Deut. XXVII
que Dieu ne veut rien troubler dans cet ordre de ce qui est normal, ne voyez-vous pas aussitôt cette conséquence nécessaire, qu'il se contredirait donc lui-même, et dans les principes mêmes de sa Providence surnaturelle, s'il figeait son peuple dans l'immobilité? Car il est de la nature que les coutumes se transforment, et obliger les Hébreux au statu quo, c'était faire à la nature des choses une véritable violence. Dans le N. T. notre foi religieuse riche et immuable ne fait obstacle à aucun progrès. Pourquoi en eùt-il été autrement dans l'A. T., beaucoup plus pauvre en dogmes? Si vous admettez, et c'est l'évidence historique, que l'adaptation de la loi religieuse aux mœnrs des Hébreux s'est faite sans rien brusquer dans leurs usages, il est nécessaire d'admettre que la même Providence suave et condescendante a favorisé plutôt que gêné le développement des lois chez les Hébreux. Autrement nous aurions ce véritable contresens que le progrès religieux, que personne ne nie, eût été sans réaction sur les mœurs, ou que le progrès des mœurs eût été sans cesse paralysé par une loi inflexible, ou qu'il eût été défendu de le noter par des lois. Voulez-vous être acculés à ces contresens?
Ce qu'on peut déjà supposer par le raisonnement est un fait facile à constater, si on compare le petit Code de l'Alliance, qui se trouve dans l'Exode, au
Deutéronome , véritable terme d'une évolution . Quelques-uns reconnaissent ce progrès, mais ne pouvant se résoudre à attribuer le Deutéronome à un autre qu*à Moïse, l'expliquent par les changements opérés dans Tâme de Moïse, dans un intervalle de quarante ans. Mais alors cela va trop vite! Est-il vraisemblable, puisque la loi a été donnée par Dieu au Sinaï, que Dieu la transforme au bout de quarante ans, pour Timmobiliser ensuite pendant des siècles ! Et ces deux lois seraient antérieures à l'entrée dans le pays de Canaan, le grand fait qui devait occasionner une transformation sociale et politique. Le sens historique proteste. Et, de fait, sous le rapport formel, le Code de T Alliance est plus rapproché du code de Hammourabi, dont il est distant d'environ mille ans, que du Deutéronome. C'est ainsi que le recours au jugement de Dieu, la comparution devant Dieu, a été éliminée du Deutéronome.
Comment donc faut-il entendre la tradition et les paroles scripturaires qui attribuent le Deutéronome à Moïse? Dans un sens large, mais réel.
Si le Deutéronome n'est que la mise au point du Code de TAUiance, et si le Code de l'Alliance est l'œuvre de Moïse, Moïse est l'auteur du Deutéronome. C'est ainsi que les Institutes de Justinien pourraient très exactement se nommer les Institutes de Gaïus, s'il n'y avait entre les deux ouvrages
une différence beaucoup plus considérable, à cause de la pénétration des idées chrétiennes.
Encore irions-nous jusque-là, disent les mieux informés, mais vous savez bien que les rationalistes n'attribuent pas plus à Moïse le Code de FAlliance que le Deutéronome, et que quelques-uns se croient généreux en lui laissant le Décalogue. Nous céderons encore sur ce point et de concession en concession il ne lui restera plus rien. — Messieurs, c'est à nous à choisir le terrain sur lequel nous pouvons et nous devons défendre la Bible. Il sera toujours très difficile de dire exactement ce qu a écrit Moïse de sa main, mais ce qu'on ne renversera jamais, c'est la tradition qui le représente comme le législateur d'Israël, et nous ne consentirons jamais à l'abandonner, parce que les grands faits historiques ne seront jamais atteints par des arguties littéraires.
Pourquoi ne reconnaltrait-on pas que le Code de l'Alliance est aussi ancien que Moïse? On prétend qu'il suppose un peuple de cultivateurs et que les Israélites au temps de Moïse étaient des nomades, de purs Bédouins.
Mais d'abord nous pourrions répondre que les textes très peu nombreux de ce code qui font allusion à la culture ont été ajoutés depuis. Ce serait un argument sans réplique, dans le système de la critique. De plus, ceux qui n'ont pas vu l'O-
rient ou qui ne Font vu que sous la sauvegarde de la compagnie Cook (ce qui n'est pas déshonorant puisqu'un grand souverain a fait son entrée à Jérusalem vêtu en Lohengrin, précédé de M. Th. Cook en chapeau mou) n'en apprécient pas toujours exactement les usages. Ainsi les citernes : sans doute il y en a une dans chaque maison de Jérusalem ; mais il y en a aussi en plein désert; elles sont nécessaires aux nomades comme aux citadins. Et enfin, quels sont donc les Bédouins qui ne cultivent pas? Mon élève et aujourd'hui mon collègue, le 11. P. Jaussen, a pris à tâche d'étudier les coutumes des Bédouins au delà de la mer Morte. Pendant les vacances, au mois d'août, il va prendre le frais sous leurs tentes. On peut lire dans ses articles comment les Bédouins entendent la culture. Les purs, les vrais fils du désert, ne cultivent pas eux-mêmes, mais souvent ils font cultiver. Et enfin les Hébreux étaient-ils de purs nomades? Ce n'est point ce qui résulte du tableau que la Genèse trace des existences patriarcales. Dans la péninsule du Sinaï proprement dite, la culture est impossible. Mais les Hébreux sont demeurés à Cadès à peu près les quarante années qu'ils ont passées dans le désert. Or on sait aujourd'hui où est Cadès. Notre caravane biblique est une des quatre ou cinq expéditions d'Européens qui ont pu pénétrer dans ces parages dangereux. Nous avons constaté partout la trace
d'anciennes cultures et d'habitations ; ceux qui ont vécu là n'étaient pas de purs nomades, toute la législation du code de l'Alliance pourrait y trouver son application.
J'ajoute, car c'est un élément rassurant, que chez les Hébreux le changement a été très peu sensible. Nous en avons aujourd'hui une preuve par le code de Hammourabi : Israël est toujours resté fidèle à son idéal nomade. Son respect de la coutume ancienne éclate en particulier dans deux cas.
Vous avez noté, Mesdames, la place qu'avait su se faire la Babylonienne au foyer domestique. Ce n est pas tout à fait la maestria des Égyptiennes, qui semblent avoir été dans toute la force du terme égyptien, des maîtresses de maison; c'est beaucoup plus que la position soumise de la femme bédouine, moins séquestrée que la musulmane moderne, mais assujettie à moudre le grain et à porter l'eau, souvent très loin. C'est que l'émancipation et parfois ensuite le règne de la femme se produisent surtout dans la vie mondaine des villes. Le droit austère des Hébreux est le droit du désert. Il est impossible d'admettre qu'il ait pu naître à Jérusalem, au temps d'Achaz où le prophète Isaïe reprochait aux élégantes de la cité : « les boucles, les médaillons et les croissants, les pendants d'oreilles, les bracelets et les voiles, les
i^ aSQCIÈn CO!IF£ROCE.
diadèmes, les chaînettes des pieds et les ceintores, les boites de sentear et les amulettes, les bagues et les anneaux du nez, les vêtements précieux et les pelisses, les manteaux et les aum6nières, les miroirs et les chemises fines, les turbans et les surtonts légers* ». Alors encore, d'après le Prophète, les grandes dames allaient à petits pas, en faisant résonner les boucles de leurs pieds. La législation des Hébreux ne marque guère l'influence de ce luxe et de cette indépendance.
Un autre point, très caractéristique des usages nomades, c'est la vengeance du sang. Chez les Bédouins, le soin de punir les meurtres et les assassinats appartient à chaque famille. Cela ne regarde pas l'autorité. Quand une famille est trop faible, elle cherche un vengeur. Voici comment cela se liasse aujourd'hui au delà du Jourdain, d'après une observation que m'envoie le P. Jaussen et qui n'a point encore été publiée. En pleine assemblée, pendant que tous les Arabes, réunis autour du cheikh, tranquillement assis sur leurs talons, écoutent le récit d'une razzia ou discutent, la fille du cheikli se présente, une tasse de café à la main, et, désignant l'assassin par son nom, dit à haute voix : « Qui boira la tasse de café d'un tel? » Il se fait un profond silence. Le plus souvent quelqu'un