H. N., VII, 57; cf. Études sur les religions sémitiques
les contes absurdes ou malpropres; on n'ajBectc pas d'ignorer le péché, mais il est puni, non pas glorifié comme s'il changeait de nature en devenant le privilège des héros. Elle s'abstient même de contes en l'air. Elle s'attache au tangible, aux inventions existantes encore, elle dit leur origine, leur progrès, et laisse ces inventions dans une pénombre qui n'a même pas l'apparence d'une histoire circonstanciée. Si la personnalité de Lamec parait se détacher sur ce fond, c'est par une complainte poétique. L'auteur pouvait-il nous dire plus clairement que pour ces périodes il n'existait pas d'histoire?
Je trouve ce même souci de la réalité, telle qu'on peut l'atteindre et la représenter, dans l'épisode du déluge et dans celui de la tour de Babel.
Une jeune école, citons le Rév. Th. Kelly Cheyne, tient le déluge pour un pur mythe. Je dis un pur mythe, c'est-A-dire la traduction en histoire d'un phénomène astronomique. Mais la grande majorité des anthropologistes pensent que le déluge, dont il existe partout des histoires, est le souvenir plus ou moins altéré d'inondations véritables *. M. Suess, professeur de géologie à Vienne, et M. Raymond de Girard, professeur de géologie à
1. M. Loisy ne semble pas avoir choisi avec décision entre ces deux systèmes dont il ne marque pas la différence radicale, dans > son ouvrage sur les mythes babyloniens.
2U SIXIÈME COXFËRENCE.
Fribourg, ont même cru pouvoir déterminer les causes physiques du déluge babylonien^. Quoi qu'il en soit de ce point spécial, le caractère général de la légende biblique indique plulôt une inondation réelle, dont l'interprétation religieuse dépasse d'ailleurs de beaucoup l'importance bistorique. Et la tour de Babel n'est point une pure imagination. L'auteur biblique avait sûrement en vue ce temple gigantesque de Borsippa, demeuré inachevé, et que Nabuchodonosor, le trouvant tout ruiné par suite du mauvais état des gouttières, se fit gloire de conduire à son couronnement. Considérer Babylone comme une ville orgueilleuse où toutes les langues se donnaient rendez-vous, ce n'est point une chimère. Et l'on peut admettre, après Tétude si soignée de M. Blanckenkorn, dont les résultats ont paru solides à M. de Lapparent, que Taflaissement du sud de la mer Morte a pu se passer à l'époque où il y avait des hommes sur la terre, et que la ruine de Sodome et de Gomorrhe ne doit pas sans plus être reléguée au rang des mythes purs, comme la simple expression racontée de Thorreur qu'inspire un paysage peut-être unique au monde pour sa sublime désolation. Assurément la légende biblique va beaucoup plus loin que le pur fait, sans quoi elle ne rendrait pas fidèle-
1. La belle étude de M. de Girard a paru dans la Revue thomiste.
ment ce qu'elle veut dire, maïs elle a toujours soin d'avoir comme à Tarrière-plan du tableau une réalité qui domine l'horizon, au fond du désert ou dans le passé.
Il y aurait lieu aussi, pour Tintelligence de cette histoire primitive, d'insister sur un fait particulier aux Sémites, l'aspect spécial que prend chez eux le nom éponyme. Vous savez que les Grecs ont largement usé de ce procédé. Chacune des branches de la race imagina qu'elle avait un ancêtre dont le nom était tiré du sien, Ion pour les Ioniens, Éolos pour les Éoliens, Doros pour les Doriens ; puis on mit Hellen au sommet de l'arbre généalogique. Mais jamais chez eux l'ancêtre et la tribu ne furent entièrement confondus, jamais on ne dit Ion pour lui attribuer une entreprise des Ioniens. Au contraire en hébreu, Édom, par exemple, suppose alternativement pour le frère de Jacob et pour le peuple qui habitait au sud de la Judée. Il est parfois très difficile de discerner s'il s'agit du peuple ou de son ancêtre, et c'est ainsi qu'on aboutit à des métaphores aussi hardies que Sidon, fils aîné de Canaan.
L'interprétation de ces récits qui ont charmé notre enfance n'est point aussi simple qu'elle nous paraissait alors et nous pouvons bien dire avec Monseigneur Mignot . « Il n'est pas plus aisé à un homme qui n'a pa fait d'études spéciales de tran-
cher une question de critique biblique qu'un problême de chimie, d'anatomie, de pathologie, d'histoire, s'il n'est ni chimiste, ni chirurgien, ni médecin, ni historien *. »
Messieurs, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, un immense espace nu s'étend de la création de l'homme au temps d'Abraham. Ce qui s'est passé alors, nous ne le saurons probablement jamais. Si nous voulons reculer un peu le domaine de l'histoire, allons en Chaldée où nous trouverons des dynasties qu'on peut classer, en leur lieu, dans leur temps. Mais il est évident que les premiers chapitres de la Bible ne sont point une histoire de l'humanité, ni même d'une de ses branches, puisqu'on aurait à peine un fait pour mille ans et qu'on ne saurait où le situer.
Nous y tenons, me dites-vous, comme aux jalons qui marquent la suite de la religion. Soit, prenonsles donc avant tout comme tels, car ils n'ont d'autre importance que de jalonner ce grand vide. Mais reconnaissons bien leur nature propre. Si je vous dis que, parmi ces personnes, il y a peut-être des noms de peuples, vous y consentez; si je vais jusqu'à des noms de villes, vous vous rappelez Sidon. Mais alors pourquoi ne pas admettre qu'il y a aussi dans ces débris des noms qui représentent