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Les rayons et les ambres

sefforcent de « sculpter Tidéal ». Parfois môme, il semble reproduire quelque vision sculpturale restée au fond de ses. veux ; on a cité * ces vers :

L'empereur surhumain, Devant qui, gorge au vent, pieds nus, les Renommées

Volaient clairons en main.

Ne dirait-on pas des figures détachées de FArc de triomphe?

Cette influence des arts qui s'adressent à la vue s'est fait sentir non seulement à l'imagination des auteurs, mais à la langue littéraire elle-même. A la fin du siècle dernier, elle était abstraite et décolorée ; n'était-il pas recommandé de n'employer que les termes les plus nobles, c'est-à-dire les plus généraux et partant les plus ternes? Aussi qu'ils étaient à plaindre les descriptifs d'alors, Delille tout le premier, qui « faisait » à volonté un colibri, un chameau, une forge, qui se vantait d'avoir fabriqué une dizaine de soleils couchants et tant d'aurores qu'il ne pouvait plus les compter! Ils étaient condamnés à représenter les pourpres du soir, les nuances délicates du matin, la verdure naissante des bois, la moire changeante des lacs avec une palette sur laquelle il n'y avait guère que du gris. C'est peu à peu que le coloris est rentré dans la langue. Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand ont d'abord restitué à la prose la faculté de parler aux yeux, et les poètes, après eux, ont si bien su opérer un rafraîchissement analogue du vocabulaire poétique que les faiseurs de paysages ou de portraits à la plume ont abondé en notre siècle.

On peut dire qu'avec les romantiques la littérature est devenue pittoresque et plastique.

Théophile Gautier est à la fois un exemple et un artisan de cette transformation. Il serait un de nos plus grands écrivains, si écrire consistait uniquement à décrire. Peintre de vocation, il le resta la plume à la main. Admirateur du monde visible, il se plut à en retracer le spectacle. L'ex-rapin, qui à la première représentation d'Hernani, arborait et mariait hardiment un pourpoint de satin cerise et un pantalon vert d'eau, devint un

1. P.Lacombe. Introduction à l'histoire littéraire, p. 263, Hachette.

hahile et puissant coloriste, sachant placer au bon endroit Tépithète voyante, faire flamber sous un coup de lumière une colonne de marbre ou le dôme d'une mosquée, iriser ses écrits de toutes les nuances de Tarc-en-ciel. Comme un Italien de la Renaissance, comme un Francia, il est orfèvre autant que peintre. Un de ses recueils de vers est intitulé : Emaux et camées. Titre significatif; mais plus significative encore l'explication qu'il en donne* : « Ce titre exprime le dessein de traiter sous forme restreinte de petits sujets, tantôt sur plaque d'or ou de cuivre avec les vives couleurs de l'émail, tantôt avec la roue du graveur de pierres fines, sur l'agate, la cornaline ou l'onyx. Chaque pièce devait être un médaillon à enchâsser sur le couvercle d'un coffret, un cachet à porter au doigt, serti dans une bague, quelque chose qui rappelât les empreintes de médailles antiques qu'on voit chez les peintres et les sculpteurs. Mais l'auteur ne s'interdisait nullement de découper dans les tranches laiteuses ou fauves de la pierre un pur profil moderne et de coiffer à la mode des médailles syracusaines des Grecques de Paris entrevues au dernier bal. » Est-ce un joailler qui parle? On pourrait le croire. Son œuvre apparaît comme un cabinet de gemmes, quand ce n'est pas comme une galerie de tableaux. 11 a toujours la mémoire tellement pleine d'œuvres d'art anciennes ou modernes qu'il voit la nature même à travers. Il dit à chaque instant devant un paysage : c'est un Claude Lorrain, un Ruysdaël. Il prodigue, pour exprimer ses sensations, les termes de métier empruntés à l'architecture, à l'archéologie. C'est un artiste qui offre à ses yeux une fête perpétuelle et relègue au second plan idées et sentiments, absorbé qu'il est par le plaisir de créer des images et de ciseler de belles phrases où les mots brillent comme des rubis ou des émeraudes.

Les frères 'de Concourt ont été en cela les continuateurs de Th. Gautier. Inventeurs et propagateurs de « l'écriture artiste », ils ont, eux aussi, commencé par des études de peinture ; ce sont des dessinateurs et des aciuarellistes convertis et relaps.

i. Les progrès de la poésie française depuis 1830 (1867). Voir dans le même ouvrage l'appréciation des sonnets de Joséphin Soulary.

38< r.AlSES ET LOIS DE L'ÉVOLLTION LITTÉRAIUE

S'ils ne reviennent que rarement au pinceau après Tavoir quitté, ils retournent avec prédilection aux tableaux des autres ; ils ont contribué autant que personne à mettre ou à remettre en vogue Tart du xvra* siècle français et celui du Japon. Ce sont, comme on la dit, des hommes de musée ; mais de plus ils sont novateurs; ils sont les chefs d'une école qu'on peut appeler impressionniste. Plus nen'eux que Gautier, ils ajoutent à la vision nette des choses et des gens la sensation aiguë que donne tel aspect fugitif d'une personne ou d'un site. Regardez ce paysage croqué au vol* : « 1861 — 9 juin — . Sur Teau, à Tombre, un jardin formé par une haie de roseaux à la Fragonard, levant leurs lances, d'où retombent si élégamment des tiges brisées, et tout au bord les larges feuilles des nénuphars, offrant et présentant, ainsi que des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs étincelantes de blanc frais à cœur jaune, reflétées dans la rivière lucide. J'adore ces fleurs aquatiques. L'eau me semble rouler la flore de l'Orient et l'Orient même. Le roseau, le nénuphar me font penser au décor de la porcelaine de Chine, et il y a de l'Asie pour moi au bord de toute rivière... » Voyez-vous la précision des détails? C'est ainsi que l'endroit frappait le regard, le 9 juin, à l'ombre. Voyez-vous les réminiscences de collectionneur qui surgissent et se pressent? Ceci fait penser à un lableau de Fragonard, cela évoque ces fleurs éclatantes qui s'épanouissent sur la porcelaine de Chine. Les épithètes mêmes sont choisies, calculées pour rendre le ton exact d'une nuance. Le blanc du nénuphar est frais. La rivière n'est pas seulement limpide; elle est lucide; elle roule de la lumière. Et la description reprend : « Ce soir, au bord de l'eau, la crécelle lointaine des rainettes ; par instants, le cri guttural du tive-arache dans les roseaux; un poisson qui saute; des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans l'eau, et dans toute cette nature la paix de la nuit, de la mort. Je reste là jusqu'à onze heures... » Cette fois, c'est l'heure qui est notée, c'est la qualité spéciale d'une ombre. Car on sait que tout ce qui nous entoure change de minute en minute et l'on envie à la photographie la faculté de saisir des instantanés.

i. Journal (les Concourt, II, 202.

LA LITTÉUATLHK ET LKS ARTS 385

Il faudrait citer ici Flaubert. N'a-t-il pas déclaré que, en écrivant Madame Bovary^ il avait voulu faire quelque chose nuance cloporte ou punaise et, en composant Salammbô^ une œuvre couleur pourpre. On pourrait nommer beaucoup d'autres écrivains de nos jours*. Pour toucher à l'extrême limite où puisse, semble-t-il, atteindre l'invasion des procédés des peintres dans la littérature, il ne restait plus qu'à proclamer que les syllabes des mots ont leur couleur propre. Un sonnet fameux — peutêtre ironique — essaya de préciser celle des voyelles. A, si je ne me trompe, était noir; E, blanc: I, rouge; U, vert; 0, bleu et, dès qu'il devenait long, violet. Le jaune manquait. Pourquoi? Mystère! On n'en concluait pas moins qu'en amalgamant des mots diversement colorés on pouvait en faire un bouquet agréable aux yeux. Il y avait là fusion ou plutôt confusion de deux arts plus éloignés encore que la poésie et la musique. On tombait dans l'incompréhensible et le chaotique. On arrivait au moment oii, suivant la coutume, un nouveau style dégénère entre les mains des imitateurs et des outranciers en un pitoyable jargon.

Le désir de rapprocher la littérature de la sculpture n'a pas abouti à un pareil mélange. On pourrait cependant signaler chez les Parnassiens un effort vers les formes impassibles et pures, une versification rigide, un style ayant parfois le poli et le froid du marbre. Mais, sans insister davantage, il est permis de dire que l'historien ne saurait négliger les effets de cette pénétration des arts plastiques dans les domaines propres à la littérature. Balzac distinguait deux classes d'écrivains : les écrivains d'idées, ceux qui s'adressent surtout à l'intelligence, recherchent le raisonnement serré, la langue vive, sèche et abstraite; ils ont dominé chez nous au xvu* et au xviii* siècle; les écrivains dvnages, ceux qui tiennent à parler aux sens et veulent les frapper par l'évocation directe des choses visibles. Ces derniers ont abondé au xvi* siècle ; ils ont retrouvé un éclat éphémère sous la minorité de Louis XIV ; puis ils ont reparu avec le romantisme et plus encore avec les écoles qui l'ont

1. Voir à ce sujet Mauri(;e Spronck : Us artistes littéraires. Calmann G. Rexard. 25

suivi. Ces particularités de révolution littéraire ne peuvent sans doute s'expliquer que par une étude attentive de l'évolution artistique.

Ceux qui s'occupent de cette étude feront bien d'examiner aussi quels effets la littérature à son tour peut avoir sur les arts de la forme, de la couleur et du dessin. Le volume imprimé évoque des figures, des scènes entières devant les regards de l'illustrateur et c'est par centaines qu'on nommerait ceux qui de nos jours ont excellé à traduire par des lignes ou des couleurs la pensée ou les rêves d'autrui. Ils deviennent alors les commentateurs et, à vrai dire, les collaborateurs des écrivains ; ils forment, avec ceux qu'ils interprètent, une association étroite; ainsi Tony Johannot, Eugène et Achille Deveria sont inséparables des membres du cénacle romantique. Lequel rend alors le plus de services à l'autre, de l'interprète ou de l'auteur du texte? Question qui, suivant les cas, peut être tranchée dans les deux sens. Goethe, à propos de son Faust^ illustré par Delacroix *, disait à Eckermann, qui remarquait combien de tels dessins aident à l'intelligence complète d'un poème : « C'est certain : car l'imagination plus parfaite d'un artiste nous force à nous représenter les situations comme il se les est représentées à lui-même. Et s'il me faut avouer que M. Delacroix a surpassé les tableaux que je m'étais faits de scènes écrites par moi-même, à plus forte raison les lecteurs trouveront-ils toutes ces compositions pleines de vie et allant bien au delà des images qu'ils se sont créées. » Mais à qui remonte en pareille occurrence l'inspiration première? Théophile Gautier dit de Delacroix : « Le fond de son talent est fait de littérature. » Et ce n'est pas alors une exception. Comme le dit encore le même témoin irrécusable : « En ce temps-là, la peinture et la poésie fraternisaient. Les artistes lisaient les poètes et les poètes visitaient les artistes. On trouvait Shakespeare, Dante, Goethe, lord Byron et Walter Scott dans l'atelier comme dans le cabinet d'étude. Il y avait autant de taches de couleur que de taches d'encre sur les marges de ces beaux livres sans cesse feuilletés. »

i. Voir Théophile Gautier. Histoire du romantisme, pp. 205-208.

En fournissant ainsi des sujets, des motifs, des types à. la peinture, il se peut que la littérature Tait parfois poussée hors •de son vrai chemin ; qu'elle ait incité les artistes à chercher rintérét ailleurs que dans la combinaison des tons et des jeux de lumière, je veux dire dans la représentation de scènes pathétiques, émouvantes. Diderot faisait de Greuze cet éloge inquiétant : « Le choix de ses sujets marque de la sensibilité et de bonnes mœurs »; le Mauvais Fils puni lui semble un excellent tableau-leçon ; dans V Accordée du village, il relève un détail qui lui plaît, et il s'écrie : « Voilà un petit trait de poésie tout à fait ingénieux! >> Décrivant un paysage du Poussin, il s'extasie sur ridée que le peintre a eue de mettre au premier plan une femme enveloppée par un serpent, et il conclut avec assurance : « Voilà les scènes qu'il faut savoir imaginer, quand on se mêle d'élre un paysagiste I... Il s'agit bien de montrer ici un homme qui passe ; là un pâtre qui conduit ses bestiaux ; ailleurs un voyageur qui se repose; en un autre endroit, un pécheur, la ligne à la main et les yeux attachés sur les eaux? Qu'est-ce que cela signifie?... Quel esprit, quelle poésie y a-t-il là dedans? » Diderot parait ainsi avoir encouragé une peinture théâtrale, philosophique, morale, littéraire. Les critiques d'art, en étudiant ces revanches assez fréquentes de la littérature, apporteront à son histoire, telle que nous la rêvons, une importante contribution.

§ 4. — Nous en aurions fini avec la liaison des phénomènes littéraires et des phénomènes artistiques, s'il n'existait des arts dits inférieurs, qui ne méritent pourtant pas d'être dédaignés, parce qu'ils contribuent, eux aussi, au charme de la vie; j'entends ceux qui prennent à tâche de meubler et de décorer les habitations, de dessiner les jardins et les parcs, de parer la personne humaine, et à cela il convient d'ajouter les jeux, fêtes •et divertissements qui aident l'homme à jouir de ses loisirs.

On s'est avisé en notre siècle que l'homme, n^étant pas un pur esprit, est sensible aux choses qui l'environnent, non seulement aux divers aspects de la nature, mais aux objets avec lesquels il vit tous les jours et qui par leur seule présence exercent une action profonde sur sa manière d'être et de penser.

On a, par suite, au théâtre, replongé les personnages dans le milieu artificiel où s'est écoulée leur existence; on leur a rendu leur entourage de meubles familiers et leur costume habituel ; les poètes n'ont pas craint de se faire archéologues et tapissiers pour reproduire avec une exactitude rigoureuse le décor intime dans lequel se déroulent leurs drames. On commence à comprendre aussi qu'un musée digne de ce nom, au lieu de ranger côte à côte dans des galeries quelconques des œuvres séparées souvent par une large distance dans l'espace et le temps, œuvres disparates qui hurlent de ce rapprochement forcé, devrait replacer chaque groupe de tableaux et de statues dans un intérieur aménagé, meublé, orné à la mode de l'époque et du pays où ils naquirent. Il n'y aurait presque point d'exagération à dire qu'un sens nouveau semble ainsi s'être éveillé dans les âmes : le sens de l'harmonie entre l'homme et

la coquille, qui, façonnée d'abord par lui à son usage, le façonne ensuite en l'enveloppant de toutes parts.

L'histoire littéraire doit bénéficier à son tour de la faculté précieuse acquise par l'intelligence humaine; et, pour commencer, elle ne peut pas oublier les liens qui rattachent la littérature à l'ameublement. Le mot de style n'a-t-il point passé de l'une à l'autre? Ne dit-on pas d'une pendule, d'un fauteuil qu'ils sont de style Louis XVI ou de style Empire?

Cette liaison est si réelle que la vue seule d'un édifice, d'une chambre appelle l'idée de certaines œuvres et exclut celle de certaines autres. Est-on en présence d'un manoir du moyen âge, perché sur une montagne comme un nid d'aigle, emprisonné dans une triple enceinte, formé de murs si épais qu'un réduit de plusieurs mètres carrés est parfois taillé dans leur épaisseur; pénètre-t-on dans les hautes salles, froides et nues, où la lumière et les meubles étaient également rares; on reconnaît dès l'abord une demeure calculée en vue de la sécurité, adaptée aux besoins d'une société où la guerre sévissait partout et toujours; on se représente aisément en ce château-fort une vie large, puissante, batailleuse, mais aussi triste, d'horizon court, peu élégante, où les plaisirs de l'esprit et les goûts délicats trouvent une place des plus restreintes. On se figure très bien sous ces voûtes sonores une chanson guerrière déclamée d'une

voix toonante, quelque conte gras et gaillard faisant éclater un gros rire sur de larges faces ; on entend à la rigueur un chant d'amour charmant l'ennui des longues soirées d*hiver où la châtelaine rêve et soupire. Mais peut-on imaginer dans un pareil endroit une conversation flne et spirituelie, une éclosion de madrigaux et de sonnets galants, des discussions sur la noblesse d'un mot ou sur une règle de grammaire? Evidemment la cage ne convient pas à des oiseaux de cette espèce.

Et en effet le jour où la société polie naît en France, le jour où la vie mondaine s'organise, il faut un nouveau genre d'habitation qui réponde aux besoins nouveaux. L'hôtel de Rambouillet, avant d'être le rendez-vous de l'aristocratie contemporaine, fut une nouveauté par son ordonnance. La marquise, combinant des souvenirs d'Italie et d'Espagne, en traça le plan elle-même. Il lui fallait, pour recevoir, plusieurs chambres se faisant suite de plain-pied et communiquant par des portes à deux battants. Elle relégua dans un coin du bâtiment l'escalier (jui aboutissait à ce vaste appartement. Elle laissa le jour entrer par des fenêtres hautes et larges s'ouvrant sur des jardins. Elle fit peindre les murs de couleurs gaies. Elle amassa dans la fameuse chambre bleue où elle se tenait assise ou couchée quantité de choses rares, des fleurs et des meubles toujours à la dernière mode. C'est là que put s'épanouir à l'aise la littérature précieuse. On comprend que dans l'enfilade de ces salles élégamment aménagées, embaumées du [parfum des fleurs, revêtues de tapis moelleux, illuminées de l'éclat des bougies, grands seigneurs et grandes dames aientrpu prendre plaisir à mille jeux d'esprit impossibles ailleurs, s'amuser à des bouts-rimês et à des énigmes, se divertir à tracer des caractères ou à chercher des formules brillantes h leurs pensées ; on comprend que les jeunes filles s'y soient parfois déguisées en nymphes et en bergères ; que la galanterie et la poésie légère y aient germé comme sur leur terrain naturel*.

Toujours un changement de la décoration intérieure et du mobilier accompagne et trahit un changement dans les goûts

1. Voir les vers du duc d'Enghien sur les délices du fameux Hôtel (Victor Cousin, Madame de Longueuille, p. 186).

littéraires. Cela est bien visible dans le passage du xvii« siècle au xviir. Les meubles, au temps de Louis XIV, ont quelque chose de majestueux, de solennel et en même temps de raide et de sévère. Les canapés sont pompeux et incommodes. Les lits sont des monuments compliqués ; ils trônent sur une estrade élevée de deux marches; ils sont entourés d'une balustrade dorée qui forme ruelle ; aux quatre coins se dressent des colonnes torses surmontées d'un entablement, d'une frise, d'une corniche. Au-dessus du lit s'étale yn baldaquin doré,' sculpté, agrémenté d'animaux fantastiques ou de figurines; du haut de ce dôme pendent des rideaux étoffés, bordés de franges d'or ou d'argent, et assez larges pour former en se rejoignant une espèce de pavillon fermé. Ces lits d'apparat révèlent une société (il ne s'agit, cela va de soi, que de la haute société) où l'on représente perpétuellement; ils s'harmonisent, chez les princes, avec le cérémonial du petit et du grand lever; ils sont les sanctuaires d'où les belles dames, enfouies dans des dentelles, tendent leur main à baiser aux visiteurs.

Si l'on passe au temps de Louis XV, tout s'allège, devient leste, pimpant, coquet. Le goût du confort et du luxe amène d'aimables métamorphoses. Le salon devient distinct de la chambre à coucher, où le lit rétréci, frileux, blotti dans une niche cesse d'être un meuble de parade. En revanche, ce salon, d'où est exilé ce qui a un caractère intime, s'égaie de plafonds et de panneaux peints de couleurs claires, de lambris où des fleurs, des fruits, des oiseaux se suspendent en guirlandes légères ; il s'encombre aussi de bagatelles précieuses, de bibelots parisiens ou exotiques. Voici les figurines de Saxe et les vases de Sèvres, les porcelaines de la Chine et du Japon, les étagères chargées de bronzes ciselés, les miroirs prodigués, les cheminées ornées de pendules et de candélabres, les consoles sculptées, les parquets en marqueterie, les petits meubles en bois odoriférant. Tout porte la marque d'un siècle voluptueux, de mœurs douces et sensuelles. Plus de formes raidesl Les fauteuils prennent des contours onduleux. Les bureaux sont remplacés par des « commodes », dont le nom seul est significatif. Les canapés se changent en sophas, en ottomanes, en sultanes, en duchesses, et tous ces sièges à noms variés ont ce caractère

LA LITTERATURE ET LEvS ARTS 391

commun d'être souples, moelleux, capitonnés, de cacher le bois sous Fétoffe. Changement de couleurs aussi dans les tentures : on n'aime plus que les nuances tendres : le mauve, le vert d'eau, le jaune soufre, le rose passé plaisent aux regards raffinés par la délicatesse de leurs teintes.

Comment croire que la contemplation quotidienne de ces jolies choses ne donne pas des habitudes à Fesprit comme aux yeux? Est-ce qu'un éclat de voix et de passion ne détonnerait pas au milieu de ces agréables brimborions? Est-ce que des œuvres outrées, amères, violentes ne seraient pas en plein désaccord avec ces appartements si bien calculés pour réunir toutes les douceurs de l'existence? Et, en effet, ce qui fleurit dans cette première moitié duxviii* siècle, c'est une littérature souriante, gracieuse, sachant donner un air de frivolité aux choses les plus graves, témoin les Lettres Persanes de Montesquieu. Ne cherchez plus le sérieux d'un Boileau, l'austérité d'un Bossuet : C'est en souriant que Fontenelle prépare le renouvellement de la philosophie. C'est en riant que Voltaire sape les fondements de l'Eglise. C'est le temps où Marivaux est, sinon le père, du moins le parrain du marivaudage. C'est le règne du joli et de l'esprit.

Les révolutions du mobilier continuent jusqu'à nos jours à s'associer à celles du goût littéraire. A la fin du \\m^ siècle, l'antiquité est partout, dans les maisons comme dans la littérature. Des chaises presque curules, des lampes imitées des Grecs, des sujets romains sur les pendules, voilà ce qu'on rencontre à chaque pas. Survient l'Empire et le moyen âge commence à ressusciter chez les poètes et les historiens; on chante le beau Dunois partant pour la Syrie, et aussitôt les dieux el les héros antiques qui composaient les garnitures des cheminées se transforment en troubadours langoureux et en châtelaines plaintives.

11 est inutile de prolonger cette revue des changements que les œuvres littéraires et la décoration des intérieurs subissent de compagnie. Mais il est bon de dire un mot des parcs et des jardins.

Qui veut avoir une bonne leçon de littérature comparée,

saisir sur le fait la différence du (çoût entre le xyii* siècle et la fin du xvni* n'a qu'à traverser la courte distance qui sépare le château de Versailles du Petit Trianon. D'abord un parc dont les avenues se coupent avec une régularité géométrique ; des pièces d'eau rondes, carrées, ovales, peuplées de statues mythologiques; des gazons ras instruits à flatter, devenus, eux aussi, courtisans, et dessinant sur le sol des fleurs de Ivs ou Tinitiale du Roi : des arbres prenant toutes les figures qu'il plaît au jardinier de leur donner; des charmilles prolongeant à perte de vue leurs murs de verdure où pas une feuille n'oserait dépasser l'autre; au milieu de tout cela des terrasses sablées, des escaliers solennels; bref quelque chose qui ressemble à un salon en plein air, une véritable œuvre d'architecture. Mais, si Ton continue sa roule, voici des allées sinueuses, des accidents de terrain, des eaux courantes, un joli petit lac dont les rivages capricieux sont ombragés de grands arbres, de jolis petits rochers tapissés de mousse, des montagnes de trente pieds de haut, une Suisse en miniature. Là, enfouis dans la verdure, des chalets coquets et mignons, où la reine de France venait battre le beurre de ses blanches mains et jouer à la bergère avec les dames eties seigneurs de sa cour. J'imagine que les Suisses de la garde royale devaient rire un peu dans leurs moustaches de ces chalets d'opéra-comique et de ces bergères en souliers de satin et en robe de mousseline. Mais qu'importe? De même que les jardins anglais, les déserts, les ermitages, les élysées, qui se multiplient à la même époque, Trianon prouve qu'à la ville, à la cour même, on veut avoir l'illusion de la campagne et il permet d'évaluer combien en cent ans a changé l'idéal de beauté. La littérature majestueuse et correcte a été remplacée par une littérature coquette et sentimentale, éprise déjà de la nature : tel est le sens qui se dégage du rapprochement des deux caprices royaux.

§ 5. — De même qu'il est utile à l'historien de chercher le goût d'une époque dans les objets dont l'homme aime à s'entourer, de même il lui importe de connaître les types de femmes qui ont été tour à tour à la mode. Il y a toujours un rapport entre le genre de beauté féminine qui attire des adorateurs

et le genre de beauté littéraire qui attire des admirateurs.

On peut s'en rendre compte en regardant la Restauration. Trois types principaux de femmes sont en vue.

Le premier date de l'Empire : il est une survivance de la génération précédente; il a quelque chose de viril, de cavalier, de hardi, je dirais presque de soldatesque. Et, comme les révolutions du costume marquent souvent des révolutions dans les mœurs, il n'est pas superflu de consulter les journaux de modes. Jusqu'en 1824, nous voyons durer le costume qui a été celui des contemporaines de Napoléon : des robes à taille remontée, à jupe courte ; des chaussures en forme de cothurnes, se rattachant à la jambe par des lacets ; une coiff*ure très haute se terminant par un chignon touffu, que soutiennent des fils de fer, et, par-dessus cet édifice compliqué, un turban (le turban des mamelucks), une espèce de baril de soie, comme on disait, ou bien un immense chapeau chargé de fleurs, ou encore une toque sur laquelle flotte un menaçant panache de plumes d'autruche. En somme, une toilette voyante, tapageuse, rappelant à la fois la manie de l'antiquité qui avait sévi si fort au temps de la Révolution et l'allure militaire qui fut de règle sous l'Empire.

Les manières ont gardé aussi une certaine désinvolture martiale. M™' de Staël, dans sa façon de marcher, de parler, de discuter, a une vivacité, une fougue, une exubérance qui suffît à prouver qu'elle a brillé au temps du régime impérial. Ses intimes la comparent à un bel orage. M°^* Sophie Gay, auteur de romans applaudis, mais dont l'œuvre la plus célèbre sera sa fille Delphine, est également, pour prendre une expression qui a le tort d'être vulgaire, mais l'avantage d'être très claire, toute en dehors. On a dit d'elle * : « Tout en elle était sonore : ses amours, ses amitiés, ses haines, ses défauts, ses vertus. » Elle avait le verbe haut, la parole vive, animée. Elle était infatigable à causer, à veiller, à s'amuser. Elle avait cette surabondance de vie que. les hommes de sa génération dépensaient sur les champs de bataille. Elle et celles qui lui ressemblent répondent à la littérature pseudo-classique qui fleurit chez les écrivains libéraux et bonapartistes, aux vers à cocarde et à panache

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