Lettre sur l'Apologétique
seulement un progrès impersonnel de l'humanité, des souvenirs perdus dont personne ne peut dire exactement Torigine, qui sont dans Thistoire comme cet éther que nous plaçons dans l'espace, sans bien savoir ce qu'il y fait, mais parce qu'il faut mettre quelque chose entre les sphères...
11 nous suffit que rien d'aussi sobre ne se retrouve nulle part, que la mythologie proprement dite soit exclue, que l'erreur ne soit même pas possible pour qui veut voir les choses comme elles sont. A ces traits seulement on reconnaîtrait Tinfluence du monothéisme et les convenances exigées par le dogme de l'inspiration.
J'ai dit au début que je mettais à part l'histoire du péché originel. Non que je veuille affirmer que toutes les circonstances du récit sont historiques ; j'ai dit assez clairement ce que j'en pensais *. Mais on pourrait être tenté de conclure, des idées que j'ai développées d'abord, que le fait essentiel lui-même n'a pu être transmis par la tradition. Je ne crois pas que cette conclusion sorte des prémisses. Je me suis efforcé de distinguer entre les détails et le fond des histoires qui peut se transmettre très fidèlement et pendant des siècles dans les milieux les plus divers, partout transformé, parce qu'il prend partout une couleur appro-
i, RB, 1897, p. 341 SS.
priée, mais partout reconnaissable. Et les folkloristes le constatent pour des histoires religieuses, surtout peut-être pour les histoires primitives. Il ne me parait donc nullement impossible que le souvenir d'une déchéance se soit transmis de génération en génération pendant des milliers d'années.
Mais à supposer que cette transmission soit impossible, dato, non concesso, nous n'avons qu'à voir si le péché originel, qui échappe à une preuve stricte par l'histoire, fait partie ou non de la révélation. 11 en fait partie, cela est certain. Il faut donc conclure qu'il a été révélé. Et telle est l'importance capitale de ce point et sa connexion nécessaire avec la Rédemption, que cette révélation parait tout à fait convenable. Si ce dogme lui-même entraine comme conséquence nécessaire l'unité de l'espèce humaine, il faut raisonner de la même façon. Et vraiment je ne vois pas que nous soyons sur ce point en si mauvaise posture. L'histoire est muette, elle ne fait donc pas d'objection. La science naturelle objecte la différence des races. C'était peut-être gênant, c'est peut-être encore gênant pour les tenants des espèces figées. Mais si une évolution modérée tend à prévaloir dans la science, je serais bien étonné qu'elle ne réussit pas à expliquer ce phénomène par ses propres principes.
Je confesse donc, à cause de la déclaration de l'Église, le péché originel comme elle Tentend; mais ce point dogmatique mis à part, appuyé sur la révélation comme sur un fondement inébranlable, il n'y a aucun inconvénient à donner à Thistoire primitive son caractère propre quoiqu'il n'ait pas été suffisamment compris des anciens.
Messieurs, ne faites pas à Bossuet et à Pascal Tinjure d'estimer qu'ils auraient maintenu obstinément leurs positions s'ils avaient appris ce que nous savons. De leur temps, nous aurions pensé d'après eux, et beaucoup moins bien dit. Que ne sont-ils là pour faire une nouvelle synthèse de la Suite de la Religion! Nous sommes du moins fidèles à l'esprit des anciens Pères en déclarant que, de la première page de la Bible à la dernière, la méthode historique devra respecter le dogme et l'autorité de l'Église. Pourquoi ne s'exerceraitelle pas dans ces limites? 11 ne peut vous rester de doute sur la rénovation des études historiques, sur le nombre prodigieux de faits nouveaux qui exigent la revision de beaucoup d'idées courantes. Quel scrupule vous reste-t-il?
Si je ne me trompe, une certaine inquiétude vague. Où allons-nous? où nous mène-t-on?
Nous restons chez nous, dans l'Ég^lise, où nous avons autant de liberté que les autres pour Tétude
des langues et de Thistoire, avec la sécurité de l*âme sur les points essentiels, condition nécessaire de toute recherche ultérieure. Nous croyons aller, grâce à un progrès historique incontestable, vers une intelligence plus approfondie des voies de Dieu dans rhumanité, au moins quant à Tordre de ces manifestations.
Nous devons présumer charitablement que nos exégètes sont tous animés de bonnes intentions, malgré les opinions différentes qu'ils représentent, et si tous ne sont pas également compétents, le Saint-Père vient de créer un tribunal d'hommes compétents qui est appelé à trancher les litiges.
Faut-il désormais attendre sa décision avant de parler? Ce n'est point Tintention du Saint-Père, car ce n'est pas Léon XIII qui arrêtera la recherche scientifique sous prétexte de conserver la paix, une paix qui serait le sommeil, sinon la mort. J*ai cru que les paroles que je vous ai adressées étaient plutôt de nature, le débat étant soulevé partout, parfois sous une forme très aiguë, à vous faire entrevoir la possibilité d'arriver à des solutions qui satisfassent à la fois le sentiment traditionnel et Vhonneur de l'Église, qui ne souffre pas d'atteinte dans la candeur de sa probité intellectuelle.
A Ms^ PIERRE RATIFFOL