CHAPITRE XV
Les Muses étaient sœurs dans la mythologie antique et lespeintres se plaisaient à les représenter fraternellement unies; ils plaçaient côte à côte et la main dans la main celle qui présidait à la science et celle dont relevait Thistoire, celle qu'invoquaient les poètes lyriques et celle qui était la divine patronne de la danse. Mais on pourrait dire que parmi ces soeurs immortelles quelques-unes sont plus étroitement liées ensemble que les autres, ou, pour parler en style plus moderne, que, s'il y a, par exemple, cousinage entre les lettres et les sciences, il existe une parenté plus rapprochée entre les lettres et les arts.
Les lettres et les arts ont ceci de commun que les unes et les autres visent essentiellement à plaire, poursuivent également et avant tout la beauté. Il est donc naturel que l'union soit plus ^intime entre ces deux branches de la culture humaine; et en effet parfois elles exercent Tune sur l'autre une action directe, toujours elles présentent dans leur développement des analogies frappantes.
§ 1. — Commençons par un coup d'oeil sur l'histoire des relations que la littérature et la musique ont eues ou ont encore.
Comment méconnaître qu'elles passent en même temps par des phases semblables? Les gavottes et les menuets de Rameau, légers, gracieux et grêles évoquent l'idée de la prose ailée, pimpante et sèche qui s'écrivait dans la première moitié du xvni* siècle. Quelques années plus tard, quand la France se
reprend d amour pour Tazur du ciel, pour la verdure des prés, pour la mystérieuse obscurité des forêts; quand la rêverie, ce breuvage grisant et assoupissant, enivre et endort les cœurs ; quand une mélancolie douce se complaît au murmure des sapins agités par la brise ou au clapotis des vagues expirant sur la grève; alors aussi, par une coïncidence logique, la société française s'éprend de la fumée du tabac, des chimères de rilluminisme et des voluptés d'une musique plus large et plus profonde. Alors aussi commence à refleurir la poésie lyrique, liée jadis, comme son nom Tindique, au son de la lyre et qui de nos jours, où les poètes ne touchent plus la lyre que par métaphore sauf dans certaines gravures de l'époque lamartinienne, a prospéré de compagnie avec les sonates et les vastes symphonies des grands compositeurs modernes.
La musique, qui, étant le plus subjectif des beaux-arts, bénéficie comme la poésie de l'exaltation du sentiment, change de caractère avec la littérature. Chez Berlioz, elle est romantique, c'est-à-dire fougueuse, éclatante, colorée, passionnément descriptive, comme une ode de Victor Hugo; elle s'inspire, comme plus d'un écrit du temps, de Shakespeare ou des légendes allemandes. Sous le second Empire, la musiquette d'OflFenbach, leste, moqueuse, spirituelle et canaille, mène gaillardement la ronde d'une société aflblée de plaisir et fait danser le cancan aux dieux, aux héros, aux grands de la terre. Elle est contemporaine d'une renaissance du burlesque; elle est en plein accord avec les poèmes funambulesques de Banville, avec la parodie, qui, sous le nom de blague, raille les grands gestes et les grands sentiments, avec les acrobaties d'un style qui grimace et se disloque dans les pieuses invectives d'un Veuillot ou dans les drôleries virulentes d'un Rochefort. Trente ans après, grave et triste, bruyante et savante, avant tout théâtrale, c'est-à-dire aussi objective qu'elle peut l'être, la musique, avec Wagner et son école qui veulent réformer le drame lyrique et en bannir la convention, se rapproche, par cette recherche de la vérité, du roman naturaliste, qui est, lui aussi, violent, sensuel, pessimiste et scientifique.
Mais laissons ces coïncidences qu'on peut relever à toute
époque; il sied de se demander sïl y a enire la littérature et la musique, non seulement une ressemblance générale dans leur courbe de développement, mais de mutuelles dépendances.
La littérature, dans toutes ses œuvres, a souci de plaire à Toreille; par conséquent, elle désire avoir et a souvent des qualités musicales. Les orateurs savent combien importa le choix des mots sonores, Farrangement des périodes qui tombent avec grâce et solennité. Les prosateurs, qui, tel Jean- Jacques, suivent la dictée d'une voix intérieure et retournent vingt fois dans leur tête les phrases qu'ils construisent; ceux qui, tel Flaubert, les font passer par leur « gueuloir » pour en épmuver l'euphonie, attachent une légitime importance aux délicates combinaisons de syllabes qui forment ce qu'on appelle « le nombre ». Mais la poésie, plus encore que la prose, se pique d'être agréable à entendre. On a pu dire qu'elle est elle-même une musique, ce qui est vrai en un sens, faux en un autre.
En réalité, la musique et la poésie sont deux arts complets, profondément différents, mais ayant quelques caractères communs. Nés tous deux du langage instinctif, ils se sont attachés chacun à l'un des deux éléments qui le composaient; le premier a travaillé sur les cris et les inflexions qui expriment les différents sentiments; le second sur les sons qui sont devenus des mots exprimant des idées. L'un s'adresse surtout à la sensibilité, l'autre à l'intelligence. Ils se sont ainsi écartés de plus en plus; pourtant ils gardent des traces de leur lointaine communauté d'origine. A tous deux la voix humaine sert d'instrument ; à tous deux les mouvements de l'âme sont une matière inépuisable. De là des rapprochements inévitables. La poésie, avec le soin qu'elle prend d'éviter certaines dissonances, avec son rythme qui mesure le nombre, sinon la durée des syllabes, avec l'écho régulier que fait la rime et parfois le refrain, s'efforce de charmer l'ouïe à sa manière et obtient une harmonie particulière qui n'est point à dédaigner. D'autre part, chaque fois qu'elle veut dire les agitations d'un cœur troublé ou un conflit de passions entre plusieurs êtres, elle marche sur un terrain où elle peut rencontrer la musique.
Ces rencontres ont amené entre les deux sœurs tantôt res-
tant séparées, tantôt collaborant h la môme œuvre, des rapports de voisinage et des tentatives d'union qu'il faut considérer tour à tour.
La musique a parfois agi à distance sur la littérature. Elle a pu être une inspiratrice pour Técrivain. Elle lui a fourni des effets à traduire et à transposer, à rendre intelligibles par des formes verbales.
Victor Hugo*, qui est un voyant du monde visible et invisible, se représente le carillon des cités flamandes sous les traits d'une danseuse espagnole qui descend à petits pas du haut d*un beffroi et qui égrène sur la route les notes cristallines dont est plein son tablier d'argent. Il essaie une autre fois de lutter de richesse avec une symphonie en la décrivant. Musset semble définir sa propre poésie — railleuse, séduisante et voluptueuse — quand il parle de la sérénade du Don Juan de Mozart où l'accompagnement qui rit se moque des paroles et de la mélodie qui supplient et caressent. George Sand, à Genève, entendant Liszt jouer un rondo intitulé le Contrebandier, tâche de rendre les impressions qu'elle a éprouvées et composQ un conte lyrico-fantastique qui porte le même titre*. Les critiques du temps saluent comme une piquante nouveauté celte traduction littéraire d'une œuvre musicale. C'est du reste la mise en action d'une idée chère à la romancière. Elle croit que toutes les compositions des grands maîtres sont traduisibles, que telle combinaison de sons correspond naturellement à telle image ou t\ telle idée, et, chose curieuse, en application de cette théorie, Liszt dans ses concerts inaugure l'usage de distribuer aux auditeurs des programmes où les différentes parties d'une symphonie ou d'un concerto sont, comme il disait, « expliquées en langue vulgaire ». La même George Sand a consacré deux romans entiers à la musique : l'un, Consuelo, faillit par un singulier retour devenir un opéra entre les mains de Liszt; l'autre, Les Maîtres sonneurs, est un pieux hommage à la
1. « Il semble qu'en certains instants roreille aussi a sa vue. » {yiotre-Dame de Paris.)
2." Voir Wladimir Karénine. George Sand [Sa vie et ses œuvres). Ollendorff, Paris, 1899.
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musique populaire de son Berry. Depuis lors, Taîne * a brillamment interprété des sonates de Beethoven, non sans faire remarquer avec justesse que la musique, évoquant, non des formes distinctes ni des idées précises, mais des états d'âme et •des nuances de sentiment, laisse à l'interprétation une liberté des plus larges. Bien hardi, certes, qui oserait garantir la fidélité d'une traduction de ce genre! Mais qu'importe, en somme, si les pensées ou les rêveries suggérées à l'écrivain ne sont pas celles qui hantaient la cervelle du musicien, pourvu •qu'elles soient intéressantes et qu'elles ne trahissent pas le sens général du morceau? L'exactitude en pareille matière, à moins que l'auteur n'ait pris la peine de commenter ses intentions, est chimère pure.
Outre ces prétextes à « transpositions d'art », la musique a encore fourni à la littérature des procédés et des modèles. Les poètes, sans parler de leurs efforts rarement heureux pour reproduire par Tharmonie imitative les voix de la nature, se sont livrés à des recherches de sonorité ou d'euphonie qui les ont menés fort loin. Ils se sont laissé entraîner hors des limites de leur art, sur les terres de la musique, et la poésie s'est trouvée alors' transformée et même absorbée par sa voisine.
On le vit bien dans les curieux essais de l'école dite décadente. Ce fut au lendemain d'une époque où la musique avait suscité des admirations et des querelles ardentes; ce fut aussi dans un temps où les âmes, troublées et désorientées, se plongeaient à s'y perdre dans la pénombre des sciences occultes e( -dans la grisante atmosphère du mysticisme; ce fut enfln à un moment où le culte de l'art pour l'art rendait les écrivains plus sensibles au vêtement de l'idée qu'à l'idée même, plus attentifs à l'extérieur de la phrase qu'à son contenu.
Théophile Gautier, ce grand « visuel », n'était certes pas un fanatique de la musique, témoin la fameuse boutade où il la définissait « le bruit le plus cher qui existe ». Il devait cependant contribuer à son triomphe. N'avait-il pas écrit que les mots ont par eux-mêmes leur valeur et leur beauté propres,