‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 103 sur 135 · Soles sur Paris · texte numérisé non relu

Soles sur Paris

indépendamment du sens qu'ils peuvent avoir? Flaubert, qui s'épuisait à ôter les assonances d'une ligne, n'avait-il pas dit qu'un beau vers qui ne signifie rien est supérieur à un vers moins beau qui signifie quelque chose?

Survint tout un bataillon de jeunes poètes pour pousser jusqu'au bout le mouvement qui emportait les esprits vers une poésie jalouse de rivaliser avec la musique. Le fond et la forme des vers furent également bouleversés.

D'abord il fut convenu que le vague était le fin du fin. « Ta pensée, garde-toi de la jamais nettement dire* », ordonnait un des pontifes de l'art nouveau. Elle était invitée, cette belle mystérieuse, à demeurer jusqu'à la fin enveloppée « du nimbe subtil d'une équivoque féconde ». Par quoi les idées nettes allaient-elles être remplacées? ^Par des sentiments indécis et flottants comme les brouillards du matin, par des rêves insaisissables comme des fantômes, par des symboles volontairement obscurs comme les oracles des Sibylles. Par des sensations aussi, par des « notations musicales » ; telle désinence avait, paraft-il, un éclat voilé qui éveillait dans l'àme mille retentissements prolongés; telle voyelle équivalait à tel instrument; A. donnait le son de l'orgue, E de la harpe, U de la flûte ; il s'ensuivait qu'on pouvait orchestrer un poème comme le compositeur marie dans une symphonie les cors, les fifres et les hautbois.

D'autre part, le vers disloqué, désarticulé, désossé, devenait onduleux, fluide, vaporeux. Il perdait son rythme pour se mouler sur celui de la phrase musicale, et, comme la rime le gênait encore dans ce travail d'assimilation, il finissait par s'anéantir dans une prose chantante qui n'était plus qu'une mélodie continue.

Je fais ici de l'histoire, non de la polémique. J'explique le plus que je peux et je juge le moins possible. Je ne rechercherai donc pas si la poésie lyrique, ainsi comprise, mérite l'impertinente qualification que Montesquieu appliquait à celle de son 4^emps : une harmonieuse extravagance. Il se peut qu'un Verlaine, un Mallarmé aient obtenu de la sorte quelques efTets

i. Charles Morlce. La littérature de tout à Vheure^ p. 860.

ioattendus de délicatesse caressante; il se peut qu'ils aient réussi à charmer quelques initiés par de petits morceaux raffinés où il n'est pas très nécessaire de savoir ce qu'on veut dire. Il resterait à se demander combien de temps une littérature peut se passer de clarté et vivre dans des régions crépusculaires. Question qui prête à discussion, bien que les faits semblent y avoir déjà répondu 1 Ce qui est du moins indiscutable, c'est qu'en certaines circonstances la pénétration de la poésie par la musique peut se produire et qu'en pareil cas les œuvres poétiques d'une dizaine d'années en gardent l'ineffaçable empreinte.

11 faut dire qu'à d'autres moments la littérature prend sa revanche. C'est elle qui à son tour agit sur sa rivale. Elle a été maintes fois l'inspiratrice des musiciens;. elle a éveillé leur imagination par contre-coup. Telle légende, tel roman, tel drame (je parle d'œuvres dont les auteurs ne songeaient pas du tout à cet honneur et le redoutaient peut-être) ont été des sources fraîches d'où ont coulé sur le monde des flots d'harmonie. Sur telle pièce de vers qui s'épanouissait au soleil, drue, vivace, parfaite en son genre, sans désirer un inutile surcroît de grâce, le chant est venu se poser comme un oiseau sur un rameau fleuri. Rien de plus ordinaire que ces miracles de transsubstantiation artistique. II est plus aisé de traduire la poésie en musique que de faire l'inverse, et c'est par centaines que Ton compterait les compositeurs qui ont laissé courir leur verve inventive à la suite des écrivains.

De plus, est-ce que parfois la musique ne s'est pas aventurée, elle aussi, dans des domaines où elle n'avait pas le pied solide? N'est-il jamais arrivé qu'à l'imitation de la littérature elle se soit crue capable d'exprimer des idées abstraites et compliquées? 11 me semble avoir rencontré, sur des programmes destinés à commenter des symphonies, des considérations philosophiques ou historiques que l'auteur prétendait traduire par des sons. Mais je laisse aux historiens de l'évolution musicale, plus compétents que moi en la matière, le soin de décider si la musique ne s'est pas trompée parfois sur la portée de ses forces, et je passe à l'étude des œuvres où les deux rivales, appelées à travailler ensemble et de concert, ont

G. Renard. 24

310 CAISES ET LOIS T)K L'ftVOLUTION LITTÉRAIRE

dû contracter une union d autant plus fertile en conflits qu'elle* était plus intime.

Leur union n*a pas eu le don de plaire à tout le monde. Lamartine ne pardonna jamais aux musiciens, sauf à Niedermeyer, d'avoir osé surajouter une mélodie aux vers si mélodieux du Lac, Suivant lui, la poésie et la musique se nuisent en s'associant, perdent chacune quelque chose de leur puissance et de leur beauté. Malgré cette protestation renouvelée plus tard par Laprade, leur alliance, aussi perpétuelle que celle des cantons suisses, s'est maintenue depuis l'origine des temps.

Pour ne parler que de la France, elle se retrouve toujours dans le drame et dans la chanson. Au moyen âge, dans les miraclps et les mystères^ on entend parfois un trio composé d'une basse, d'un baryton et d'un ténor : c'est la Sainte Trinité qui est censée parler. La foule prend de temps en temps une part active h la représentation, en entonnant un cantique avec les acteurs ; et dans les profondeurs de l'église, <\ laquelle est souvent adossé le théâtre, l'orgue mêle au chœur sa clameur puissante qui tour à tour gronde ou s'apaise au gré du Créateur. En des époques plus anciennes encore, les troubadours accompagnent sur la viole d'amour les chansons, aubades et sérénades qu'ils composent en l'honneur de la dame de leurs pensées. Des cantilènes populaires sont l'origine et le noyau de nos chansons de geste, et, plus tard, les jongleurs qui les débitent en font une sorte de récitatif ou de mélopée, comme ce Taillefer «< qui moult bien cantait » et qui, en tête de l'armée de Guillaume le Conquérant, lançait à pleine voix la Chanson de Roland^ vraie Marseillaise de ce temps-là. Plus près de nous, l'alliance reparaît au théâtre, depuis le grand opéra et la comédie-ballet jusqu'au vaudeville, à l'opéra-comique , au mélodrame, à l'opérette! Elle se montre dans les cantates, les oratorios, les chansons, soit qu'elles ressemblent à une sonnerie de clairon, comme le Chant du départ^ soit qu'elles s'élèvent jusqu'à l'ode, soit qu'elles s'attendrissent en romances, soit qu'elles dégénèrent en chansonnettes de café-concert ou se transforment en lamentations, comme celles que le poète

LA LITrÉRATURE ET LES ARTS 311

Rollinat exhalait dans les salons en s'accompagnant d'un violon plaintif.

On peut suivre dans deux de ces genres mixtes, la chanson et Topera, les effets de cette coopération. On ne sera pas étonné de rencontrer des tiraillements et des compromis entre les deux alliées.

Dans la chanson, la musique paraît avoir servi plus que gêné la littérature. Sur les ailes de la mélodie, des paroles parfois médiocres ont volé plus haut et plus loin qu'elles n'auraient pu aller par leurs propres forces. Grâce à quelque vieil air, resté dans les mémoires, telle piécette de vers a gardé une popularité qu'elle n'avait pas le droit d'espérer. Et puis le refrain, le rythme imposé, qui étaient souvent gracieux et légers, ont donné à l'allure du poète plus de vivacité. Le cadre étroit, où il devait s'enfermer, l'a forcé à une sobriété salutaire, à une concision énergique: son talent y a gagné une vigueur qu'il n'aurait peut-ôlre pas eue sans cela. L'œuvre, de Déranger fournirait, au besoin, mille preuves du profit qu'il a tiré de celte contrainte heureuse. Elle prouverait aussi qu'il en a quelquefois souffert, que sa pensée est devenue ça et là pénible et même obscure à force d'être condensée. Il semble pourtant que, somme toute, en ce domaine leur action combinée ait été bien^ faisante aux deux collaboratrices et on ne voit pas qu'il se soit élevé entre elles de graves différends.

Il n'en est pas de même dans l'opéra. L'une ou l'autre s'est, tour à tour, montrée despotique.

La musique, à maintes reprises, n'a pas hésité à réclamer impérieusement la suprématie. Mozart disait : « Dans l'opéra, la poésie doit être la fille absolument obéissante de la musique. » Et l'on pense si la pauvre fille, ainsi réduite à l'humble place de Cendrillon, a été mal traitée. Auber, en France, le prenait de haut avec le collaborateur de rencontre qu'il pouvait avoir pour les paroles. Il lui faisait entendre une ariette, un motif quelconque, puis il disait : « Adaptez-moi à cela des mots qui soient dans le sentiment de la phrase musicale, du rythme, et, autant que possible, de la situation dramatique *. »

1. Cité par M. Salvayre, dans un article de Ibl Nouvelle Revue {imn 1899).

372 CUISES ET LOIS DE L ÉVOLUTION LITTÉIUIRE

Soumise à des conditions pareilles, obligée de se plier aux caprices du compositeur, la poésie a pu se plaindre souvent d'être sacrifiée, et il n'est pas surprenant qu'elle ait alors rempli sa tâche avec quelque négligence. Beaumarchais déjà lançait Taphorisme fameux : « Ce qui ne vaut pas la peine d'être dît, on le chante. » Scribe, le librettiste ordinaire de Meyerbeer, a commis des vers qui sont des péchés impardonnables contre la poésie et même contre la langue française. On connaît ce passage des Huguenots : « Tes jours sont menacés! Ah î Je veux t'y soustraire. » 11 ne faudrait pourtant pas oublier que des libretti ont été signés des plus grands noms de notre littérature. Corneille ne dédaigna pas de travailler avec et pour un musicien. Quinaull, par la molle harmonie dont il fit preuve dans ses drames lyriques, ne fut peut-être pas inutile à Racine, le futur auteur des chœurs d'Eslher et d^Athalie. Mais aussi que de fois les vers d'un poète n'ont-ils pas été brisés, tordus, défigurés, massacrés sous prétexte de devenir un canevas à grands airs ou à choeurs plus ou moins ridicules !

Par une revanche facile à comprendre, les poètes ou leurs amis ont parfois prétendu réduire la musique au rôle accessoire. Un directeur de l'Opéra de Paris avait coutume de dire qu'il fallait avant tout s'occuper de la pièce, en choisir une qui eôt réussi et possédât par avance la faveur du public, puis la confier à un arrangeur habile chargé de la découper en scènes à effet ; après quoi Ton pouvait jeter dessus n'importe quelle musique; le succès était sûr. — Recette douteuse où le musicien est ravalé au rang du cuisinier qui se charge de faire passer, à l'aide d'îine sauce affriolante, la fraîcheur douteuse d'un poisson!

Il est permis de rêver une entente plus fraternelle et plus heureuse entre les deux puissances. C'est celle qui repose sur une mutuelle reconnaissance de leurs droits et de leurs limites, sur une espèce de contrat où, considérées comme équivalentes, elles s'accordent l'une à Tautre un égal respect en se répartissant des fonctions différentes.

Chacune d'elles a par nature, comme l'homme et la femme dans un ménage, des aptitudes et des attributions spéciales. La poésie possède une faculté de précision qui manque à la pensée musicale ; elle est donc appelée à formuler l'idée mère

du drame, à combiner les événements et les passions dont la rencontre et le conflit amèneront des situations terribles ou plaisantes ; elle détermine ainsi la voie où doit s'engager après elle rinspiration du compositeur. La musique, de son côté, triomphe, dès qu'il s'agit d'imiter les bruits de la nature ; elle peut atteindre en cela une perfection refusée à sa sœur. Quel écrivain pourra jamais, par exemple, faire parler les voix mystérieuses de la brise et des oiseaux dans les branches, de façon à égaler les frémissements aériens et les frissons harmonieux par lesquels Wagner évoque (dans Siegfried) les murmures de la forêt? La musique, en outre, complète et renforce l'expression dont la poésie a revêtu les sentiments; elle donne aux paroles et aux cris partis du cœurune puissance de pénétration plus grande ; elle leur donne en même temps une signification plus large, plus générale, en les traduisant dans une langue universelle. Elle n'accompagne pas seulement la poésie ; elle la dépasse ; elle va jusqu'où les mots n'arrivent plus; elle peut exprimer certains paroxysmes qui défient toute notation ver baie. Et, parfois, le défaut qu'elle a d'être vague devient une qualité précieuse; elle excelle à rendre sensibles certains états d'âme imprécis et crépusculaires; elle est le langage de la rêverie, de l'indéterminé, de l'indéfinissable *.

De la sorte, si l'on veut que chacune reste à la place qui lui appartient, c'est la poésie qui commande d'abord, tandis que la musique est obligée de se plier docilement aux inventions du poète, aux rythmes qu'il a choisis, à l'accent tonique des mois qu'il a entrelacés. Mais la servante devient bientôt maîtresse ; la musique, en se développant dans le cadre qui lui est tracé, passe au premier plan ; elle efface par son éclat, en suivant les lignes qui règlent sa marche, la poésie même qui les a dessinées. On dirait un ministre, qui a reçu des ordres d'un souverain, mais qui l'éclipsé ensuite par la façon brillante dont il les interprète et les exécute.

La conception de ce partage équitable des rôles peut

{. Voir à ce sujet : Les rapports de la musique et de la poésie considérées au point de vue de V expression^ un ouvrage de M. J. Combarieu où, à côté d'idées très ingénieuses, on regrette de rencontrer quelques assertions excessives ou erronées.

314 CAUSES ET LOIS DE L ÉVdlXTIOX LITTÉRAIRE

s'appuyer sur des autorités considérables. Gluck écrivait déjà : c< La musique doit ajouter à la poésie ce que Theureux accord de la lumière et des omhres, la vivacité des couleurs ajoutent à ,1a correction et k la bonne tenue du dessin, en animant les figures sans en altérer les contours. » Seulement pour que l'accord et Féquilibre, difficiles à établir et faciles à » déranger, se maintiennent, peut-être faut-il qu'il y ait fusion du poète et du musicien en une seule et même personne, et qu'en sus l'artiste doublement doué ait une égale maîtrise dans l'un et l'autre art. En Allemagne, Wagner; en France, M"* Âugusta Holmes, M. Vincent d'Indy et quelques autres ont poursuivi cet idéal et s'en sont approchés.

Mais ces relations d'une idéale intimité entre la musique et lalittérature n'ont pas encore eu le temps de se développer, et, comme je n'ai voulu être ici qu'un lii.**torien, je m'arrête au seuil de l'avenir qui les rendra peut-être aussi ordinaires qu'elles paraissent l'avoir (té aux beaux jours de la Grèce antique.

}5 2. — L'architecture et la littérature, pour peu qu'on compare leur histoire, apparaissent liées dans leur développement par des rapports étroits et constants.

Au moyen âge, églises, châteaux, hôtels de ville représentent les trois faces principales de la société française; ce sont les monuments d'une France chrétienne, féodale et municipale. Or les chansons de geste, les poésies guerrières et galantes des troubadours et trouvères, les mystères, qui étaient souvent joués par toute la population d'une ville, ont dans leur ensemble les mêmes caractères. Si l'on voulait pousser dans le détail la comparaison, on pourrait observer que les cathédrales mettent plusieurs siècles à s'achever; que, commencées dans un style, elles sont fréquemment finies dans un autre ; qu'elles sont de grandes œuvres collectives où ont collaboré beaucoup d'architectes inconnus; que dans leurs statues, leurs bas-reliefs, leurs vitraux, elles sont la vivante image des croyances du temps; mais que d'ailleurs elles laissent libre carrière à la fantaisie des artistes et admettent la satire et la parodie, fût-ce celle du clergé. Or, n'en est-il pas ainsi des grands poèmes de la même

LA LnTKIlAÏLUK KT LKS AHIS 313

•époque? Tel d'entre eux se continue pendant plus de cent ans et change de nature sur la route; il commence par la gaieté, par la joie de vivre, et finit par Tamertume et la raillerie mordante. Les poètes qui ont travaillé à ces vastes constructions sont souvent inconnus. On y va de la piété sincère à la moquerie et l'une fraternise avec l'autre dans plus d'un drame sacré. Le Borna n de la Rose est comme un animal chimérique, ayant une tête d'agneau et un corps de loup ; il passe de l'allégorie quintessenciée à l'attaque violente de l'Église et des autres puissances. Le Roman de Renarl^ qui débute par une malice innocente, se termine par des appels à la révolte.

Si l'on doutait de la marche parallèle des deux arts, ce qui se passe lors de la Renaissance suffirait à la mettre hors de contestation. Au moment où Ronsard et son école ressuscitent les • dieux du vieil Olympe, calquent les procédés et les mots mêmes des poètes de l'antiquité classique, l'architecture se refait grecque et latine comme la littérature. Adieu l'ogive ! Vivent le plein cintre et la coupole! Et de même que les œuvres du moyen ûge paraissent aux contemporains de Louis XIV barbares, grossières, surannées et sont flétries par eux du nom de gothiques, de même les plus belles cathédrales de l'ancienne France sont victimes de leur goût dédaigneux. Elles ne retrouveront faveur qu'à Tépoque où la France, se retournant avec sympathie vers ce passé lointain, se reprendra d'amour pour la poésie des trouvères, c'est-à-dire au commencement de notre siècle. Monuments écrits, monuments bâtis ont soufiert du même mépris, bénéficié du même regain d'admiration!

Qui croirait aujourd'hui, en parcourant les châteaux dont la Renaissance a semé les bords de la Loire, en voyant ces merveilles d'élégance et de délicatesse, à la fois si sobres et si riches dans leur ornementation, qu'à certaines époques ils •ont déplu au point d'être regardés comme indignes d'être conservés? Ce fut pourtant le cas. Au château de Blois, •Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, fit démolir toute une aile pour la rebâtir à sa guise, et la mort seule l'empêcha de détruire le reste. A Paris, sous le règne de Louis XV,on fit le plan d'un nouvel Hôtel de Ville, parce que l'autre, un chef-d'œuvre datant de François 1"% paraissait d'une structure trop peu

classique. Ces dédains rigoureux correspondent au temps où Malherbe *et Boileau dénigraient Ronsard, où Voltaire exhalait son aversion à Tégard d'un siècle durant lequel Ton s'était égorgé pour des controverses religieuses.

L'architecture subit ainsi les mêmes modes que les œu^Tes littéraires. Dans la seconde moitié du xvui* siècle, il y eut comme une seconde Renaissance. L'adoration pour l'antiquité se réveilla. Il fut convenu qu'il fallait tout faire à la grecque. C'est alors que dans un souper, où les convives couronnés de roses avaient bu du vin de Chypre et mangé couchés suivant l'usage des anciens, Tenthousiasme des convives dota le poète Lebrun du surnom qui lui est resté de Lebrun-Pi ndare. C'est alors aussi que colonnades, portiques, temples grecs se bâtissent de toutes parts, jusque dans les îles en miniature, dont les grands seigneurs ne .manquentpas d'orner les bassins de leurs parcs.

Notre siècle enfin, qui a fouillé l'histoire avec tant de zèle et de patience, qui a pris tant de plaisir à ressusciter les âges disparus, a eu les plus habiles restaurateurs de monuments anciens^ si bien qu'à force de reproduire tous les styles il a presque oublié d'avoir le sien propre. Il a biUi bien des maisons Renaissance, des églises romanes ou ogivales. Il n'a guère montré son originalité, vrai siècle de commerce et d'industrie, que dans des ponts, des gares, des viaducs, des palais d'Exposition, constructions souvent énormes où le fer et le verre remplacent en partie les antiques matériaux et inaugurent peut-être un art nouveau, capable d'une hardiesse et d'une puissance plus grandes. Evolution semblable à celle de la littérature actuelle, qui, dégagée peu à peu des formes et des traditions du passé, essaie en tâtonnant de créer des moules nouveaux pour la pensée.

Si nous cherchons cependant une action directe de l'architecture sur la littérature, il faut avouer que nous trouvons peu de chose. iS'ous la voyons tout au plus lui fournir des sujets de description. Une cathédrale est l'héroïne d'un roman fameux de Victor Hugo. C'est le temps où les mots ogive et pyramide expriment le superlatif de l'admiration à l'égard d'un poème et Ton dirait parfois que les écrivains romantiques se piquent

d'une belle émulation à Tégard des architectes. Qu'on relise la curieuse préface des Orientales. Le poète y souhaite « pour la France une littérature qu'on puisse comparer à une ville du moyen âge », et si on lui demande ce qu'il a voulu faire luimême dans son livre, il répond : une mosquée, « la mosquée orientale, au dôme de cuivre et d'étain, aux portes peintes, aux parois vernissées, avec son jour d'en haut, ses grêles arcades, ses cassolettes qui fument jour et nuit, ses versets du Koran sur chaque porte^ ses sanctuaires éblouissants, et la mosaïque de son pavé et la mosaïque de ses murailles ; épanouie au soleil comme une large fleur pleine de parfums ».

L'architecture ainsi a peut-être aidé parfois les littérateurs à concevoir leur œuvre comme un ensemble touffu, complexe et ordonné quand môme, dont les différentes parties s'agencent en vue d'un effet harmonieux. Parfois aussi, elle a prêté un symbole de pierre à l'idée d'un poète ou d'un romancier. Théophile Gautier, un soir qu'il rêve à son existence passée^ se représente visitant « le Château du Souvenir * », un vieux manoir perdu dans les broussailles, rongé par le temps et les orages, meublé de vieilles tapisseries et de portraits effacés, peuplé d'ombres grises et roses qui disparaissent avec le soleil levant. M. Zola, lui, s'est plu à donner pour centre à ses romans quelque vaste édifice * : une halle, un cabaret, un grand magasin, une usine, une église même; il l'anime alors d'une vie Gévreuse, fantastique, inquiétante; il en fait un être redoutable mêlé à l'action, agissant sur les personnages qui s'y meuvent, devenant plus d'une fois le plus important d'entre eux tous.

Plus profonde serait l'influence de la littérature sur l'architecture, s'il fallait en croire une prophétie sibylline que Victor Hugo, rapprochant la cathédrale de Paris du premier livre imprimé, a condensée dans une formule de style lapidaire : Ceci tuera cela.

Cet oracle a deux sens au moins, ce qui est peu pour un oracle. Il peut signifier que l'imprimerie doit tuer la foi catholique ; que Gutenberg est le précurseur de Luther et de Voltaire ;

Page 1