I8. III, 18 ss
se lève et dit : « Moi, je la boirai. » La jeune fille lui tend la tasse de café qu'il avale. Il devient le vengeur, il est obligé de tuer l'assassin sous peine d'être couvert d'opprobre.
Le code de Hammourabi ne contient pas un mot de la vengeance du sang, et il ne parait pas possible qu'elle ait tenu la moindre place dans une société si centralisée, où le pouvoir avait la main partout et faisait des descentes de police chez la marchande de vin, responsable, sous peine de mort, des complots qui se tramaient chez elle. Chez les Hébreux il y a des atténuations, mais le principe demeure : « le vengeur du sang tuera le meurtrier, quand il le rencontrera^ ».
Ce passage est tiré du livre des Nombres, et d'un endroit que les critiques attribuent d'un commun accord au Code sacerdotal. Et ce Code sacerdotal est pour eux, avec toute apparence de raison, la dernière des grandes couches qui constituent le Pentateuque.
C'est la dernière réflexion que j'ai à vous soumettre. Ainsi donc voilà un usage des sociétés primaires, dans lesquelles le pouvoir central exerce peu d'action, une coutume que la société civilisée réprouve et s'efiPorce de faire disparaître partout où elle la rencontre, qui se retrouve dans ce dernier état du droit, qu'on a trop souvent représenté 1. Nombres, xxxy, 21.
MÉTHODE HISTORIQDS. 11
comme un produit arbitraire d'imaginations sacerdotales en quête de lois chimériques! Cela en dit long sur la question, dans le sens de la réalité, de la stabilité des coutumes, que le progrès du droit a cependant adoucies, comme c^est ici précisément le cas. Et si ce caractère de réalité et de stabilité se manifeste si clairement dans la loi civile, pourquoi ne serait-il pas la règle de la loi cérémonielle, encore plus traditionnelle de sa nature, puisque le rite est considéré partout comme immuable, en vertu même de son origine divine réelle ou présumée? Il est donc certain d'avance que s'il y a dans le Pentateuque une rédaction récente , elle n'a fait que mettre en œuvre des éléments très anciens, contemporains de Moïse, antérieurs à Moïse, et dès lors la tradition ne disait-elle pas très justement que le Pentateuque est l'œuvre de Moïse? Tandis que la critique peut examiner très légitimement dans ce grand code les différences littéraires qui marquent les transformations inhérentes à toute institution humaine, fût-elle en même temps divine.
Ce ne sont là. Messieurs, que des vues très générales, ce ne sont pas même des jalons. J'en ai cependant assez dit pour laisser entrevoir aux plus jeunes d'entre vous combien il reste à faire, et comment la tradition et la critique pourront s'entendre sur le thème de la législation civile des Hébreux.
Messieurs,
Lorsque, dans une conférence précédente, nous avons assimilé Thistoire aux sciences, d'après l'autorité de l'Encyclique Providentissimus elle-même, il ne pouvait vous échapper que s'il y a un point de contact entre la science et l'histoire envisagées comme objet de l'exégèse biblique, les différences sont encore plus nombreuses. Chaque discipline a ses lois propres. Tout d'abord, si on peut soutenir qu'il n'y a pas de science dans la Bible, il serait plus que paradoxal de dire que la Bible ne contient pas d'histoire, puisqu'elle est l'histoire du salut. De plus, la science, fondée sur l'expérience et le calcul, est par sa nature même soustraite au jugement du plus grand nombre, aussitôt qu'elle
iortdeUpfQreeonstatatioD des phénomènes physiqneê. L'histoire n'est jamak antre chose, dans sa natare propre, qœ la constatation da fait hnmain parle témoignage. Ole a pa prendre de nos jonrs des allnres plus cachées par Tétnde des sources qa\ exige des connaissances spéciales et un esprit etercé à la critique, mais, en elle-même, elle conuinte à enregistrer ce que des témoins ont vu. De sorte que la Bible ne pouvait contenir des théories scientifiques semblables aux nôtres, sans une révélation qui eût été un hors-d'œuvre inutile et une violence faite aux esprits, tandis qu'il n'était même pas besoin d'un secours surnaturel pour écrire do bonne histoire.
Il n'y a donc pas de science dans la Bible, quoiqu'on y suppose partout une connaissance rudimentair(^ (lo l'arithmétique, parce que cela est purement humain; iln*y a pas de métaphysique dans la Bible, quoiqu'ou y suppose constamment l'exercice normal de la raison; il y a beaucoup d'histoire dans la Bihlo pîirce que Thistoîre est un procédé reçu de lv>us los peuples arrivés au stage où se trouvaient Uvi lIiH>roux. Or si Dieu n'a révélé à son peuple aucun théorème scientifique ni métaphysique qui dt^passA t la portée de son esprit parce que cela n'était px-^s ut^^essaire à son salut; il y a lieu de croire qu'il ne lui a pas révélé non plus l'histoire qui ^'ohap^vùt à son horiion. si ce n est en tant que
cela était nécessaire au salut. Car, et c'est une seconde différence, nous n'hésitons pas à mettre ici l'histoire, c'est-à-dire les faits humains, dans une autre catégorie que les sciences et la métaphysique, le salut de Thomme étant indissolublement lié à ses actions. 11 se peut donc que Dieu ait révélé une histoire, et c'est pour cela que dans les développements qui vont suivre nous entendons réserver expressément ce qui regarde la Chute originelle. D'autre part on accordera bien que tout ce qui a l'apparence de l'histoire n'est pas une histoire, et je n'ai pas à revenir sur une théorie tellement simple que je n'en revendique même pas l'expression, et qui parait se répandre de plus en plus : c'est que la valeur des jugements qui paraissent affirmer ou nier dépend entièrement du genre littéraire où figurent ces propositions d'apparence catégorique. L'important est de bien déterminer quels sont ces genres littéraires que nous retrouvons dans la Bible avec l'apparence d'une histoire. L'opinion catholique abhorre le nom de mythe et je crois que c'est avec raison ; mais du mythe à l'histoire proprement dite il y a loin. Ce sont ces divers genres littéraires connus de l'antiquité que je voudrais examiner en ce moment pour savoir ce que la Bible en contient et pour juger par là même du caractère propre de ses expressions. Il convient, pour le peu de temps dont nous disposons, de n'a-
border que les points diCBciles. Qu'il soit bien entendu que si je ne parle point de Fhistoire proprement dite, ce n'est point qu'elle soit absente de la Bible, mais au contraire parce qu'elle y est normale, avec son caractère spécial d'histoire religieuse. Toute la question pour quelques-uns est de savoir si elle y figure seule, et encore, aujourd'hui, n'aborderai-je que les premiers chapitres de la Genèse.
Je ne sais comment on définit l'histoire. La définition de Cicéron est dans toutes les mémoires dans ce milieu où la culture latine donne encore de si belles fleurs; elle est peut-être un peu trop louangeuse. Hais le grand orateur a bien raisonde dire que c'est le souvenir du temps passé. J'imagine que par temps il entend un ensemble de faits circonstanciés, ce que nous nommerions une époque ; c'est ainsi que nous disons : Saint Louis et son temps. Sans cela pas d'histoire. Si un écrivain affirmait qu'aux premiers âges du monde Titius a épousé Titia, nous ne verrions pas là de l'histoire. Nous ferions observer que la seule note précise qui sente l'histoire, les noms romains de Titius et de Titia, ne rendent même pas la physionomie de cette époque ancienne puisque la langue latine n'existait pas alors. Qu'on ajoute que Titius était fils de Gaïus, nous tournons dans le même cercle. Nous apprenons ainsi seulement qu'à une époque
très reculée, mais indéterminée, on prenait femme comme aujourd'hui. Si c'est de l'histoire, elle est très rudimentaire.
Combien de circonstances faut-il pour que le fait transmis à la mémoire soit de l'histoire proprement dite?
On ne peut le fixer d'avance. Il faut tout au moins quelque approximation de lieu et de temps: ce n'est pas moi qui vous apprendrai que la géographie et la chronologie sont les deux yeux de l'histoire. La phrase est prétentieuse, mais assez expressive. Si l'histoire ne voit plus clair, elle n'est donc plus la lumière de la vie, et le reste.
D'autre part, la plus minutieuse description du temps, du lieu, de toutes les autres circonstances, l'apparence de l'exactitude la plus scrupuleuse, tout cela ne fait pas de l'histoire, si tout sort du cerveau Imaginatif d'un romancier. Ce qui manque ici, c'est la réalité des faits. Il faut qu'un fait se soit passé, pour que l'histoire ait son fondement, il faut qu'il ait été constaté pour qu'il prenne sa physionomie, il faut enfin qu'il soit transmis par les contemporains aux générations suivantes pour qu'il soit entrevu dans le recul du passé.
Examinons ces conditions à la lumière des faits. Les méthodes historiques ont aussi leur précision qu'il ne faut pas dédaigner plus[ que celles de la science. Les phénomènes psychologiques rentrent
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190 SIXIEME GONFëRENCE.
ractères nabatéens qui n'avaient été relevés par personne, le nom de Doucbara, dieu de Hadrasa. Ce fut de la stupeur, et j'avoue que ce jour-là je crus à la vertu inouïe de la transmission orale.
De plus la tradition conserve certains usages. Un des sujets les plus goûtés des amateure, c'est la recherche de survivances païennes, jusqu'au sein des populations les plus chrétiennes. Mais vous le notez ici, si Tusage s'est conservé, le sens est changé.
Et il en est de même pour ces histoires qu'on se raconte d'un bout du monde à l'autre. Ce sont les mêmes, les folkloristes le constatent non sans étonnement. Ce sont les mêmes et pourtant elles sont transformées, moulées pour ainsi dire d'après les idées nouvelles et d'après les usages nouveaux. Car la tradition n'est pas comme l'écriture une sourde et une muette. Elle écoute la voix du passé, et elle tient aussi l'oreille ouverte aux bruits du présent ; si elle plonge dans le passé par ses origines, elle doit satisfaire les auditeurs qui ne comprendraient pas des noms barbares, qui se scandaliseraient des anciennes mœurs, qui ne sont émus de l'éternel humain des vieux contes que s'il est revêtu de leurs sentiments à eux ; de sorte que si, par hypothèse, une histoire vraie entrait dans le domaine populaire, elle aurait toute chance, en se transplantant, de perdre peu àpeu ses noms propres et sa couleur locale, et si quelque grand nom comme
celai de César ou de Charlemagne défie l'oubli, le personnage de la légende ne ressemble plus guère à celui que connaît Tbistoire. Cette merveilleuse force plastique de la tradition expulse les éléments qui lui sont étrangers et en substitue d'autres, conformes à son génie, sur la trame immuable de l'aventure touchante qui anime le courage des bommes ou arracbe aux femmes des pleurs. Surtout il faut que la curiosité soit satisfaite, cette curiosité qui tend tous les regards vers le conteur.
Or jamais cette curiosité n'est plus maigrement servie que lorsque la tradition n'a conservé qu'un nom de lieu. Comment alors la satisfaire? Si les souvenirs font défaut, la tradition crée. Voici un autre exemple que j'ai déjà cité. Jérusalem possédait deux sanctuaires dédiés aux SS. Côme et Damien. En Orient, on Terre Sainte surtout, tout sanctuaire a son bistoire. Pourquoi deux sanctuaires à ces saints? S'il n'y en avait qu'un on dirait: leur martyre... Mais il n'est pas toujours possible d'alléguer le martyre, quelquefois l'histoire proteste. Elle est toutefois moins bien informée des naissances, et c'est aussi sur les naissances que la légende s'exerce le plus ordinairement. Donc un des sanctuaires est le lieu de la naissance de ces saints : ubi nati sunt. Mais l'autre? S. Côme et S. Damien, que faisaient-ils? ils étaient médecins, dit l'histoire ou la légende. Donc c'est
192 SIXIEME CO^FERENCB.
là qu'ils exerçaient la médecine : ubi medicabant. Le village d'Ain Kaiim près de Jérusalem est, selon de bonnes probabilités traditionnelles, le lieu où habitaient Zacbarie et Elisabeth. Il possède deux sanctuaires : donc la maison de ville et la maison de campagne. Et si la tradition jonit d'un tel pouvoir créateur quand elle ne dispose presque d'aucun élément, que dire de sa fécondité quand elle peut donner aux mots, dont elle a perdu le vrai sens, un sens qui est toute une histoire? A la source d'Ain Farah, près de Jérusalem, dont le nom a toutes chances d'être ancien, traditionnel et de se rattacher à une racine hébraïque qui peint la fertilité causée par la source — l'endroit parait être cité dans Jérémie, en tout cas dans Josué — , un Arabe me dit que ce nom venait d'une souris, en arabe fara, qu'on avait vue sortir de cette source. A Pétra, si j'avais demandé à mon guide Farrar l'origine du nom de Madrésé qui signifie école en arabe, il aurait sûrement répondu qu'autrefois on faisait la classe dans cet endroit.
Voilà des cas constatés, et il faut admirer la richesse de l'imagination du peuple en même temps que la ténacité de sa mémoire. Mais s'il s'agit de faits précis, de ce qui s'est passé il y a trente ans, quarante ans, un siècle, personne n'en sait rien, parce qu'on ne s'y intéresse pas. Si vous vous défiez des anthropologistes, consullez nos
missionnaires. Nous pouvons facilement être les mieux renseignés sur ces points. Us vous répondront que dans presque toutes les peuplades on sait très bien ce qui s^est passé au commencement du monde, mais qu'on ignore absolument l'histoire de la génération disparue. Ce sont des sauvages, soit, et nous sommes bien décidés à ne pas assimiler l'homme primitif au sauvage, ce résidu vieillot d'une évolution manquée. Alors interrogez autour de vous. Parmi les illettrés, qui sait le nom de Louis XIV? Dans ma jeunesse j'ai connu des vieillards qui se souvenaient d'avoir vu les Autrichiens, mais ils n'auraient pas su dire la date de 1814. En Bourgogne, je fus assez surpris d'entendre un simple paysan me vanter les constructions des Romains : il avait sans doute passé par l'école. Mais quand je demandai à les voir, il me montra un cellier, d'ailleurs fort beau, bâti parles moines Cisterciens. Il est de mode d'échapper à cette évidence en disant que quand les gens n'écrivaient pas, ils cultivaient davantage leur mémoire : on oublie, dit-on, ses dépenses quand on les a couchées sur son carnet, mais pas avant. Cela peut être vrai des particuliers, mais il faut en tout cas qu'on prenne intérêt aux faits pour ne pas les oublier. Le peuple conservera quelque temps le souvenir des grands ravageurs qui ont passé comme un fléau sur sa terre. Mais dansTanti-
194 SIXIÂME CONFERENCE.
quité il en passait tant, qu'on finissait par les con-* fondre.
Il faut le reconnaître, l'histoire est sœur de l'écriture. Lorsqu'un puissant monarque comme Naram- Sin ou un petit cheikh flérot comme Hésa voulut qu'on sût àjamais ses faits et gestes, s'il les fit écrire, c'est qu'il se rendait compte que c'était le seul moyen d'échapper à l'oubli. Alors commença vraiment l'histoire. Comme toute chose, elle a eu ses préludes, et nous ne saurions dire si l'écriture n'avait pas enregistré déjà les anciens souvenirs des sanctuaires où une série ininterrompue de prêtres pouvait remonter plus haut, en gardant à la fois des usages et des noms attachés ensemble.
Envisageons maintenant les faits sans paiti pris : la Bible contient-elle une histoire proprement dite qui va du premier homme jusqu'à Jésus-Christ? Disons tout d'abord qu'elle n'en a pas la prétention, et voyons ce qu'il en est, en lui demandant avec respect, à elle-même, de répondre.
L'humanité est très ancienne et le peuple hébreu est relativement très jeune. Voilà une première proposition que personne ne peut nier. Je ne m'appuie pas sur ce qu'on a nommé la préhistoire. Je n'aborde qu'un seul argument, qui nous permet de comparer les Hébreux à un grand peuple son voisin. Et notons d'abord que les savants indépendants ne sont pas toujours près-
LHISTOJRE PRIMITIVE. 195
ses d'enfler la chronologie. A lire certains apologistes, on croirait qu'ils ajoutent des milliers d'années pour le plaisir. Nabonide, roi de Babylone, déclare avoir trouvé la pierre de fondation de Naram-Sin qui régnait trois mille deux cents ans avant lui. C'est Winckler, Lehmann et d'autres, qui ne sont pas catholiques, qui ont proposé de soustraire mille ans à cette date de trois mille deux cents ans admise par M. Vigouroux. Cette soustraction est justifiée aux yeux de ces savants parce que nous n'avons pas assez de faits connus pour occuper cette période. Voilà certes un scrupule excessif, car une découverte heureuse peut combler cette lacune. Quoi qu'il en soit, c'est donc en toute modération qu'on propose l'époque de quatre mille ans avant notre ère pour les premiers monarques chaldéens, car Naram-Sia n'est pas le plus ancien. Or, nous ne remontons pas à cette époque par de vagues souvenirs, mais par des documents écrits. Voilà bien les bases d'une histoire. Qu'en conclure? que la civilisation, la religion, la langue, l'écriture, sont alors parvenues à une maturité qui ne nous permet même pas de calculer le temps de leurs origines. Nous constatons seulement que l'écriture et la langue ne se sont pas modifiées sensiblement pendant les trois mille cinq cents ans qui ont suivi. Qu'on juge maintenant du temps qu'il a fallu pour que la
langue se dififérencie des autres langues sémitiques, pour que récriture passe de la représentation des objets au tracé capricieux des clous imprimés sur la pierre ou sur l'argile. Le tell artificiel de Suse, fouillé en ce moment par M. de Morgan et l'admirable équipe française qui l'accompagne, a trente-trois mètres de haut. On n'a guère pénétré qu'à quatre ou cinq mètres de profondeur. C'est U qu'on a trouvé des monuments antérieurs à Jésus-Christ de deux mille à trois mille ans. Admettons qu'ils étaient là comme dans un musée! Il reste encore beaucoup à découvrir.
Je n'insiste pas sur ces faits. Cessons de lutter contre l'évidence, de chicaner Manéthon pour les dynasties contemporaines qu'il aurait mises à la file, de plaisanter les Chinois sur leur fabuleuse antiquité. Il n'est pas ici question non plus de chronomètres géologiques plus ou moins assurés Tous les computsdes savants peuvent être erronés, cela va de soi; aussi les plus sages s'abstiennent-ils d'une arithmétique trop précise. Malgré tout, il demeure que, vers 4.000 ans avant Jésus-Christ, existaient en Egypte et en Chaldée deux civilisations profondément différenciées et d'une extrême antiquité. Et nous laissons de côté les anthropologistes qui demanderont assez de temps pour parvenir de Tétat sauvage à une administration compliquée, aussi minutieuse que la nôtre sur bien des points.
Nous supposons à l'origine une race intelligente, active, douée du senssocial; il faudra encore un temps incalculable pour qu'elle parle cette langue, déjà usée, pour qu^elle écrive ces signes, déjà transformés, pour qu'elle acquière cette civilisation, ce développement artistique, surtout si Ton songe que tout cela n'a plus guère varié pendant trois mille ans, et à plus forte raison, si l'on admet l'unité de l'espèce humaine et de la langue primitive.
Il est clair d'ailleurs que cette antiquité de l'écriture et par conséquent de l'histoire n'est pas sans profit pour notre apologie. Nous avons bien le droit de nous gausser des objections de Voltaire; il s'amusait de Moïse qui ne devait pas savoir écrire, puisque l'écriture n'existait pas de son temps. Et spécialement, dans notre sujet actuel, on pourrait alléguer que peut-être l'homme primitif a été de très bonne heure en possession de l'écriture et que si les Hébreux n'ont pu être témoins des anciennes histoires, étant jeunes sur la scène du monde, surtout d'après la Bible, ils ont pu les emprunter aux Chaldéens, ce qui pour nous offrirait la même garantie.
Je n'ai rien à objecter à cette hypothèse. On ne sait absolument rien sur l'origine de l'écriture. Il y a des peuples qui n'y sont jamais arrivés; il y en a d'autres qui peut-être l'ont découverte très
vite. Maïs nous n'avons pas à tourner et à retourner une hypothèse quand nous pouvons constater des faits. C'est ici que le devoir s'impose à nous d'étudier de près le caractère des récits bibliques. Or nous voyons clairement que cette histoire chaldéenne, qui nous est devenue presque familière, qui a été longtemps une préhistoire absolument inconnue, ne se trouve pas dans la Bible. Ou plutôt il faut distinguer. La Bible connaissait une histoire que les Grecs ont ignorée. Cette histoire a revécu de nos jours et nous avons rendu hommage à la véracité de la Bible. C'est un très réel succès qu'il ne faut pas dédaigner. La Bible a triomphé aisément des légendes grecques. Son Sennachérib, son Sargon, et le grand Tartan de Sargon, dont avait ri Voltaire, sont entrés dans l'histoire générale, et, parce qu'ils avaient préféré la tradition biblique à Hérodote, nos anciens théologiens avaient été dans la vérité historique, plus que certains critiques du temps. Mais à vrai dire ces critiques raisonnaient mal. Il est impossible de refuser un caractère strictement historique à l'histoire des rois. Les auteurs bibliques n'ont-ils pas soin de renvoyer aux sources officielles? Et dès lors il était très critique d'admettre que les Hébreux, connaissant le nom de leurs conquérants, ayant l'usage de l'écriture et l'habitude de s'en servir, étaient en possession d'une histoire normale, tan-
dis que le bon Hérodote, très curieux et très épris de vérité, était cependant à la discrétion de gens qui pouvaient le tromper et qui ne savaient même plus comment Ninive avait été détruite, précisément parce que Ninive ayant cessé d'écrire, son histoire s'était arrêtée là.
Mais si de cette histoire officielle des rois on passe à rhistoire primitive biblique, on constate facilement deux points symétriques : d'abord elle n'a plus la physionomie de l'histoire proprement dite — nous reviendrons sur ce point — ; ensuite elle ne nous dit rien de cette histoire que nous a révélée l'épigraphie. Les Hébreux n'ont emprunté ni aux annales de la Chaldée, ni à ceUes de l'Egypte, aucun de ces grands noms qui retentissent aujourd'hui si brusquement dans nos chaires. Elle ne nomme ni les constructeurs des Pyramides, ni Touthmès ; Naram-Sin, Sargon l'ancien, Manichdouchou lui sont étrangers. Je sais bien que la prononciation des noms chaldéens n'est pas toujours certaine ; mais enfin il n'est même pas fait allusion à leur rôle historique. On ne peut donc pas affirmer que la Bible ait emprunté quoi que ce soit à l'histoire chaldéenne. Un seul cas peut être aUégué. C'est l'histoire de l'Amraphel de la Genèse (ch. xiv) qui est très probablement Hammourabi. Mais nous sommes au temps d'Abraham, et Hammourabi ne vivait guère que 2.200 ans avant notre ère. Encore cette allusion fugitive est-elle
très peu de chose si Ton songe au rôle prodigieux du grand homme babylonien.
Auparavant c'est le silence. Ou plutôt, si c'est l'emprunt, c'est un emprunt qui n'est pas fait à l'histoire. S'il est dans la Bible une page qui ressemble littéralement à une page babylonienne, c'est l'épisode du déluge. Or le déluge babylonien n'est point une page d'histoire. Il fait partie d'un poème, il est étroitement mêlé à la mythologie, nous sommes dans un genre tout différent. De sorte que, si on veut établir un parallèle entre les Hébreux et les Chaldéens, on le trouve en effet, et d'une façon bien symptomatique. L'histoire officielle des Hébreux coïncide très bien avec l'histoire officielle des Assyriens; les plus anciens souvenirs des Hébreux sur le premier grand chef de leur race se soudent encore au souvenir d'un grand monarque chaldéen; leur histoire primitive qui aurait pu emprunter tant de faits de l'histoire générale aux documents assyriens et égyptiens ne se rattache que sur quelques points à la tradition babylonienne : dans la tradition babylonienne ces points ont du moins les apparences du mythe religieux.
Y aurait-il donc des mythes dans la Bible?
L'opinion commune se soulève à cette pensée et ne veut pas entendre prononcer ce mot. Quelques auteurs catholiques, de jour en jour plus breux, demandent à distinguer.
L'HISTOIRE PRIMITIVE. ÎOl
Naturellement ils ne tiennent pas au mot, si le mot fait de la peine. Mais ils le trouvent commode pour exprimer la ressemblance, du moins extérieure, entre les mythes et l'histoire primitive. Seulement, ont-ils soin d'ajouter, les éléments mythologiques qu'on trouve dans la Bible sont soigneusement « dépouillés de leur couleur polythéiste, ils servent seulement à revêtir de hautes pensées religieuses ». C'est la formule de dom Hildebrand Hôpfl, moine bénédictin, dans une brochure dirigée contre les procédés rationalistes de la haute critique*.
D'ailleurs personne, si je ne me trompe, n'a tenté d'analyser cette expression ou les formules équivalentes, de sorte que l'opinion demeure inquiète et mal disposée. Je pense pour ma part qu'il vaut mieux écarter définitivement le mot, parce qu'on ne doit employer les mots — qui en eux-mêmes importent peu — que selon le sens que leur donne l'usage. Or l'usage attache au mot mythe l'idée d'une religion fausse et même puérile. Laissons-le donc et essayons de pénétrer au fond des choses.
Prenons pour exemple l'épisode de la femme de Lot, changée en statue de sel, dans les circonstances que vous savez. Le texte est formel : « la femme de Lot regarda en arrière et elle devint une statue
1. Hôpfl, Die hôhereBibeIkritikt Paderborn, 1902, p. 63; cf.RB. 1902, p. 603.
de sel * ». Pour en comprendre toute la portée, il faut avoir vu les lieux. Au sud de la mer Morte, du côté ouest, s'étend une longue colline, semblable aune baleine échouée. C'est une mine inépuisable de sel gemme, où s'alimentent toutes les cuisines de Jérusalem. Du côté de la mer, les érosions, ou d'autres phénomènes géologiques, déterminent la formation de blocs qui ressemblent à des statues. Il y en a toujours au moins une pour la tradition qui dit aujourd'hui non plus la femme de Lot, mais bint Louty la fille de Lot. Interrogez les folkloristes et les mythologues; interrogez-vous vous-mêmes, Messieurs, interrogez votre bon sens et votre conscience. La réponse n'est pas douteuse. Si nous lisions cette phrase ailleurs que dans la Bible, nous dirions tout simplement que l'imagination populaire a donné ici une physionomie aux choses, et que, trouvant à quelque bloc de sel une ressemblance humaine, elle l'a mêlé au souvenir d'une femme disparue dans une grande catastrophe.
Quand on est changé en pierre, c'est ordinairement un châtiment; telle Niobé.
Donc si nous a^ppliquons ici un critérium dififérent, c'est que la phrase se trouve dans la Bible, et dès lors on déclare que nous ne pouvons révoquer en doute la réalité du fait, sans accuser TEsprit-Saint d'erreur ou de mensonge. Serait-ce donc que laréa-