Kccue biblique, IS^G, p
Une conjecture déshonorante pour Thomme de génie q.ui en serait l'objet ne se recommande pas à Thistorien quand il s'agit du Christ. Le théologien peut s'y complaire s'il la croit indispensable. Il peut se représenter le Sauveur dissimulant son savoir infini et entretenant son entourage dans l'ignorance », etc. (p. 139).
De quelles choses parle-t-on? M, Loisy penset-il avec les conservateurs qu'il eût été à propos que Jésus plaçât son mot sur la question du Pentateuque ? N'a-t-il pas dit assez haut tout ce qui importait au salut, et le moindre inconvénient du reste n'eût-il pas été de détourner les âmes de cette pensée maltresse? Il semble que, involontairement sans doute, Jésus n'est plus ici qu'un grand homme comparé à un grand homme. Pour qui admet sa divinité, la difficulté s'adoucit, car Jésus n'a pas à révéler comme homme ce que Dieu s'est posé comme règle de ne pas révéler. Ce serait le cas de rappeler qu'entre la personne de Dieu et celle de l'homme il n'y a pas de commune mesure. L'homme de génie, si grand qu'il soit, cherche dans les ténèbres, et le peu de lumière qu'il entrevoit, il est impérieusement poussé à la communiquer à ses semblables. Il ne recule pas devant la discussion qui lui permettra d'établir la supériorité de ses vues. Jésus ne discute pas, ne réfute pas : il enseigne, et son point de départ, ce ne sont
par ses propres connaissances , mais celles des autres. Avec les âmes de bonne volonté,, il prononce souverainement. Nous éprouverions une sorte de confusion à le voir se servir d'une science plus profonde pour triompher de ses adversaires. Il écarte doucement les préjugés et les sophismes, se sert de tout ce qu'on lui offre pour élever plus haut les esprits et les cœurs. Le messianisme surtout est le champ de cette divine pédagogie.
Quoi qu'il en soit des vérités physiques et historiques, il faut bien reconnaître que Jésus a possédé du moins une science suréminente des vérités religieuses. Il ne la doit pas à des visions, puisqu'il ne les allègue jamais comme ont fait les Prophètes ; il n'a pas été illuminé soudainement, comme le Bouddha, après de longues méditations. 11 sait, parce qu'il est le Fils qui seul connaît le Pore (Mat., xi, 27). Décidément il faut se débarrasser de ce texte gênant, autrement on pourrait biiMi rouolurc que la science du Christ, telle que wsaint Jean Ta exprimée, était aussi celle dont les Synoptiques gardaient récho. Et c'est ce qui nous importe, puisque le témoignage rendu par Jésus à la vôritô religieuse est la base de notre foi. Il n'est point non plus trop difficile de montrer que Jésus a consacré dos soins spéciaux à former ses disciples on vue do ravenir: mais cela regarde Tinstitutiou do rÉgHso, dont je n*ai point à parler
ici. Quant à sa connaissance du passé ou des vérités naturelles, elle est aussi indifférente à Texégète de l'Évangile que la science d'Adam au commentateur de la Genèse, ou la façon dont il aurait transmis à ses descendants la justice originelle, si le cas s'était présenté. Si Jésus n'est qu'un pur homme, il ne possédait évidemment que la science de son temps, et dans une mesure très limitée; s'il était Dieu, il ne convenait pas qu'il fit usage, comme homme, de la science infuse qu'il avait pu recevoir. Ce sont là des questions de convenance et de psychologie qui ne changent rien à l'explication de l'Évangile.
Le XIX® siècle n'a pas toujours été heureux dans ses tentatives apologétiques. Peut-être n'a-t-il pas assez compris que la meilleure apologie est la recherche intégrale de la vérité, sans autre préoccupation que de la découvrir. Il faut dire aussi qu'il était en présence d'adversaires qui attaquaient pour attaquer; il défendait pour défendre. On objectait que l'autorité de l'Écriture repose sur l'autorité de l'Église et celle de l'Église sur celle de l'Écriture : cercle vicieux. Les catholiques ont répondu en distinguant dans les évangélistes une double formalité. On peut très librement les envi-
sager, aux fins d^apologie, comme des historiens ordinaires, c'est-à-dire profanes, mais vraiment extraordinaires pour leur fidélité, leur ingénuité, et, de plus, témoins oculaires, du moins saint Matthieu et saint Jean. Ils offrent donc, à un degré souverain, tout ce que peut exiger la critique pour constater des faits. Parmi ces faits figure le témoignage que Jésus s'est rendu à luimême, et celui qu'il a reçu comme véritable Fils de Dieu, sa résurrection, et l'institution de FÉglisc. En présence de ces faits, rigoureusement établis par l'histoire, l'intelligence, inclinée peutêtre à croire par beaucoup d'autres considérations, conclut à la divinité de Jésus-Christ et à l'institution divine de l'Église ; celle-ci déclare ensuite le caractère canonique des Écritures.
Dans ses grandes lignes, j'estime que l'argument est toujours solide, et c'est en cela, je pense, que je me sépare nettement de M. Loisy pour lequel l'histoire est incapable de prouver ces faits. Je vais y revenir. Mais je dois en ce moment insister sur les lacunes de notre ancienne argumentation et sur l'impossibilité de donner au témoignage des évangélistes toute sa valeur si on les coupe en deux, en isolant leur caractère historique. Ici, c'est M. Loisy qui a raison : les évangélistes ne sont point des historiens ordinaires : ils supposent la foi et ils veulent la faire naître.
Leur sincérité n'est plus mise en doute, et ce serait temps perdu que de la défendre; mais, puisqu'on veut faire de Tapologie, peut-on d'abord les présenter utilement comme des témoins oculaires? Ce n'est pas le cas pour saint Marc et saint Luc, deux disciples, et saint Luc le dit assez clairement. On ne peut pas non plus le prétendre pour l'évangile de saint Matthieu, puisque notre évangile canonique a été écrit en grec, et que la tradition veut que saint Matthieu ait écrit en hébreu ou en araméen.
D'ailleurs, il suffit de lire son évangile pour reconnaître qu'il ne se donne point comme témoin oculaire. Quant à saint Jean, vous avez dit, cher ami, avec une justesse parfaite : « Les historiens qui inclinent à reconnaître dans le quatrième évangile une combinaison de la pensée johannine et de souvenirs objectifs et personnels sur le Christ, doivent confesser la difficulté qu'ils éprouvent et qu'on ne se fait pas faute de leur opposer, à distinguer les deux éléments. Je n'essaierai pas de justifier leurvue, que je crois, quanta moi, légitime » ^ Cela suffit, n'est-ce pas, pour que nous ne puissions apporter en toute assurance le témoignage de l'historien Jean, considéré comme tel.
Ces historiens, dans la précision qu'on imagine,