‹ La méthode historiqueChapitre 44 sur 45 · Revue biblique, 1903, p · texte numérisé non relu

Revue biblique, 1903, p

se sont-ils attachés à Tordre des faits? Saint Luc peut avoir eu ce souci, mais Tordre qu'il visait était-il purement chronologique? Cela ne parait guère, et, sans ce dessein, on n'est pas un historien proprement dit.

Enfin, c'est la loi de Thistoire que les paroles ne peuvent ordinairement être transmises avec une entière fidélité et que les faits changent de physionomie avec le temps. Il y a des paroles si bien frappées, qu'elles traversent les siècles, et des faits absolument certains, mai?, il s'agit ici de Tensemble de la matière historique. Or, la comparaison des évangélistes entre eux, tous étant également inspirés et canoniques, prouve que l'inspiration ne les a pas préservés de cette condition de Thumanité, et de plus qu'ils ont obéi à cette autre loi qui veut que Thistorien le plus pénétré de son rôle d'historien introduise dans son récit quelque chose de ses idées et des idées de son groupe : de là leurs divergences. — D'autre part, les ressemblances ont prouvé qu'ils se servaient de sources écrites, nouvel élément du problème évangélique, et le plus délicat à apprécier. La critique parait vraiment d'accord sur ce point que saint Marc peut être considéré, avec un autre document qu'on nomme Logia, comme une source par rapport à saint Matthieu et à saint Luc. Saint Luc avait d'autres sources, et on peut conjecturer que Marc

s'est servi, lui aussi, de documents antérieurs. On ne peut reprocher à M. Loîsy de prendre cette •hypothèse pour base ; vous-même, cher ami, l'aviez acceptée dans vos leçons sur les Évangiles, car elle est généralement admise *.

Que conclure de tout cela, quand il s'agit de préciser l'histoire et sa portée apologétique ?

Très souvent, il sera impossible de savoir l'ordre chronologique des discours et des faits. Très souvent aussi, disons le plus souvent, il sera impossible de connaître exactement les termes dont Jésus s'est servi, à moins qu'il ne s'agisse de paroles solennelles qui se seront profondément gravées dans les esprits. Plusieurs cas peuvent se présenter. L'accord même des trois Synoptiques ne prouve pas que Jésus a prononcé précisément telles paroles par exemple, pour guérir un malade, parce que cet accord peut provenir de ce qu'aucun d'eux n'a éprouvé le besoin de modifier la source unique, qui, peut-être, ne s'est pas fait scrupule de cette acribie. S'ils ne sont pas d'accord, le doute augmente; les termes précis peuvent se trouver dans un d'entre eux, mais il se peut qu'ils ne soient reproduits nulle part. Cependant, précisément parce qu'ils suivent des sources plus anciennes, leur témoignage remonte à des

1. Je ne conclurais pas, comme M. Loisy, que saint Matthieu est postérieur à l'an 70. Mais ceci est une question spéciale. .

témoins plus anciens, ceux-là témoins oculaires, et parce qu'ils les suivent librement, on ne pourra pas arguer de leur silence que le passage paraU lèle ne se trouvait pas dans la source. C'est parce qu'ils avaient leur but propre qu'ils ont pu omettre un fait dont ils avaient connaissance, et qui ne leur paraissait pas suspect, mais qu'ils ne jugeaient pas utile à leur exposition. Enfin, lorsqu'on parle, par exemple, de la source particulière de Luc, cela ne signifie pas une amplification de la tradition, mais simplement un trait que ne contenaient pas les sources de Marc et de Matthieu, et que Luc, selon sa promesse, n'aurait pas accueilli, sans être sûp de son origine authentique. Aussi voit-on les critiques les plus libéraux reconnaître çà et là que Luc avait une source plus ancienne, et qu'il a mieux interprété la tradition. Il n'est pas jusqu'à Matthieu lui-même, accusé d'avoir développé plus que les autres le point de vue chrétien, qui ne contienne des traits plus archaïques ; il a en particulier fidèlement conservé la couleur palestinienne et sémitique que Luc devait atténuer pour ses lecteurs étrangers.

Ne résulte-t-il pas de là qu'il est plus facile d'extraire des évangélistes une doctrine religieuse que de les mettre bout à bout pour composer une histoire proprement dite? Le tort de la critique, après avoir reconnu ces faits, a été de tenter elle-

même d'écrire cette histoire. Ce qui est arrivé aux évaugélistes, et, on peut bien le dire, dans une si faible mesure, p'est produit ici en grand : selon son idée de Jésus, chacun a reconstitué la vie de Jésus. Quand on désespérait d'arriver jus(|u'à lui, on écrivait du moins de nouveau par hypothèse la source primitive ! On savait pourquoi tel évangéliste avait ajouté ou omis tel mot, qu'il fallait donc omettre ou ajouter dans la source primitive. J'ai déjà essayé de caractériser ce jeu : quelquefois on tombe juste, d'autres fois on tombe à côté. Mais, nécessairement, une histoire composée du total de ces combinaisons particulières a toute chance d'être fausse. Elle est certainement subjective, car il est impossible que le critique ne soit guidé dans son choix de ce qu'il faut enlever ou laisser à la tradition primitive par ses idées sur l'évolution historique. N'est-il pas plus sûr et plus objectif de prendre ici pour guide la tradition ecclésiastique elle-même? Comment concevons-nous dès lors le rapport des Évangélistes synoptiques avec l'histoire et avec l'Église?

Nous avons déjà mis au-dessus de toute atteinte leur absolue sincérité. C'est l'honneur de la critique actuelle de ne point en douter. 11 est donc constant qu'ils n'ont rien écrit qu'ils n'aient cru vrai. On ne peut pas supposer qu'ils aient raconté un trait de la vie de Jésus sans y croire, ni qu'ils

aient mis dans sa bouche un enseignement, simplement parce qu'ils voulaient s'adresser à l'Église sous le couvert de son autorité. De plus, s'ils n'ont pas eu la prétention d'être des historiens à la façon de Thucydide, — ne soupçonnant probablement même pas celte manière d'écrire l'histoire, — ils ont certainement voulu raconter des faits réels, et des faits qu'ils considéraient comme la base de leur foi, et leur intention était qu'on tint ces faits pour certains sur leur témoignage. S'ils ne sont pas témoins oculaires, ils ont eu recours aux sources ; ils n'ont rien avancé, quant aux faits essentiels, qui ne fût de notoriété publique dans l'Église, de sorte que leur témoignage n'est pas isolé, c'est celui de la première génération chrétienne, de celle qui a instruit saint Paul des gestes du Sauveur. Il est sûr que pour eux les faits ne se présentent pas en dehors de leur caractère surnaturel, mais ce caractère les dépouille -t-il de leur aspect phénoménal historique ? c'est ce que je ne puis comprendre. On peut dire dans un certain sens que Tincarnation n'est pas un fait historique, ni la résurrection de J.-C. entant qu'elle le constitue dans sa gloire, et il est en tout cas certain que rhistoire est impuissante à constater sa divinité. Mais elle peut lîxer les faits de sa vie qui pourront servir de fondement à Tacte de foi.

Le caractère surnaturel des faits, Taffirmation

JESUS ET lA CRITIQUE DES ÉVANGILES. 253

de la foi quant à leur signification religieuse, ne changent pas les conditions de l'examen du phénomène. Si le phénomène extérieur peut être constaté, on ne voit pas pourquoi les évangélistes, dont le témoignage est corroboré par toute l'Église, ne seraient pas recevables.

Il reste à déterminer la méthode. Puisque la critique a reconnu que la connaissance historique précise du détail était impossible dans un si grand nombre de cas, il y a mieux à faire qu'une sélection des détails primitifs d'après la comparaison des textes, sous l'empire d'une théorie préconçue. Ne serait-il pas plus sage de prendre d'abord les documents tels qu'ils sont, d'étudier très attentivement chaque évangile pour en dégager les affirmations principales de Jésus, les traits de son enseignement et les grands faits de sa vie?

C'est alors seulement qu'on comparerait les évangélistes entre eux sur ces grandes lignes : les Synoptiques se rencontreraient assez bien et fourniraient une base indiscutable aux développements de saint Jean.

On rapprocherait enfin l'écriture évangélique de l'Église elle-même. Pour être en partie ses organes, les évangélistes ne perdent rien de leur valeur comme témoins ; n'étant pas témoins oculaires, ils n'inspirent une pleine confiance que parce que leur témoignage est celui de tous. C'est

même Tautorité de TÉglise, ou simplement le fait ecclésiastique, qui tranche en dernier ressort. Par exemple, mon cher ami, dans votre étude sur TEucharistie * vous avez rencontré ce fait : saint Paul (I Cor., XI, 24) et saint Luc (xxii, 19) sont les seuls à dire à la dernière cène : « Faites ceci en mémoire de moi. » Marc et Matthieu sont muets sur ce point. Manifestement il est par trop arbitraire de conclure que les sources ne disaient donc rien, que cela est une addition paulinienne. Mais ce qui tranche la question, comme vous le montrez très bien, c'est que TÉglise a renouvelé la cène, et qu'il est impossible d'expliquer sa conduite si elle n'en avait pas reçu Tordre. Le fait ecclésiastique et les textes évangéliques se prêtent un mutuel appui et constituent, unis, un témoignage irréfragable. Qui voudra comparer attentivement votre discussion si serrée avec les pages où M. Loisy montre les origines de TEucharistie dans la foi à Jésus ressuscité présent pour les siens dans le repas de communauté, dans la cène eucharistique, comprendra, je pense, la différence des deux méthodes.

D'après M. Loisy, ce serait seulement après la 1. Revue biblique, octobre 1903.

résurrection que la perspective du prochain avènement serait décidément rompue, aussi « les textes qui concernent véritablement l'institution de rÉglise sont des paroles du Christ glorifié ». Or il est particulièrement grave, au point de vue historique de l'auteur, de renvoyer toute l'institution chrétienne au temps de la résurrection. Au point de vue catholique, cela a moins de conséquences, puisque le Christ ressuscité n'est ni moins réel, ni moins vivant que Jésus durant sa vie mortelle. Mais il s'agit ici de l'histoire et du témoignage qu'elle peut fournir. Il est douteux que beaucoup d'historiens prennent le parti moyen auquel s'arrête l'auteur. Lorsqu'il refuse à l'histoire le pouvoir de fournir la preuve complète et adéquate d'un fait surnaturel, les précautions qu'expriment ces adjectifs me semblent garantir suffisamment Texactitude de la pensée. Mais si l'historien, allant beaucoup plus loin, — à moins que les termes n'aient pas ici leur sens normal, — réserve son adhésion sur « la réalité objective des apparitions » *, on ne voit pas comment il peut juger incontestable le fait des apparitions sans leur accoler immédiatement le qualificatif d'illusions probables. Cela même lui sera difficile, car les textes parlent si clairement de contact sensible

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