Mémoires de Daniel Stero, p
des Messéniennes de Casimir Delà vigne ou des chansons de Béranger.
Pour avoir une idée du type de femme qui va succéder à celui-ci, je n'ai point à sortir de la famille de M"* Sophie Gay. Il suffit de considérer sa fille, la belle Delphine. Impossible de rêver contraste plus frappant. Pendant que la mère s'étale avec éclat et fracas, la fille, malgré des succès qui la désignent aux regards, apparaît modeste, vêtue de blanc, le front grave, Tair inspiré, tenant le milieu entre l'ange et la muse. M"** Récamier, quoique son ingénuité soit un peu défraîchie, conserve la grâce et la blancheur virginales d'un lys qui se fane dans la tiédeur close d'une petite chapelle. Elle a, suivant le mot d'une jeune femme d'alors, des mines de pensionnaire vieillie. « C'est la madone de la conversation », ont dit plus tard les Concourt. C'est qu'en efl'et l'idéal a changé. La femme qui par son âge ou par sa volonté de rester jeune représente la nouvelle génération est éprise de poésie, de rêve. Elle est mystique et nerveuse. Ce n'est plus une beauté robuste, opulente, sanguine. Le règne est venu de la beauté frêle, langoureuse, élhérée qui vit les yeux levés vers les étoiles et toujours prête, semble-l-il, à s'envoler de terre. Si elle est brune, elle fera songer à Mignon aspirant au ciel; si elle est blonde, elle sera mélancolique et pâle comme Ophélie, ou semblable
A quelque ange pensif dc' candeur allemande
(Il était convenu en ce temps là qu'on était toujours candide en Allemagne). Elle aura une admiration sans bornes, extatique, pour quelque grand écrivain. Si elle n'est pas chateaubrianisée, c'est-à-dire lasse de la vie avant d'avoir vécu, désenchantée, pénétrée du néant des choses, elle adorera Lamartine, elle rêvera d'être une Elvire et de mourir poitrinaire. Il lui arrivera de défaillir en se trouvant subitement en présence de son grand homme. Les modes, comme toujours, reflètent ce nouvel état d'esprit. On se coifie à la vierge, ou bien on laisse pendre ses cheveux en longues boucles qu'on appelle des anglaises et qui font penser au feuillage éploré d'un saule élégiaque. Les robes, agrémentées de bouillonnes, de larges manches pagodes, ont je ne sais quoi de vaporeux, d'aérien, et l'écharpe dont les
bouts flottent au vent achève de donner à celle qui la porte lair d'un oiseau aux grandes ailes. Elle répond au romantisme commençant» teinté d'exotisme, imprégné d'une vague religiosité et annonçant un puissant réveil de la poésie lyrique.
Reste un troisième type intéressant. C'est la femme politique, suivant avec passion les débats du Parlement, buvant les discours des orateurs, écrivant au besoin un article sur les afl'aires • publiques. Ce sera, si vous voulez, la duchesse Se Broglie, qui passe des journées à la Chambre des députés et chaque soir jette sur le papier des notes sur les hommes et les choses qu'elle a vus, en citant bravement du latin au risque de l'écorcher. Ce sera M""* de Duras, encore une duchesse, qui fait et défait des ministres et des ambassadeurs. Ce sera M"' Guizot qu'on trouve un jour toute en larmes, parce que le gouverne-' ment prorogeait les élections de certains départements et que cela compromettait la nomination des députés de son parti. Les femmes de ce genre sont ambitieuses, ardentes, désireuses de jouer un rôle par l'entremise de Thomme de leur choix. On trouverait quelqu'une de ces Égéries à côté de presque tous les hommes d'État du moment. Elles sont d'ailleurs austères, un peu guindées, d'une vertu inattaquable; elles ont quelque chose de protestant, de puritain. Elles répondent aux théories doctrinaires, à toute cette littérature politique et historique qui s'épanouit en gi'os livres, en discours, brochures et innombrablables articles de journaux.
En toute époque, il y aune enquête semblable à faire; et, bien menée, elle peut jeter quelque lumière sur les plus délicates variations du goût littéraire. Car toujours les variations de l'idéal en matière de beauté humaine les provoquent, les reproduisent ou les accompagnent.
Cette étude implique, on vient de le voir, celle des variations que subit le costume. Quoi! dira-t-on, la mode, ce papillon insaisissable et toujours en mouvement, ne va-t-elle point au hasard? Sa marche folle et désordonnée ne se dérobe-t-elle pas à toute espèce de règle et de formule? Eh bien! non! La mode, comme toute chose au monde, obéit à des lois; et elle est, à n'en pas douter, pour qui sait l'interpréter, une grande révéla-
trice de l'esprit d'un peuple à un moment donné. Les frères de Gon'^ourt ont écrit : « Un temps dont on n'a pas un échantillon de robe, Thistoire ne le voit pas vivre », et Renan a quelque part défini la coquetterie « le plus charmant de tous les arts »>.
La mode tout d'abord enrichit la langue de termes nombreux dont la destinée est divei*se. Ou ils disparaissent après un succès éphémère; ou ils demeurent comme des témoins indestructibles de choses ou d'idées qui ont eu un instant de vogue. Ce sont, par exemple, des noms de vêtements qui rappellent que telle influence étrangère s'exerçait au moment où ils ont reçu droit de cité : le haubert^ le heaume nous reportent à l'époque guerrière où les Francs imposaient leur domination et quelques-uns de leurs mots à la Gaule vaincue, tout comme, de nos jours, redingote, raglan, mac-farlane, etc., montrent l'action de l'Angleterre sur nos mœurs nationales. D'autres fois ce sont des sobriquets satiriques donnés à ceux qui se piquent d'être les rois de la mode et qui en suivent ou même en devancent les prescriptions. Le xvu' siècle a connu les petits-maîtres et la Régence les roués; et la France a vu tour à tour défiler depuis la Révolution les muscadins, les mirliflors, les gandins, les dandies, les lions et les tigres, les cocodcs, les petits crevés, les gommeux, les grelotteux, les poisseux, les pschutteux, les smarteux, etc. On me pardonnera si j'oublie dans la liste quelques-uns de ces élégants bipèdes. Ces raffinés ont laissé des traces de leur passage dans certaines particularités de langage; ils ont parfois modifié la prononciation usuelle; ainsi les courtisans du XVI* siècle se plaisaient à mettre une s là où le commun des mortels mettait une r; ils disaient un pazoquet pour un perroquet; une chaise pour une chaire, et, comme le montre ce dernier exemple, nous parlons encore à leur manière sans nous en douter.
Mais l'historien ne doit pas seulement noter au passage ces enrichissements ou ces altérations de la langue; il faut qu'il tâche de démêler le caractère dominant de la mode à chaque époque; car celui qui domine dans la littérature est analogue. On peut faire l'épreuve sur un siècle.
Au début du xiv* siècle, la littérature, représentée surtout par la seconde partie du Roman de la Rose, est hardie, sen-
suelle, en pleine révolte contre TÉglise, contre la morale chrétienne, contre la chasteté. L'œuvre de Jean de Meung sera plus tard attaquée et censurée comme contraire aux bonnes mœurs, et il est de fait que le langage de dame Raison, de Vénus et d'autres personnages encore se distingue par une verdeur et une crudité singulières. Or quel est le costume du temps? Parmi les jeunes gens, surtout ceux de la cour, coutumiers d'exagération et d'extravagance, c'est un luxe de joyaux, de plumes, qui scandalise les gens simples; c'est une débauche de formes bizarres et indécentes auxquels les bons chroniqueurs de l'époque attribuent les malheurs de la France. Les moines, qui rédigent la grande Chronique de Saint-Denis, écrivent au lendemain de la funeste bataille de Crécv :
« Nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose pour les désertes * de nos pèches, jaçoit ^ a nous n'aparteigne pas de ce juger. Mais ce que nous voyons, nous tesmoignons; car l'orgueil estoit moult grand en France, et meismement es nobles et en aucuns autres, c'est a savoir en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesses, et en deshonnestete do vesture et de divers habits, qui couroit communément par le rovaume de France. Car les uns avoient robes si courtes et si estroites qu'il leur falloit aide au vestir et au despouiller, et sembloit que l'on les escorchoit, quand l'on les despouilloit. Et les autres avoient robes froncées sur les reins comme femmes et si avoient leurs chaperons destranches ^ menuement tout autour, et si avoient une chausse d'un drap et l'autre d'autre; et si leur venoient leurs cornettes et leurs manches près de terre et sembloient mieux jongleurs que autres gens. Et pour ce ne fut pas merveille si Dieu voulut corriger les excès des François par son fléau, le roi d'Angleterre... »
Mais au milieu de la guerre de Cent ans il y a un intervalle de repos : c'est le règne de Charles V, dit le Sage. Aussitôt le costume s'assagit comme la littérature. Les robes longues et amples, vêtements cossus et bourgeois, reparaissent dans l'entourage du roi; et en même temps la raison, le bon sens