DE L'ANCIEN TESTAMENT
PREMIÈRE CONIÉRENCE l'exégèse critique et le dogme ecclésiastique.
Messieurs,
Tout demeure, même en Occident, tout change, même en Orient. C'est réternel problème que la nature résout en se jouant. Elle fait sortir des êtres nouveaux de ses entrailles fécondes sans que Tenchainement de Tordre soit troublé. Ainsi en est-il du développement de la société elle-même. Mais cette transformation, dans la société, ne va pas sans convulsions douloureuses; les intérêts lésés par Tenfantement de choses nouvelles sont ceux d'êtres qui peuvent soulfrir. Dans Vordre des idées, et plus encore s'il s'agit d'idées qui touchent
2 PRËMIÈRK CDNFÉREMCB.
aux croyances, rébranlement, s'il est moins sensible, n'en est pas moins profond. Ce début ne paraîtra pas trop solennel, si vous vous rappelez que j'ai entrepris de vous parler de la Bible, ce livre auguste, et de l'exégèse nouvelle, cette méthode que plusieurs jugent dangereuse.
Avant de commencer, vous me permettrez de me mettre sous le patronage du glorieux docteur de l'ordre de S. Dominique, S. Thomas d'Aquin. Ce qu'il représente aujourd'hui pour nous, c'est le poids vénérable d'une tradition déjà ancienne. Ce qui frappa surtout ses contemporains, ce fut l'extrême nouveauté de sa doctrine. Guillaume de Tocco, son biographe autorisé, reflète bien cette impression en employant huit fois le mot nouveau pour caractériser sa manière. « Eral enim novos in sua lectione movens articulas, novum modum et clarum determinandi inveniens et novas redîtcens in determinationibus rationes, ut nemo, qui ipsum audisset nova docere et novis rationibus du^ bia definire, dubitaret, quodeum Deus novi luminis radiis illustrarety qui statim tam certi cœpisset [esse] judiciij ut non dubitaret, novas opiniones docere et scribere, quas Deus dignatus esset noviter inspirare * » .
Vous l'entendez, ce sont de nouvelles questions
1. Acta Sanctorum Vllmartii, n. 16, apud Mandonnet^ Sigerde Brabant, p. lu.
qui se présentent, et S. Thomas les résout d'une manière nouvelle et par des arguments nouveaux ; on devait donc reconnaître de son temps qu'il y avait là de la nouveauté, établie sur des raisons nouvelles, et on concluait que Dieu Tavait donc éclairé d'uue lumière nouvelle, pour qu'il n'ait pas hésité à proposer, avec tant d'assurance, les nouvelles opinions que Dieu avait daigné lui inspirer dans leur nouveauté. C'est de la tautologie, du verbiage, mais il est expressif. Un particulier serait impertinent et téméraire à s'imaginer qu'il a reçu de Dieu des lumières nouvelles, mais on ne serait pas moins mal inspiré en niant le progrès de la doctrine, qui ne peut se faire sans nouveautés. Lorsqu'un mouvement se produit, représenté par des hommes consciencieux et soumis à l'autorité de l'Église, le reproche de nouveauté n'est décisif qu'en matière de dogme ; personne n'a le droit d'interdire à l'Esprit-Saint de répandre sur l'Église de nouvelles lumières sous prétexte que les Anciens ont tout vu et tout dit.
Cette réaction cependant ne manque jamais de se produire et elle est ordinairement justifiée par les excès des novateurs. Au temps de saint Thomas, ces novateurs trop hardis étaient les péripatéticiens purs qui menaçaient d'entraîner les esprits vers un positivisme sans élévation morale et dépourvu de sentiment religieux. Saint Thomas
combattit ces tendances ; pourtant il comprit que le plus sûp moyen de prévenir le péril et même de faire avancer la doctrine, c'était de mettre au service de la vérité les bons éléments qui sont souvent contenus en germe dans une activité intellectuelle prolongée ; il s'est emparé de tout ce qu'ils avaient de solide. Le vieux parti conservateur ne vit dans le péripatétisme montant que la négation radicale, et le péripatétisme modéré ne lui parut qu'un concessionisme dangereux pour la foi.
Quand on cède sur un point, sait-on bien où cela mène? Emprunter quelque chose aux ennemis de l'Église, n'est-ce pas introduire l'ennemi dans la place? On s'écria que la piété elle-même était mise en péril par le nouveau système. On détermina enfin que la condamnation des doctrines adverses ne sortirait tous ses effets que si on y englobait S. Thomas lui-même; cette condamnation fut portée le 7 mars 1277 par Etienne Tempier, évèque de Paris, et il se trouva un dominicain, Robert Kilwardy, archevêque de Cantorbéry, pour accentuer la condamnation contre Thomas le 18 mars de la même année.
Il était nécessaire de rappeler ces faits. Noos ne pouvons plus nous représenter les saints sans leur auréole, et leur doctrine nous apparaît toujours comme un rayon bienfaisant quia lui sur un monde charmé.
Ils ont eu leurs difficultés, et la lutte contre les ennemis du dehors n a pas toujours été le principal objet de leurs secrètes angoisses. Mais s'ils ont passé par ces épreuves sans y succomber, si les dissensions momentanées se sont fondues dans un accord général , c'est que les mêmes principes de la foi servaient à tous de lumière, avec la même autorité suprême du Chef de TÉglise pour tout déterminer. Telle doit être encore notre règle.
Sur les principes nous sommes tous d'accord.
Ils ont été posés par Vincent de Lérins avec une précision que TÉglise a faite sienne au Concile du Vatican *.
Lorsqu'il sagit de la substance du dogme catholique, nous nions résolument qu'il puisse y avoir progrès à le changer ou à l'entendre dans un sens autre que celui de l'Église. Les choses sont ici si claires^ qu'il suffit peut-être de les exposer nettement pour éviter tout malentendu. Ce qu'on pourrait nous proposer, notez-le bien, c'est un progrès religieux, une religion plus parfaite. Or si le mot religion signifie quelque chose, il marque des rapports avec Dieu. La religion a pour
1. Crescat igitur etmultum vehementerque proficiat, tam singulorum, quain omnium, tam unius hominis, quam totius ecclesifiB, setatum et saeculorum gradibus, inlelligentia, scientia, sapienlia ; sed in suo dumtaxat génère, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu, eademqae senlentia.
but de nous rapprocher de Dieu ; la plus parfaite est celle qui nous unit à lui davantage. Quand Tunion est telle que Tesprit ne peut en concevoir de plus intime, je pense que nous avons atteint l'absolu et le définitif autant que l'homme est capable d'y participer. Ce que la religion nous propose de croire, c'est que Dieu s'est uni à la race humaine par rincarnation, qu'étant incarné il s'unit à nous par TEucharistie pendant cette vie, que s'unissant encore à nous par la grâce, il nous offre d'être unis avec lui par la gloire en pénétrant dans la vue même de sa nature insondable. Il semble qu'il suffit de réciter ces termes pour reconnaître qu'il est impossible d'aller plus loin dans l'ordre religieux. Ce qu'on peut dire, c'est que c'est trop beau, que c'est de l'idéal, non du réel, que c'est une chimère : personne ne peut proposer rien de plus à moins de supprimer l'une des conditions du problème : une race humaine qui désire se rapprocher de Dieu. Ceux qui ne veulent plus croire doivent donc dire simplement que, durant des siècles, l'humanité a fait fausse route en s'occupant de religion, et que la forme religieuse la plus parfaite n'étant qu'un rêve, il ne reste plus qu'à briser la dernière idole, l'idée d'un dieu personnel, et à renoncer une bonne fois à toute religion. Cela serait franc, et net. Mais on aime à colorer ce beau résultat du nom de progrès. Qu'on dise alors pro-
grès de la pensée dans le sens de Témancipation et non progrès religieux.
Et cependant, tel est encore l'ascendant de la religion traditionnelle, si évidents sont les bienfaits que le Christianisme porte avec soi, si puissant l'attrait qui nous attire vers Dieu, que le protestantisme ne veut pas ou n'ose pas rompre avec Jésus-Christ ni avec Dieu. Le progrès consistera donc à atténuer le dogme dans le sens rationnel, à mitiger ce qui serait au-dessus de nos forces, et la transaction, entre le legs des anciens âges et les aspirations modernes, se fera par la critique. C'est à elle qu'on demandera de prouver que Jésus n'est pas responsable du dogme catholique, ni même de ce qui reste de dogme parmi les protestants. L'histoire doit lui servir de complice dans ce véritable tour de passe-passe, et ce qui en assurera le succès, c'est qu'on attirera ailleurs l'attention du public : FÉglise sera la grande coupable. Dans le monde protestant, on est accoutumé depuis longtemps à entendre dire qu'elle n'a jamais compris l'Écriture, qu'elle l'interprète à sa façon, qu'elle n'est jamais embarrassée pour y trouver ses dogmes, qui évoluent avec le temps au gré de la crédulité des fidèles... De sorte qu'on est tout prêt à admettre que l'Église n'a jamais rien compris à la vérité religieuse dont elle se croyait dépositaire, et nos contempo-
8 PRli:MlËRE CONl ËIIENGE.
rains trouvent tout simple que la critique historique leur dise enfin en quoi consiste le vrai Christianisme, celui de Jésus.
Mais il est un fait plus étrange : c'est qu'on ait essayé de faire pénétrer ces doctrines dans TÉglise elle-même, avec la prétention de ne pas manquer au respect qui est dû à cette Mère.
Les feuilles publiques affectent de parler à mots couverts d'ecclésiastiques intelligents, bien décidés à rester dans l'Église, mais sans partager ses dogmes, ou du moins sans leur donner le sens traditionnel. L'Église ne serait plus pour eux qu'une grande institution de concorde et de charité, de respect et de discipline. On l'aime pour ses œuvres de bienfaisance, non pour sa foi. Quelques noms ont été prononcés, et, pour quelques-uns, c'est une injure contre laquelle ils ont protesté. Mais que cette disposition d'esprit si douloureusement lamentable se rencontre parfois, c'est ce que prouve l'issue finale de quelques cas trop connus. Car tous ne peuvent pas se contenter d'une situation aussi fausse, et, tant que l'Église sera composée de fidèles, on ne peut loyalement en être quand on a perdu la foi.
Il n'est pas toujours facile d'indiquer la cause de ce mal. Le Kantisme, assez répandu, assuret-on, même dans les rangs du clergé, parait être la principale. Le R. P. Fontaine, qui s'est fait l'ad-
versaire résolu de ces tendances, y ajoute la faiblesse des études ecclésiastiques, et M*' Le Camus appuie ce grief de toute son autorité. Parlant de ceux qui s'eflfraient du péril et qui en accusent à tort la science, il s'exprime ainsi :
« Cette naïveté devient toutefois injustement agressive quand elle va jusqu'à accuser la science d'être un danger pour nos prêtres et d'engendrer la série toujours croissante des désertions ou, pour employer le mot reçu, des évadions dans le clergé. N'e>t-ce pas, au contraire, l'enseignement insuffisant du séminaire qui explique certaines défections, rares sans doute, mais survenant en dehors de la cause, la plus commune de toutes, je veux dire le cœur du pauvre prêtre, amolli par le désœuvrement, troublé par l'ignorance, et livré aux passions de la chair, souvent parce qu'il n'y avait pas dans sa tête ce qui fait germer les nobles et salutaires passions de l'esprit *? »
On a prétendu aussi rendre responsable de ces défections — la critique biblique elle-même. Si vraiment il existait dans l'Église une école de
1. Lettre sur la formation ecclésiastique de ses séminaristes, Paris, Oudin, 1902. — Le respect envers l'illustre auteur ne nous permet pas de protester contre le mot de séminaire; cependant les séminaires ne peuvent donner une culture scientifique complète, même dans les sciences ecclésiastiques seules; et ne serait- il pas à propos de profiter des instituts qui ont été fondés tout exprès pour les études spéciales?
prêtres revendiquant pour la critique rautonomie absolue de leurs méthodes et de leurs affirmations, ne tenant aucun compte dans leurs libres recherches des définitions et de Tantorité de TÉglise, ce ne serait point là une infiltration protestante, mais une véritable voie d'eau, selon l'énergique expression de W Isoard. Heureusement ce phénomène n'a point été constaté.
Pour nous, si nous ne déclarons pas plus souvent notre filiale soumission aux enseignements du Vicaire de Jésus-Christ, c'est qu'une certaine pudeur empêche parfois de manifester les sentiments les plus intimes de Tème. Aujourd'hui même mon intention n'est pas de me répandre en protestations. Les règles que les catholiques sont tenus d'observer sont connues. Je n'ai pas à prouver l'existence de ces principes et leur caractère obligatoire ; je voudrais bien plutôt montrer combien elles sont sages, conformes à la bonne méthode historique, et en même temps comment la critique actuelle, loin d'ébranler l'autorité de l'Église, a bien plutôt mis dans une meilleure lumière la solidarité de l'Écriture et de l'Église.
Il va sans dire d'ailleurs que nous ne prenons à partie personne et que nous ne prenons le parti de personne. Ce qui importe ici, c'est la doctrine. Nous ne prétendons ni incriminer la hardiesse des uns, ni blâmer l'indolence intellectuelle des autres.
■I^uns,
Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles.
La critique biblique, telle qu'elle peut et doit être pratiquée parmi nous, selon la méthode historique, c'est tout notre but.
Il serait oiseux d'exposer les titres et les prétentions de la critique en général. On a toujours admis qu'elle pouvait et devait s'appliquer à l'Écriture sainte; elle a même pris alors le nom de critique sacrée. La division du travail qui s'impose de notre temps a introduit la distinction commode de critique textuelle, critique littéraire, critique réelle. La critique textuelle s'efforce de reproduire le texte primitif, tel qu'il est sorti de la plume de Fauteur d'un livre. La critique littéraire demande à l'auteur quel genre il a entendu choisir; s'il est poète, moraliste ou historien ; s'il a été témoin oculaire ou s'il a suivi des sources; si ces sources étaient écrites ou un simple témoignage oral; s'il a refondu sa matière, ou s'il s'est contenté d'abréger ou de compiler. La critique réelle s'attaque à l'objet même du livre, discute sa véracité, s'il s'agit d'histoire, non pas seulement d'après les garanties qu'il parait offrir de sincérité et de bonne information, mais d'après ce que nous savons de certain en histoire; s'il s'agit de doctrines, elle en pèse le sens et la portée. C'est, je pense, ce que nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-Manche nomment critique supérieure. Mais il faut en prendre
12 PIIEMIËRE COMFëRëNCE.
son parti, aucune de ces critiques ne doit être exercée dans un isolement complet. On peut laisser à un spécialiste le soin de coUiger les variantes, à un historien la tâche d'accumuler les matériaux. L'exégète, à tout le moins, devra se rendre compte des trois phénomènes qui s'éclairent mutuellement, de la transmission du texte, de la composition littéraire, du milieu historique et doctrinal. C'est à savoir unir ces divers éléments que consiste en réalité la critique supérieure.
Ceci posé ou plutôt rappelé brièvement, je dis que le premier devoir de la critique biblique est d'être soumise à l'autorité de l'Église catholique. Et cela résulte nécessairement du principe même de la Révélation.
L'homme est invinciblement et toujours, et même aujourd'hui, malgré certaines apparences, tourmenté du désir de prendre position par rapport au divin, et, pour peu qu'il conserve une lueur jde bon sens, cette position vis-à-vis du divin est la soumission et le respect, c'est-à-dire la religion. Aussi la religion est-elle partout. Mais trop souvent elle est accompagnée d'erreurs lamentables, et les esprits clairvoyants et honnêtes qui s'en aperçoivent, attristés, découragés, se renferment, malgré les secrets désirs de leur âme, dans l'agnosticisme.
Il faudrait bien plutôt reconnaître que nosaspira-
lions et nos difficnltés sont la preuve évidente du besoin que nous avons du secours de Dieu. Ou toutes les religions sont une chimère décevante, ou il faut demander à Dieu quelle religion nous devons pratiquer, c'est-à-dire prier le Très-Haut de fixer lui-même les rapports qu'il voudra bien entretenir avec nous. C'est la Révélation. D'autre part, et aujourd'hui moins que jamais, la raison n'est pas portée à admettre une intervention continuelle de Dieu par voie exceptionnelle et miraculeuse. La Révélation une fois complète, arrivée à cette forme absolue dont nous avons parlé , sera déposée dans l'humanité sous la forme sociale de l'Église. Pour que ce précieux dépôt nous soit utile, il faut qu'il soit bien conservé. C'est l'assistance de l'Ësprit-Saint à l'Église, et cette assistance se portera sur la Révélation, qu'elle soit transmise de vive voix ou contenue dans des livres. Voilà ce que nous avons appris au catéchisme, et nous le jugeons encore juste et opportun, digne de la sagesse et de la bonté de Dieu, proportionné à notre nature.
C'est une sujétion, il faut le reconnaître, mais combien plus rationnelle -que l'esclavage des textes ! Ici l'histoire nous est garante de l'avenir. Elle fait vraiment la lumière. Il n'y a pas lieu de craindre que l'Église s'écartera de sa pratique ancienne. Or il est peu de pages plus honorables pour Tes-
prit humain que rintervention du magistère de FÉglise en matière d'interprétation biblique. L'autorité du texte biblique s'est imposée dès le début à la conscience chrétienne, c'est un fait. Il est certain par l'histoire que presque toutes les tentatives qui ont été faites jusqu'à nos jours pour imposer aux simples des systèmes plus ou moins bizarres, se sont appuyées sur l'Écriture sainte — et il est encore certain que c'est en rejetantces interprétations que l'Église a sauvé le bon sens en même temps que la liberté des âmes. Et cela va du gnosticisrae, où Harnack a si bien reconnu une école d'exégèse, jusqu'au protestantisme de Calvin qui asservissait les consciences, au nom delà parole de Dieu, à des dogmes que le protestantisme moderne répudie avec tant d'énergie, en particulier sur le péché originel et la prédestination. Non, il n'est pas d'esclavage plus lourd que celui de la lettre lorsqu'il s'agit de la vérité religieuse. A la lettre qui tue, saint Paul opposait déjà l'Esprit qui vivifie. Cet esprit, c'est sans doute avant tout l'Esprit-Saint qui assiste l'Église, mais c'est aussi la raison naturelle.
On se représente trop volontiers les théologiens comme siégeant dans un Olympe doctrinal d'où ils foudroient les pauvres mortels. Les théologiens vivent sur la terre; ils sont profond ment remués comme les autres par les courants qui agitent l'opi-
nîon. Ils suivent le mouvement général de la raison et ne se soucient pas d'opposer à ses vues légitimes un texte étroitement compris. C'est la garantie de la liberté humaine, c'est l'avantage d'une autorité vivante sur une autorité de papier; grâce à cet organisme le catholicisme est toujours en harmonie avec les hommes qui marchent : il évolue.
Précisément, nous dit-on, il évolue. Le mot est lâché. S'il évolue pour ne pas rompre avec le progrès de la raison, il ne conserve donc pas fidèlement la pensée des ancêtres, et l'immobilité dogmatique dont il se vante n'est qu'un leurre.
Messieurs, je ne puis résoudre ici ce grave problème dans toute son ampleur; j'y reviendrai en partie dans ma seconde conférence. Je veux surtout mettre en relief les rapports de l'Écriture et de l'Église.
Je l'ai déjà dit : l'Église affirme qu'elle n'a'jamais varié dans l'intelligence essentielle des dogmes, et elle entend se maintenir sur ce terrain. On lui propose une voie nouvelle ; elle refuse d'y entrer. Elle a parfaitement conscience que de ce jour elle cesserait d'être une société religieuse, dépositaire d'un dépôt divin, pour devenir un théâtre de discussions, presque un club. Et quand on lui offrirait la présidence de toutes les œuvres de charité, elle sait que la foi est le lien de la charité et sa racine.
Celte fermeté dans son attitude, malgré les troubles de l'heure présente, n'est que la forme traditionnelle de sa fidélité dans le passé. Si elle a changé, c'est donc sans s'en rendre compte. Mais alors le changement était insensible, et si ces changements insensibles sont en effet la loi de la nature, on ne peut les supposer dans l'ordre de l'esprit, précisément lorsque des monuments écrits sont les témoins des idées anciennes. Ainsi donc, sans même alléguer ici le motif fondamental de l'assistance divine, on voit quelle merveilleuse harmonie est établie en fait entre l'Église et l'Écriture. On nous enseigne que si l'Écriture disparaissait, l'Église serait encore la maltresse infaillible de la vérité. Nous le voulons; mais en présence d'un don de Dieu, il est peut-être plus à propos de le recevoir avec reconnaissance et d'en profiter de toute notre âme que de le négUger sous prétexte qu'il n'est pas absolument nécessaire.
L'Écriture est un moyen choisi par Dieu pour assister son Église, et pour assurer l'équilibre parfait de ses mouvements.
D'une part, l'Église, société vivante, se meut avec l'humanité, évolue, progresse, n'est jamais rivée, en dépit de la raison, à la lettre obvie d'un texte mal entendu. D'autre part, les textes demeurent, avec leur autorité. Une évolution aveugle est arrêtée par la salutaire barrière des Écritures,
qui attestent fortement, et au nom de Dieu, la foi de l'Église primitive.
Aussi les théologiens qui étudient le dogme actuel ne doivent-ils jamais perdre de vue les textes où le dogme de l'ancienne Église se reflète avec sa sincérité génuine; et, de leur côté, les exégètes gagneront beaucoup à ne jamais s'écarter de Tautorité de l'Église. C'est sur quoi je dois insister.
11 est d'abord constant pour tout le monde que la matière est mixte et qu'on ne peut avoir la prétention de traiter un livre qui contient des vérités de foi comme s'il s'agissait d'un livre ordinaire où le risque est médiocre et où chacun répond pour soi.
La raison en est que la foi que nous professons dépend d'une révélation contenue dans l'Histoire, et qu'il est impossible de les séparer tout à fait. En matière de critique textuelle, on ne peut, sans atteindre la foi, préférer le texte du manuscrit syriaque du Sinaï, si du moins on l'entend dans ce sens que Jésus est vrai fils de Joseph. En matière de critique littéraire, il y aurait de graves inconvénients à prétendre que le quatrième Évangile s'est inspiré uniquement de Philon, en raccordant son Logos à Jésus de Nazareth par un pur artifice littéraire. Et quel chrétien pourrait soutenir au nom de l'histoire que Jésus n'est pas mort sur la Croix?
18 PREMIERE COiNFÉRENCE.
On répondra que ce sont là des excès dont rougirait une critique sensée. Ce n'est pas pour un pareil usage qu'on demande la liberté et Tautonomie, et, d'une critique raisonnable, il n'y a rien à craindre. — Nous le concédons volontiers. Si donc vous pouvez garantir que votre critique sera toujours conforme à la droite raison, prenez la liberté et usez de l'autonomie ! Quel chrétien pourrait craindre qu'une critique rationnelle soit jamais un danger pour la foi? Mais songez aux aberrations sans nombre d'une critique qui se disait si sûre d'elle-même, aux systèmes culbutés par d'autres systèmes. Il faut se prémunir contre ce péril, puisque nous côtoyons sans cesse ce qui est inconnaissable à la seule raison, et nous préserver des divagations du sens subjectif en matière divine.
Une très large liberté ne nous fait pas défaut.
Nous poursuivons nos études, qui sont mixtes, sous une double lumière, de la Révélation et de la raison, sans que la raison affirme rien contre le dogme, mais sans que la raison se sente gênée dans sa recherche par une conclusion positive toute faite, à moins qu'il ne s'agisse d'un de ces cas très rares où le sens du texte est positivement défini. Et môme dans ce cas la critique pourrait suivre ses méthodes propres^.
1. C'est ainsi que le P. Cornely, auteur classique, après avoir
Dans ces conditions l'obéissance n'est pas un esclavage irrationnel, précisément parce que le fait surnaturel est une partie de notre élude, et que nous n'en avons pas reçu de Dieu la révélation particulière.
Mais je dis de plus que nous suivons une excellente méthode en pratiquant la cri'i |ue sans jamais perdre de vue l'autorité de l'Église, parce que la règle même de la critique, c'est de tenir compte du milieu, et que l'Église est précisément le milieu où a paru l'Écriture.
Voyons d'abord la critique textuelle. L'Église ne songe pas à garantir l'intégrité et Tauthenticité absolue du texte; on peut même dire que sur ce point on ne se plaint pas trop du manque de liberté. Mais s'il s'agissait d'un texte doctrinal, serait-ce prudent de le recevoir contre l'autorité de l'Église? Serait-ce d'un boa critique d'admettre comme génuine la leçon du sinaïtique Lewis, à supposer qu'elle compromette la conception surnaturelle de Jésus? Je ne parle même pas de l'opposition de tous les autres endroits. Je dis qu'un pareil texte n'a pas pu naître dans l'Église à l'origine. Nous ne devons en elTet jamais perdre
cit4^. dans son Introduction le texte de S. Paul aux Romains sur le péché originel (Rom. v, 12) comme défini directement par l'Église (Introductio, I, p. 589), dans son commentai le de celle épttre écarte la traduction in quo récilée par le Concile d'après la Vulgate (Commentaire, ad h. loc).
de vue les rapports réciproques de l'Écriture avec rÉglise, de TÉglise avec VÉcriture. Un texte authentique des Apôtres faisait loi, mais par cela même il devenait donc la foi de TÉglise. Un texte dont Tauthenlicité n'était pas certaine, — à supposer qu'il pût prévaloir, comme l'admettent certains critiques, — c'était donc qu'il était conforme à ce qu'on croyait déjà. L'évangile de Pierre n'est pas devenu canonique. Le nom seul ne suffisait pas: à preuves tant d'apocryphes. On prétendra que les Apôtres ont pu se contredire sur les points fondamentaux. C'est le système de Baur. Il est condamné, parce qu'alors la division eût persisté, l'accord qui s'est, de fait, établi, serait inexplicable. Nous raisonnons toujours sur les grandes lignes de la foi, dans l'hypothèse où l'on voudrait introduire dans le texte soi-disant primitif ce que l'Église considère comme une hérésie. Car pour le reste il importe moins, et ^ l'on ne peut exiger qu'on préfère, dans une édition critique, un terme ou une virgule qui donnera au texte un sens plus dogmatique ou qui fournirait à un dogme un texte de plus. Ne pas s'écarter du dogme n'est pas synonyme de faire en faveur du dogme du zèle inopportun.
11 est bien entendu d'ailleurs, que l'autorité ecclésiastique agit sagement en mettant à l'usage des fidèles une édition officielle à laquelle personne,
sans une usurpation ridicule, ne peut prétendre rien ajouter ou rien retrancher. Par ce fait seul, un passage fait partie de son enseignement authentique, sans qu'elle prétende imposer à tout le monde les résultats de sa critique textuelle, qu'elle déclare, par Forgane de Clément VIII, susceptibles d'amélioration.
Lors donc que nous répugnons invinciblement, simplement comme critiques, à admettre un texte contraire au dogme actuel de l'Église, nous tenons compte de deux impossibilités morales, ce qui est la loi même de la critique. Si ce texte est authentique, l'Église a donc changé sur un point important, malgré un texte formel qu'elle avait d'abord accepté et qui fût devenu sa règle ; ou bien vous donnez comme authentique un texte que l'Église n'a jamais accepté. Dans les deux cas on peut dire que l'impossibilité est absolue, si on songe à la date de nos manuscrits. Tout ce qu'on peut concéder ici, c'est que le scrupule dogmatique est devenu avec le temps plus impressionnable et plus intolérant. On a adouci des termes qui ne paraissaient pas assez respectueux pour la divinité ou assez conformes à la stricte exactitude des formules dogmatiques. Nous ne songeons pas à le nier. C'est une enquête à poursuivre. Mais si ces exigences n'existaient pas dès le début,- si l'Église, encore sous la main des apôtres, avait plus de réceptibi-
lité doctrinale, si elle ne songeait pas à réagir contre les textes, à les recenser ou même à les corriger, nous insistons sur l'autre côté de Targument. Elle se serait donc assimilé le dogme proposé, et rien n'aurait pu prévaloir contre cette impression première, à Tépoque, nécessairement tardive, des recensions inspirées par la critique ou par le souci de Torthodoxie.
On devra raisonner de la même façon en matière de critique littéraire ou réelle.
Disons même que les derniers travaux n'ont fait qu'accentuer davantage l'étroite solidarité que Dieu a mise entre l'Écriture et l'Église. Le premier assaut de la critique fut brutal. On fut également froissé en France du ton décisif de Baur et des combinaisons subtiles de Strauss, allant par des voies diverses au même but, faire des Évangiles des ouvrages Sans autorité parce que de composition tardive. Quand on insinue que l'Église n'a pas su défendre ses positions contre les attaques de la critique , on oublie que sur ce point la critique a dû reculer. Nos apologistes ont relevé, non sans solidité, la sincérité manifeste des évangélistes, l'impossibilité de les faire descendre assez bas pour laisser au syncrétisme ou au mythe le temps de naître. On a donc reconnu leurs titres, même outre-Rhin, mais quoique l'examen n'ait pas été favorable à Baur, on ne peut affirmer que les
choses sont demeurées dans le statu quo ante bellum. L'enquête elle-même a permis de pénétrer plus avant dans le secret de la composition des écrivains du N. T. et de mieux déterminer la cote personnelle dans leur travail. Certains résultats sont donnés comme définitifs ; il y aura lieu de se demander comment ils s'accordent avec Tautorité de l'Église. A-t-elle une tradition ferme sur les auteurs des Évangiles, sur leur travail littéraire, sur les éléments personnels de leur œuvre lorsqu'ils reproduisent les paroles de Jésus? Tout ici est d'une suprême importance. Prétendre que le livre étant inspiré et donc de l' Esprit-Saint, l'auteur importe peu, c'est oublier qu'il ne s'agit plus ici, comme dans le cas où se plaçait S. Grégoire, du livre de Job, poème sublime dont la date est indifférente, mais des témoins des miracles et de l'enseignement de l'Auteur même de notre foi. Et d'autre part il ne faut pas oublier qu'ici comme ailleurs l'Église s'attache avant tout à la substance des choses. La critique estime que l'évangile canonique de S. Matthieu a été écrit en grec ; une tradition ancienne rapporte que l'apôtre Matthieu écrivit son évangile en araméen. Ce n'est donc point le même ouvrage. On ne peut recourir à l'échappatoire d'une traduction. Mais la critique admet volontiers un original sémitique, source partielle des
évangUes de S. Matthieu et de S. Luc. Elle ne saura jamais très exactement en quoi consistait cet évangile ; elle ne prouvera jamais que son auteur n'a pu être Tapôtre Matthieu. Il n'est donc pas impossible d'imaginer un accord entre la critique et la tradition, et il serait bien peu sage de s'écarter ici de l'autorité de l'Église ancienne. Après S. Matthieu on attaque surtout S. Jean. Mais ici les auteurs catholiques sont loin de se rendre, parce que les preuves alléguées contre l'authenticité apostolique sont loin d'être décisives. Il y a là une difficulté psychologique qui demeure, quel que soit l'auteur de Tévangile, apôtre ou presbytre; elle est la même à vingt ans près. Il faudrait savoir tant de choses pour préciser ici ce qui est moralement possible ou même probable, qu'il serait téméraire de conclure contre une vénérable tradition ^ .
Quelle que soit l'importance de ces questions d'authenticité, elles le cèdent à des problèmes moins connus, plus délicats et surtout plus complexes. Je veux parler de la composition littéraire des Évangiles. La longue étude suscitée par l'école de Tubingue a tourné contre elle, parce qu'on a reconnu que les évangélistes n'avaient pas écrit des pamphlets doctrinaux, des ouvrages de tendan-
1. Ces questions ont été traitées avec nu tact parfait dans l'ouvrage de M*' Batiffol, Six leçons sur les Évangiles,
ces, maïs « des mémoires », comme disait S. Justin, en s'efforçant de puiser aux bonnes sources, souvent même en recourant aux documents écrits. Et cependant on a cru discerner, précisément parce que les sources étant les mêmes, l'emploi en était différent, que chacun poursuivait un but qui devait donc forcément donner à sa pensée son caractère et son empreinte. Cela est en tout cas manifeste pour S.Jean, dont Clément d'Alexandrie avait reconnu le caractère pneumatique, c'est-à-dire inspiré de préoccupations doctrinales qui pénètrent la trame même des faits. Cet aveu est pour dérouter ceux qui, pour mieux réfuter Baur, avaient tant insisté sur la candeur des Évangélistes et les auraient volontiers représentés comme de simples miroirs réflecteurs. Mais s'ils n'étaient que cela, S. Augustin n'aurait pas eu tant de peine à les concilier entre eux lorsqu'ils racontent les mêmes faits et redisent les mêmes paroles.
Y a-t-il donc ici danger sérieux pour l'argumentation dogmatique? Non, mais il faut reconnaître un certain déchet des opinions reçues, déchet compensé par une vue plus claire du grand fait que je cherche à mettre en lumière, la nécessité d'interpréter l'Écriture d'après l'Église.
La perte sèche n'est que pour les protestants conservateurs. Dans l'Évangile de S. Luc, qui ne se
donne pas pour témoin oculaire, nous gagnons à constater qu'il a employé des sources écrites, plus anciennes, peut-être, que Févangile le plus ancien, d'après la tradition la plus favorable; mais nous ne pouvons nier qu'il se place au point de vue des gentils auxquels il s'adresse, et que ce souci seul l'oblige parfois à donner aux faits une physionomie spéciale. Si notre S. Matthieu a été écrit en grec, quoiqu'en substance d'après le S. Matthieu araméen, nous ne pouvons insister sur chaque détail en rappelant que Matthieu l'Apôtre a vu tout cela de ses yeux. Mais il demeure absolument certain que cette manière particulière aux Apôtres dont on peut à peine percevoir la saveur dans les Synoptiques, qui est si sensible dans S. Jean, est conforme à la doctrine de l'Église telle qu'elle se conservait et se développait dans son sein. Dans S. Luc, on voit déjà s'esquisser les traits d'une communauté de gentils, dans S. Jean, c'est la divinité de Jésus qui donne à tout son sens et sa sève. Ils reflètent moins directement la parole matérielle de Jésus, telle qu'elle est sortie de ses lèvres, mais nous savons mieux ainsi comment elle a été reçue de ses disciples. Il faut de bon cœur .renoncer à l'impossible. Puisque Jésus n'a pas lui-même fixé son enseignement par écrit, il était impossible que les termes en fussent toujours conservés d'une façon mathématique. Ceux des évangélistes sont
en partie empruntés à TÉglise et rendus à TÉglise; elle les fournît et elle les accepte; l'auteur luimême y a mis de sa pensée, mais l'Église y reconnaît la sienne qu'elle sait être celle de Jésus. Et c'est pour cela aussi que S. Augustin ne croyait à l'Évangile que d'après l'autorité de l'Église, et c'est de nos jours, à l'occasion de ces progrès de la critique, que le chanoine anglican Gore a écrit: « Il devient, pouvons-nous peut-être dire, de plus en plus difficile de croire en la Bible sans croire à l'Église K .)
Il est vrai que quelques-uns, au nom de la critique, ne croient plus ni à l'une ni à l'autre. Si la parole du chanoine Gore est vraie, c'est à quoi aboutira forcément le protestantisme. On ne l'avait jamais aperçu aussi clairement que depuis l'apparition du livre célèbre de M. Harnack, / Essence du Christianisme.
L'essence du Christianisme, c'est la vraie pensée de Jésus. Jean ne l'a pas comprise, son Logos a même tout embrouillé. Paul ne l'a pas comprise, il avait l'esprit trop féru de rabbinisme. Les Synoptiques ont l'âme plus transparente ; pourtant on n'en voit pas toujours le fond. Voilà la critique historique dans toute son indépendance, exercée par un savant dont on avait admiré la modération en