‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 100 sur 135 · William Shakespeare, p · texte numérisé non relu

William Shakespeare, p

LA hlTTÉHATL'HK ET LA SCIENCE 353

plus de belles jeunes filles et de beaux jeunes hommes; personne ne songe plus aux tombes; la mère n'aime plus son enfant; le ciel est éteint; le cœur humain est mort. »

Le fait est que l'imagination est en l'homme une faculté non moins essentielle et immortelle que la raison; et c'est pourquoi la poésie non seulement garde à côté et au delà de la science son royaume inviolable, mais aussi sait puiser dans la science même des éléments de vie et d'inspiration.

D'abord le livre d'or des savants, comme la légende dorée des saints, abonde en dévouements obscurs et en touchantes histoires qu'il est légitime et aisé de revêtir d'une pourpre éclatante. Pourquoi les martyrs et les héros qui plongent intrépidement dans le mystère, qui donnent à la recherche de la vérité leur peine et leur vie, n'auraient-ils pas droit aux sourires de la Muse autant et plus que les capitaines qui reviennent triomphants au son des fanfares ou qui périssent enveloppés dans les plis du drapeau? Serait-ce parce que leur gloire n'est pas rouge du sang d'autrui, parce qu'au lieu de coûter des larmes à l'humanité elle ravonne sur elle en bienfaisante lumière? Pourtant il est rude et multiple, le combat qu'ils ont à livrer, combat contre la misère, contre la faim, comme celui que soutinrent Bernard Palissy et tant d'autres, sacrés grands hommes après leur mort; combat contre l'intolérance, contre une foi ombrageuse et brutale, comme ce fut le cas pour Galilée ; combat perpétuel enfin contre la nature, qui dérobe ses secrets, qui ne se les laisse «arracher que par la force et qui se venge, semble-t-il, des violences qu'on lui fait, témoin ces physiciens foudroyés par l'électricité qu'ils voulaient surprendre et dompter, ces chimistes mutilés, déchirés par la mitraille de quelque explosion et tombés dans leur laboratoire comme des soldats sur le champ de bataille, ces audacieux partis en plein ciel sur la foi d'un frêle aérostat et rejelés sans vie sur le sol ou dans les flots de l'Océan, à moins qu'ils n'aient disparu pour jamais dans l'espace sans y laisser plus de traces que des étoiles filantes. Certes, il y a dans ces victoires et ces désastres de l'homme lancé à la conquête de l'inconnu assez de grandeur, d'imprévu, de courage, de périls, d'aventures dramatiques pour faire vibrer le cœur d'un poète.

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Mais ce n'est pas la seule façon dont la science puisse éveiller la poésie. Elle suscite parfois dans Thomme un trouble, uu tumulte, qui met aux prises une moitié de lui-même avec Pautre moitié; elle entrechoque la raison et le sentiment; elle déchaîne ainsi une lutte douloureuse, une sorte de tempête intérieure eu la pensée erre ballottée, comme une barque fragile, au gré des souffles contraires. Sully Prudhomme, dans son noble poème de Isl Justice^ a condensé en un dialogue tragique Tantagonisme de ces deux voix que Thomme moderne entend retentir au fond de sa conscience ; Tune est celle de la science, implacable et sereine, qui renverse sans pitié les vieilles idoles, les croyances chères à l'enfance des peuples, les préjugés enracinés par une longue accoutumance; Tautre est celle du cœur qui proteste, qui tantôt a peur de ce bouleversement, s'attendrit sur les choses détruites, proclame l'inutilité du savoir humain et conseille au chercheur de s'endormir dans le plaisir et Tinsouciancc, tantôt se révolte, taxe la science d'impie, laccable d'invectives passionnées, l'accuse de désenchanter la vie, d'anéantir le bonheur et la vertu. Contestera-t-on qu'il y ait dans ces déchirements intimes une source féconde d'inspiration pour une poésie, non pas frivole et joyeuse, mais grandiose et austère? Sully Prudhomme a répondu par avance; il a fait comme ce philosophe antique devant qui l'on niait le mouvement : il a marché.

Est-ce tout? Non pas. La science devient encore et surtout poétique, parce qu'elle transforme et renouvelle en nous la conception du monde, parce qu'elle fait naître une philosophie plus complexe et plus large que les vieux systèmes désormais dépassés. « La poésie, écrivait Lamartine *, sera de la raison chantée. Voilà sa destinée pour longtemps ; elle sera philosophique...; elle sera, non plus un jeu de l'esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l'écho profond, réel, sincère des plus hautes conceptions de l'intelligence. »

La poésie sera sans doute autre chose aussi ; bien téméraire qui voudrait enfermer l'incessante mobilité de l'art dans une

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