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Des destinées de la poésie

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formule rigide; mais il est certain qu'elle peut et doit réaliser la prophétie de Lamartine. Et en effet, j'admets volontiers que les mythes d'autrefois ont eu leur raison d'être, leur grandeur •et leur grâce; que les dieux et les déesses de l'Olympe, les fées et les lutins des légendes populaires, les anges et les démons de la religion chrétienne ont pu être, aux yeux de nombreuses générations, de commodes incarnations des forces inconnues qui agissent autour de nous et sur nous. Il faut toutefois reconnaître que ces êtres aimables ou terribles répondaient à une interprétation singulièrement mesquine de l'univers. Les enfants prêtent la vie à tout ce qui les entoure; ils se figurent •comme des êtres bienfaisants ou malfaisants ces forces invisibles dont ils sentent les effets; ils injurient le feu qui ne veut pas brûler; ils se mettent en colère contre la porte qui s'obstine à ne pas s'ouvrir. Les peuples enfants ont raisonné ou déraisonné de même; ils se sont représenté la foudre lancée par une main irritée, le vent déchaîné par le souffle d'une bouche divine, la mer soulevée par une puissance à la fois individuelle et surhumaine. Seulement faut-il regretter que ces fantaisies •enfantines cèdent de jour en jour la place à des vérités plus viriles et, somme toute, plus grandioses?

L'âge d'or, tel que l'imaginaient les anciens, avec ses ruisseaux de lait, son printemps perpétuel, ses arbres d'où coulait le miel, ses hommes innocents parmi lesquels erraient des lions, des ours, des tigres aussi innocents qu'eux, cette idylle aimable et douceâtre a pu prêter à de jolis tableaux. Mais, sans compter que les vivants ne sauraient être condamnés à copier et recopier sans cesse les tableaux de leurs devanciers, est-il bien sûr que ce roman de l'humanité commençante vaille la réalité, telle que la préhistoire la démêle peu à peu dans l'obscurité d'un passé aux trois quarts effacé? J'aime mieux, jel'avoue, <;e que nous fait entrevoir la science actuelle : les tumultueux bouillonnenients de la vie à la surface de notre planète ; la formation lente du végétal et de l'animal dans la vase épaissie et solidifiée ; puis l'homme, ce nain intelligent, perdu d'abord au milieu de ces monstres dont les débris gigantesques nous épouvantent encore, l'homme errant, muet et sombre, parmi .ces terribles compagnons, disparaissant dans l'épaisseur des

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prairies comme la fourmi qui chemine dans les hautes herbes d aujourd'hui, rencontrant tout autour de lui une nature hostile, des forèls inextricables où le jour pénétrait à peine, des torrents grondants aux eaux fangeuses et au lit changeant, des marais énormes et grouillant de reptiles, séjour de la fièvre et de la mort, des montagnes abruptes cachant dans la nue leur tète neigeuse ou vomissant leurs entrailles en feu. Dites, est-ce que Teffort héroïque, Tendurance, lascension. lente du futur roi de la terre vers le bien-être, la lumière, la puissance, la justice ne sont pas cent fois plus émouvants, plus poétiques que les fables trop docilement répétées de siècle en siècle?

Guidés par le grand exemple de Lucrèce, nos poètes Tont compris. Louis Bouilhet, Victor Hugo (et ils ne sont pas les seuls) ont osé s aventurer, à la suite du géologue, dans ces époques reculées, dont l'immense lointain donne déjà la sensation de rinfini dans la durée. D'autres, à la suite de l'astronome, se sont élancés dans l'infini de l'espace. André Chénier suivait déjà dans l'éther impalpable

Les bonds de la comète aux longs cheveux de fiamme.

Et combien de fois Lamartine, reflétant dans le miroir de son âme la nuit semée d'étoiles, n'a t-il point plané {lu plus haut des cieux sur les ailes du rêve, laissant comme il le dit,

sa pensée Flotter comme une mer où la lune est bercée !

Où est-il, celui qui, devant le pullulement des soleils emplissant l'étendue illimitée, regrettera le temps où le ciel n'était pour le penseur et le poète qu'une voûte de cristal piquée de clous d'argent? Il me paraît que l'imagination, prisonnière sous ce dôme étouffant, doit rendre grâce aux savants qui ont^ en le brisant, ouvert à son vol ébloui l'abîme de l'azur, cet Océan sans fond et sans rivages.

Pour redescendre sur la terre, les êtres que nous y rencontrons, animaux, plantes, rochers même, ne sont pas non plus pour nous ce qu'ils étaient pour nos ancêtres. Saint-Lambert, le médiocre auteur des Sawow*, a dit cemotprofond : « Les anciens aimaient et chantaient la campagne ; nous chantons et aimons

la nature. » Et qu'est-ce que la nature? Nous n'entendons plus seulement par là les champs opposés à la ville. La nature, c'est le grand'Tout vivant dont nous faisons nous-mêmes partie ; un tout organisé, harmonieux, obéissant à des lois auxquelles nous sommes soumis comme ce qui nous environne. La science nous a donné de nos jours le sentiment puissant de la vie universelle. Elle nous a rendu visible l'immense fraternité des êtres qui composent le monde. De là dans nos poètes modernes une veine nouvelle de sensibilité. De là cet apitoiement sur un cheval qu'on torture, sur un crapaud qui agonise, sur la fleur qui périt fauchée et se sépare avec douleur de la terre nourricière , sur les choses qui souffrent et pleurent, parce qu'elles ont une âme. Nous savons désormais que, si la nature dans son ensemble voit passer avec indifférence nos joies et nos chagrins, en revanche, les êtres dont elle est formée luttent, peinent, triomphent et meurent comme nous-mêmes et nous sont dès lors rattachés par un lien de sympathie et de solidarité.

Nous nous élevons de la sorte à des conceptions vraiment philosophiques où la science se transfigure d'elle-même en poésie. Les grandes généralisations d'un Darwin, d'un Spencer, l'effort pour enfanter une théorie nouvelle qui explique l'univers, cette doctrine de l'évolution qui nous fait assister à la formation et à la transformation incessante des continents, des plantes, des animaux, de l'homme, qui s'applique au développement des sociétés comme à celui de la faune ou de la flore terrestres, tout cela a reculé notre horizon et en même temps nous a fourni un moyen de nous orienter dans la forêt touffue des détails. Chênedollé, au commencement du xix" siècle, désespérant de marier comme il l'aurait voulu la science et la poésie, disait : « La science n'est pas encore nubile. » Et il avait raison. Elle ne présentait alors que des vérités éparpillées, des résultats fragmentaires et presque sans lien entre eux. La philosophie aujourd'hui les coordonne; elle permet au penseur de monter sur un sommet d'où il peut embrasser le panorama de l'univers et saisir ou du moins pressentir l'unité sous l'iniinie variété des aspects. Comment un pareil spectacle laisserait-il insensibles et froids ceux qui peuvent le contempler?

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Et qu*OD ne craigne pas la disparition de ce mystère, de cettepénombre chers aux rêveurs et aux défenseurs de la poésie du passé. Si nous voyons plus avant, nous ne voyons pas tout, nous^ ne le verrons jamais. — Il y a, dit Montaigne, ignorance abécédaire et ignorance doctorale. — L'une est celle d'où part la science; l'autre est celle où elle aboutit. L'origine et la fin des choses sont encore impénétrables au regard humain ; beaucoup pensent quelles le demeureront toujours. Sans nous prononcersur cette hypothèse, nous pouvons dire que, pour des centaines et des centaines d'années, il reste un vaste champ ouvert aux visions, aux rêveries, aux intuitions des poètes.

Il nous est permis après cela de conclure que la science et la poésie peuvent s'allier heureusement. Sans doute c'est à condition que le poèto soit poète ; qu'il sache transformer des idées en émotions ; qu'il ne rime pas des formules techniques, mais les sentiments éprouvés par une âme enthousiaste; qu'il ne se pique pas d'enseigner, mais qu'il travaille à suggérer des impressions ; qu'il s'appuie sur les données fournies parles savants, mais pour s'élancer jusqu'à des élévations qui les dépassent; qu'il soit en un mot capable de comprendre et d'appliquer ce précepte d'André Chénier :

L*art ne fait que des vers; le coeur seul est poète;

ou, mieux encore, qu'iLse conforme à cette défmition de l'art proposée par Tolstoï* : « C'est un organe vital de l'humanité, qui transporte dans le domaine du sentiment les conceptions de la raison. »

Ces conditions marquent une fois de plus lalimite que la science ne peut franchir dans son alliance avec la littérature sans lui faire tort. A l'historien de noter dans chaque époque et dans chaque œuvre mixte si cette frontière a été respectée ou violée.

^A. — J'ai montré quel entrecroisement de causes et d'effets relie étroitement le développement scientifique et le développement littéraire d'une société. J'aurais terminé la tâclie que je me suis proposée dans ce chapitre, si je ne tenais encore à si-

1. Qu'est-ce qne Vari ? Traduction de Teodor de Wyzewa, p. 266. Paris^ Perrin, éditeur.

gnaler brièvement entre ces deux sections du mouvement intellectuel des rapports qui n'impliquent pas une action directe de Tune sur Fautre, mais qui révèlent un véritable parallélisme dans leur marche simultanée.

On peut à toute époque relever entre les caractères essentiels de la littérature régnante et le groupe de sciences qui prédomine une analogie d'où ressort cette vérité, aujourd'hui presque banale, qu'une société, à un moment donné de son existence, est un ensemble organisé dont les diverses parties sont en harmonie.

11 est intéressant d'étudier à ce point de vue le milieu du xvri' siècle. C'est en France une grande époque pour les sciences physiques et mathématiques, pour les mathématiques surtout. Descartes, Pascal, Fermât sont des géomètres plus encore que des physiciens. Or comment ne pas remarquer les rapports du système philosophique de Descartes avec la géométrie? Le philosophe emploie la méthode déductive; d'un principe unique, je pourrais dire d'un axiome, il tire l'existence de Dieu, Texistence du monde, toute une série de corollaires enchaînés comme les théorèmes d'Euclide. Les sciences mathématiques sont les plus abstraites et, si je puis hasarder le mot, les moins matérielles de toutes. Elles se composent d'une chaîne de raisonnements solidement liés. Les figures imparfaites dont elles se servent pour l'invention ou la démonstration ne sont qu'un auxiliaire dont elles peuvent se passer. Elles sont presque tout entières dans l'esprit. De même la philosophie de Descartes est toute spiritualiste. Il met en doute l'existence du monde extérieur, et il ne peut la démontrer (circuit étrange) que par l'existence de l'âme qui perçoit le monde et par l'existence de Dieu qui, étant parfait, ne peut avoir voulu tromper l'homme en lui donnant de fausses perceptions.

Si l'on regarde les œuvres littéraires du temps, qu'y trouvet-on? Un style clair, qui vaut surtout par la logique, la précision des lignes, l'enchaînement serré des idées, qui n'admet guère que des épithètes abstraites et générales ; un théâtre où les personnages sont comme détachés de leur milieu et se meuvent dans un cadre vague, indéterminé, où ils se présentent presque comme de purs esprits dont les pensées et les

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3enliinents méritent seuls ratlenlion ; des tragédies simples, d'une structure rigide et géométrique, d'une sobriété de mise en scène qui montre qu'elles s'adressent à Fâme, non aux sens ; une littérature qui se concentre tout entière dans l'étude de l'homme civilisé^ qui ne daigne ou ne sait pas voir le reste de l'univers, qui ne connaît pas la campagne, qui soumet l'imagination, « la folle du logis », aux commandements de la raison, qui marche à pas comptés, d'une allure méthodique et posée.

On dira que certains écrivains font exception. Molière, par exemple, se moque des précieuses qui font profession de mépriser en l'humanité

la partie animale Dont Fappétil grossier aux bêtes nous ravale.

Cyrano de Bergerac, comme plus tard La Fontaine, n'a garde d'adhérer aux doctrines orgueilleuses qui refusent une âme aux chiens, aux chevaux, aux fourmis, à nos frères inférieurs. Mais ces écrivains-là, qui forment minorité, appartiennent à un autre courant d'idées ; ils sont disciples de Gassendi, le philosophe, qui, après Epicure et Lucrèce, se plongea dans la grande nature et réclama vigoureusement pour les sens méconnus. Leur opposition à Descartes et les qualités particulières de leur œuvre Sont dans la littérature le reflet d'une autre philosophie, d'une autre méthode scientifique. Elles confirment, au lieu de l'infirmer, la relation perpétuelle des deux ordres de choses que nous mettons ici en regard.

Si nous considérons, au contraire, une époque où la première place appartient aux sciences concrètes, à la zoologie, à la botanique, aux sciences naturelles et médicales, nous pouvons deviner ce que seront dans leurs traits essentiels la philosophie et la littérature du temps. Le problème est aisé à résoudre. Chacun sait comment Cuvier, au moyen de quelques ossements fossiles, a pu reconstruire le corps entier d'un animal dont l'espèce a disparu. Il s'est fondé sur l'harmonie qu'offrent les membres divers d'un être viable, sur ce que les savants appellent l'unité de composition. L'historien, lui aussi, peut opérer des reconstructions semblables. S'il connaît une branche

de la civilisation en un moment et en un pays donnés, il possède là de quoi prévoir et retrouver les caractères principaux des autres branches en ce moment et en ce pays.

Or la philosophie, quand elle ne reste pas flottante dans le doute, quand elle ne se borne pas à la commode interrogation : Que sais-je? quand elle se mêle d'affirmer quelque chose, oscille entre deux directions où elle s'avance plus ou moins selon les temps. Tantôt elle s'occupe avec prédilection de la vie mentale ; elle scrute, à Taide de la conscience, ce microscope interne, les pensées, les aspirations, les rêves de Tâme ; elle s'envole dans l'au-delà, poursuit l'absolu, s'aventure dans l'infini, vogue en plein ciel au risque de se perdre dans les nues. Elle est alors, comme on dit, mystique, spiritualiste, idéaliste, mots qui expriment des degrés divers d'une même tendance. Ou bien elle s'attache avant tout au monde extérieur; elle procède avec circonspection, marche pas à pas, appuyée, comme sur deux béquilles, sur l'observation externe et sur l'expérience. Alors elle ne s'élève jamais bien haut au-dessus du sol ; il lui arrive même de ramper à sa surface. On l'appelle en ce cas empiriste, positiviste, matérialiste.

Laquelle de ces deux tendances l'emportera, quand triomphent les sciences dites naturelles? Evidemment la dernière. En fautil une preuve? Comparez le milieu du xvii* siècle au milieu du xvm^ Descartes doutait du témoignage de ses sens, de la réalité des objets qu'ils lui révélaient. L'existence de l'àme et de Dieu était pour lui plus certaine que celle de tout ce qu'il voyait et touchait. Par un renversement complet des rôles, les philosophes du siècle suivant se moquent de Descartes, et Diderot, Helvétius, d'Holbach doutent de tout ce qui ne tombe pas sous les sens, nient l'àme et Dieu. Cette floraison du matérialisme correspond aune magnifique floraison des sciences naturelles, et l'on peut dans notre siècle, de 1850 à 1885 environ, constater la même coïncidence.

La littérature a dans ces moments-Jà des qualités que j'oserais presque qualifier de matérialistes. Le style est coloré, pittoresque; il parle aux yeux; il sait décrire la nature, exprimer avec vigueur les sensations. Les romans et le théâtre ont une teinte réaliste ; le décor, la mise en scène y prennent une impor-

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tance nouvelle. Les écrivains s'adressent aux sens et négligent volontiers la psychologie pour la physiologie.

On pourrait pousser plus avant ces analogies curieuses entre la littérature et les méthodes en honneur dans le groupe de sciences dominant. On verrait, par exemple, comment les théories microbiennes d'un Pasteur, ses recherches sur les infiniment petits des corps ont pour pendant les fines études des romanciers analystes, les subtiles anatomies morales d'un Bourget coupant, comme on l'a dit, un cheveu en quatre, ses tentatives pour pousser ses délicates dissections jusqu'au plus menu détail, son talent à saisir et à rendre visibles les infiniment petits du cœur humain ; on verrait comment cette prédominance de l'esprit d'analyse se marque, dans l'érudition du temps, par des discussions acharnées sur un point ou une virgule, par une foule de travaux minutieux dont les auteurs fouillent à la loupe avec une patience infatigable quelque coin exigu du passé.

Mais il est temps de conclure. J'ai connu dans ma jeunesse un professeur de rhétorique qui se vantait à ses élèves d'ignorer les quatre règles élémentaires de l'aritlimétique, et Ton sait le mot de ce géomètre qui disait après la représentation d'une belle tragédie : QuVst-ce que cela prouve? Il m'a paru qu'il serait bon de faire cesser ces étroitesses de goût, ces dédainsréciproques, ces prétentions exclusives auxquelles les programmes d'enseignement servent encore aujourd'hui dechamp^ debataille.J aurais voulu surtout démontreraux historiens qu'ils ne peuvent retracer le mouvement littéraire d'une époque quelconque en l'isolant du mouvement scientifique contemporain, et j'ai tâché de leur indiquer les voies où doivent s'engager leurs investigations.

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