Gen. XXI
lité du fait est clairement affirmée par TEsprit- Saint? Mais alors les commentateurs doivent être d'accord là-dessus. J'ouvre un des derniers grands commentaires catholiques sur la Genèse, celui du R. P. de Hummelauer, muni de toutes les garant ties d'orthodoxie qui s'attachent, comme le disait son confrère le R. P. Grisar, au congrès de Munich, à la robe même que porte l'auteur, et je n'y vois rien de semblable. Le célèbre exégète imagine que dans l'effroyable bouleversement des choses, la malheureuse femme, emportée par une vague, roulée dans une eau très salée, recouverte d'écume et de sel, n'a plus apparu aux yeux troublés de son mari que comme une masse de sel confuse. Cela, Messieurs, c'est de l'exégèse rationaliste, au sens propre du mot. C'est ainsi que procédait Paulus au début du siècle dernier pour nier les miracles de l'Évangile. C'étaient toujours des faits très naturels, mal observés et grossis. Il n'en demeure pas moins que, d'après le savant exégète, la femme de Lot n'a pas été changée en statue de sel.
Si on demandait à un lecteur plus simple comment il entend le texte, il répondrait sans doute que le corps de la femme de Lot a été changé en sel, et peut-être pourrait-on établir qu'il n'y a pas de répugnance physique, saltem de potentiâ Dei extraordinariâ. Mais si la philosophie se tait, le texte proteste.
La femme de Lot, ce n'est pas le corps de la femme de Lot, c'est toute la femme de Lot, son âme aussi bien que son corps, qui forment comme on sait une union substantielle. Ici la philosophie ne veut plus rien entendre, le texte ne peut pas affirmer cela *.
Et c'est précisément là que je voulais en venir.
J'ai essayé ailleurs 2 d'expliquer ce que l'on entend par animisme. C'est une philosophie rudîmentaire, existant encore chez les sauvages, et qui ne distingue pas nettement le principe par où les êtres animés sont différenciés des êtres inanimés. Il conçoit tout esprit comme absolument indépendant des corps qu'il semble habiter et ne perçoit pas non plus la différence essentielle qu'il y a entre l'esprit d'un homme, celui d'un animal et celui qui, à l'occasion, fait mouvoir une pierre ordinairement endormie. Dans cette philosophie, la métamorphose est de droit commun. Chaque objet ayant pour ainsi dire une âme intelligente, quoique mal attachée, la série des actions et des réactions mécaniques, chimiques, physiques, organiques et le reste, se transforme en une série d'actions volontaires, de sorte que le monde ne relève pas de la physique, mais de l'histoire. Si le
1. « Certe hallacinatar Bonfr. totam mulieris substantiam pronuntians in salem esse versam. y> Hum. ad, h. l, 3. Études sur les religions sémitiques. Introduction.
soleil se lève, c'est qu'il le veut bien, et si les étoiles disparaissent en sa présence , c'est qu'elles ont peur d'être dévorées par lui. Telle est dans sa plus grande extension la philosophie de Taniinisme.
Nous reconnaissons ici simplement des faits. Mais quand on a conclu que l'animisme était aussi la racine du sentiment religieux, parce que l'homme a adoré quelques-unes de ces forces surnaturelles, de ces esprits dont il peuple le monde, nous avons essayé de montrer qu'il y a là une confusion. Le sentiment religieux a sa cause propre, et s'il parait le plus souvent uni aux conceptions de l'animisme, si de cette combinaison sont nées les religions polythéistes, il a son objet à lui supérieur à toute la nature, qui est le divin. Nous pouvons maintenant préciser quelles sont les conceptions mythologiques qui peuvent se rencontrer dans la Bible et celles qui en sont exclues.
L'animisme est en soi une simple erreur philosophique. Mais lorsque les esprits qu'il perçoit partout et dont il entend mal le rôle, les mêlant confusément aux objets matériels, animés ou non, furent devenus l'objet du sentiment religieux lui-même, lorsqu'il eut déifié la nature, cette conception de la nature, qui faisait de son évolution naturelle un récit de faits intentionnels, l'a entraîné à la regarder en même temps comme l'histoire des dieux. De sorte que tout ce qu'il y avait d'irra-
tionnel dans ces conceptions enfantines, tout ce que les caprices d'une imagination débridée pouvaient introduire d'obscène en interprétant la fécondité sereine de la nature, tout cela fut attribué sans façon au monde divin. Et c^est cela, vous l'avez déjà dit, qui est exclu de la Bible par la force même des choses ; c'est cette invasion grouillante et fantastique de monstres qui est chassée par le glaive des Chérubins. La notion d'un seul Dieu, supérieur à la nature, qu'il a créée, était incompatible avec ce mélange du divin dans la nature, avec cette physique des choses terrestres devenue une histoire des êtres divins. Et comme le mythe, dans l'opinion commune, signifie précisément cette histoire des dieux^ nous disons qu'il n'y a pas de mythes dans la Bible, parce que pour faire une histoire des dieux, il faut au moins deux dieux et que la Bible n'en connaît qu'un* !
Mais s'il s'agit d'un point de vue erroné sur la nature des choses, je ne vois pas pourquoi il n'y en aurait pas de trace dans la Bible, à condition qu'il en soit comme des erreurs scientifiques des Hébreux, c'est-à-dire que ces choses ne soient pas enseignées. Que la lutte de Dieu contre le mal, que
1. La transcendance de la Bible sur ce point est d'aatant pins admirable que les Babyloniens, comme les Grecs, araient des mythes qui prêtaient à la diyinité un rôle obscène. Cf. le chapitre des mythes babyloniens dans nos Études sur /€5 religions sémitiques.
son action souveraine sur la matière soit caractérisée comme une victoire sur les monstres Rahab etLéviathan qu'avait créés Tantique imagination des peuples, je n'y vois pas d'inconvénient. Mais de même que chez les Grecs on soupçonna très vite l'irréalité du mythe, il est très vraisemblable que les prophètes d'Israël n'étaient nullement dupes de ces images, et, pour en revenir à la lemme de Lot, l'auteur ne croyait sans doute pas plus à la réalité du fait que lorsqu'il raconte Torigine incestueuse de Moab et d'Ammon. Ici l'ironie est si acerbe, les jeux de mots à la fois si factices et si cruels que la tradition savait très bien à quoi s'en tenir, et S. Jérôme disait des rabbins de son temps, sans protester contre leur dire : « ils mettent des points pour indiquer que ce n'est pas croyable* ». Quoi qu'il en soit du but des points, le sentiment exégétique est très juste. Une satire n'est point de l'histoire.
Nous avons commencé par le point le plus délicat. Je ne prétends pas avoir résolu une question si difficile, je n'ose dire avec le vieil Eviradnus :
L'idée inébranlable et calme est dans le joint.
J'ai cherché du moins, et je crois n'avoir rien dit que réprouve le sens droit d un chrétien et que condamne la méthode critique comme une atteinte