sagesse qu'exigent de telles lois, et l'homme a; le devoir de s'y soumeltre à jamais. Mais si la loi civile des Ilébn^ux au temps de Moïse n'est autre chose qu'une approbation donnée aux coutumes du temps, parce

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