Délicates, fines
cabrioles, mais dc^jà, par une alliance monstrueuse, les auteurs greffent des fables païennes sur les histoires de TÉcriture sainte.
On peut suivre dans des temps plus rapprochés de nous cette marche parallèle du costume et de la littérature. Pendant les dernières années de Louis XIV, sous la domination dévote de M"' de Maintenon, il existe encore des lois somptuaires destinées à réduire les dépenses de toilette. La dernière, je crois, qui ait été édictée en France, date de 170i. Et les modes du temps sont à peu près conformes à. cet édit royal. Les femmes de la cour portent alors des habits de couleur brune, uniforme; les cheveux se dissimulent sous une ample coiffe noire; l'ensemble a quelque chose de triste et de monacal. Survient la Régence et c'est comme une délivrance. La France respire et s'égaie, et, comme il arrive après une longue oppression, c'est d'abord un débordement de joie et de vie animale, une fureur de plaisir. La littérature et le costume de la Régence seront donc également débraillés. Cette première éruption se calme bientôt; mais la gaîté subsiste et l'impudeur; la littérature sera pendant tout le siècle décolletée comme les femmes le sont alors, même en plein jour. Elle sera coquette, sémillante, et les femmes à la même époque apparaissent vêtues de couleurs vives, d'étoffes légères et brillantes, toutes pimpantes dans les dentelles, les broderies, les guipures, le frou-frou de la soie; elles ont de petits souliers à hauts talons; elles se piquent au visage et sur la gorge des mouches qui font valoir la blancheur de leur teint. Les hommes, eux aussi, se sont faits papillons; ils ont raccourci la perruque, ils marchent dans un nuage de poudre de riz, ils se parfument à l'ambre ou au musc; ils pirouettent avec désinvolture sur leurs talons rouges; ils donnent le ton à toute l'Europe aristocratique. Et (voyez toujours la coïncidence) modes et pièces de théâtre, romans et livres de philosophie légère, maîtres à danser et perruquiers sont en ce temps-là pour la France de grands articles d'exportation.
Plus près de nous encore, la perruque, la poudre, Thabitude de se raser disparaissent avec le style noble et les œuvres littéraires presque exclusivement consacrées à la vie mondaipe.
Le jour où les romanliques attaquèrent les classiques, ils se distinguèrent de leurs adversaires par une barbe croissant eu liberté et par une chevelure mérovingienne. « A la guillotine, le:: genoux! » fut un des cris qui retentirent à la première d'Hernani, Il était lancé par les sectateurs de Victor Hugo qui avaient grand'peine à pardonner au maître son col rabattu et son menton imberbe.
Il arrive, à certains moments, que la littérature donne à la mode une impulsion passagère. Cela est sensible à l'époque du Directoire. Poètes, historiens, orateurs, philosophes avaient si bien vanté les anciens qu'on crut bon de se vêtir comme eux. Les merveilleuses imaginent des robes à la Minerve ou à la Gérés, des coififures à la Vénus ou à TAspasie; elles inventent aussi des syncopes à la Didon, des caprices à la Médée, des vapeurs à Tlphigénie. M™« Tallien, la reine des salons, paraît portant sur le front un croissant; ce jour-là elle est Diane; un autre jour elle sera Calypso. On aime tant la Grèce, qu'on s'habille ou plutôt se déshabille à la grecque. Le cothurne remplace le vulgaire soulier et laisse voir les anneaux d'or dont la cheville est ornée; la chlamyde flottante découvre la jambe; la poche, cet accessoire inconnu des anciens, a été supprimée et les femmes doivent se faire suivre d'un cavalier servant qui porte leur mouchoir et leur éventail. La toilette des hommes a subi des changements analogues. En voyant l'Assemblée des Anciens, on eût pu croire qu'elle devait son nom à son costume. David et ses élèves ne se contentent pas d'être les conseillers ordinaires des femmes du monde qui veulent être drapées en statues; ils ont adopté pour eux-mêmes une espèce de tunique dont la coupe se retrouverait sur les bas-reliefs de la colonne Trajane. Quelques-uns d'entre eux, plus hardis, osèrent déjà, en dépit d'un usage vieux d'un siècle et demi, hérisser leur menton d'une large barbe, à l'imitation des figures qu'ils avaient vues sur des vases étrusques ; les deux chefs de cette secte barbue, que l'on appelait la secte des penseurs ou des primitifs, se promenèrent même dans Paris travestis en héros de la guerre de Troie.
La même époque nous offre un autre exemple d'une admiration littéraire aboutissant à l'adoption d'un costume spécial.
G. Renard. 26
Un soir, les gens qui habitaient dans le voisinage du Bois de Boulogne furent effrayés de voir au milieu des massifs briller une grande flamme. On accourut. Des hommes accoutrés à la Scandinave essayaient de mettre le feu à un sapin et chantaient d'un air inspiré en s'accompagnant d*une guitare. C'étaient des enthousiastes d'Ossian qui voulaient, comme ses héros, dormir en plein air et allumer des arbres pour se chauffer. Ils apprirent à leurs dépens que le Bois de Boulogne n'était pas une forêt de l'antique Calédonie et qu'il y avait une police à Paris, ce qui n'a pas empoché d'autres époques de connaître depuis lors d'innocentes mascarades du même genre. On vit à l'époque romantique quelques zélés hasarder le pourpoint moyen âge et récemment, après le triomphe de Y Assommoir de M. Zola, il y eut des bals du grand monde où les invités trouvèrent charmant de se présenter en blouse et en casquette.
§ 6. — Mais c'est assez nous promener dans le domaine du tapissier, du tailleur pour hommes et du couturier pour dames. Il sied encore de ne pas oublier les divertissements de toute espèce qui se lient d'une faron étroite à l'histoire de la langue et de la littérature.
Que de locutions françaises seraient inexplicables, si l'on ne remontait aux jeux qui ont tour à tour amusé nos ancêtres ! Ces jeux peuvent avoir disparu depuis longtemps; mais quelque dicton, quelque métaphore entrée dans le langage courant en conservent le souvenir. Ainsi les tournois, plaisirs évanouis d'une société guerrière, revivent dans ces expressions : descendre dans l'arène, entrer en lice, combattre à armes courtoises, se faire le champion de quelqu'un, etc. La chasse au vol, la chasse où Ton employait le faucon, nous a légué, en descendant peu à peu au rang des choses mortes, un bon nombre de termes. Si leurrer quelqu'un signifie le tromper par l'appât d'une fausse espérance, c'est que le leun^f* était primitivement un morceau de cuir rouge, en forme d'oiseau, qui servait à rappeler le faucon, quand il ne revenait pas droit sur le poing de son maître. De là aussi le mot déluré^ désignant d'abord un faucon qui ne se laisse plus tromper par le leurre et plus tard, par extension, quelqu'un de déniaisé,
de dégourdi. Nous disons tous les jours dessiller les yeux^ sans songer que nous faisons ainsi allusion à Tusage où Ion était de coudre les cils ou les paupières de Toiseau de proie, afin de le dresser plus facilement. Nous répétons souvent ce proverbe : 11 faut saisir la balle au bond, sans penser qu'il nous vient du jeu de paume si cher à nos^ arrière-grands-pères. Nous félicitons un habile homme de savoir tirer son épingle du jeu, et beaucoup de personnes ignorent qu'elles font là un emprunt à un jeu de petites filles. Les fillettes mettent des épingles dans un rond, et avec une balle qui, lancée contre le mur, revient sur le rond, elles essaient d'en faire sortir les épingles; celle qui réussit à regagner ainsi sa mise a« retiré son épingle du jeu ». Les écoliers, du reste, en fait de mots prèles à la langue courante, n'ont rien à envier aux écolières. Ne disons-nous pas d'un homme qu'il a « barres » sur un autre, et des gamins maniant la fronde dans les fossés de Paris, à la barbe de la police, n'ont-ils pas eu l'honneur inattendu de voir le nom de leur amusement passer à un parti d'opposition politique?
Ces curiosités du langage abondent. Le mot silhouette rappelle à la fois le plaisir que les gens du xvui* siècle trouvèrent quelque temps à jouer aux « ombres chinoises » et le financier Etienne de Silhouette, qui avait tapissé son château de profils noirs ainsi obtenus. Mater ^ signifiant dompter, abattre, est une réminiscence du jeu d'échecs. Les jeux de cartes ont fourni aussi beaucoup d'expressions et nous permettent de constater un lien de plus avec la littérature. Les valets (le mot a gardé le sens qu'il avait au moyen âge) portent des noms empijuntés à l'histoire et à nos plus célèbres romans de chevalerie. Lahire fut un compagnon de Charles VII, un contemporain de Jeanne d'Arc. Ogier, Lancelot, Hector représentent nos trois grands cycles épiques, celui de France, celui de Bretagne et le cycle antique.
Si l'historien peut glaner de la sorte quelques renseignements utiles, plus riche est la moisson qu'il adroit d'espérer des fêtes religieuses ou patriotiques, populaires ou princières, auxquelles l'esprit a été si souvent intéressé. La poésie dramatique et la poésie lyrique en ont surtout tiré profit. Au moyen âge, les cérémonies du culte catholique ont engendré les m/-
40i CAUSES ET LOIS DE L'ÉVOLUTION LITTÉRAIRE
racki et les mystères. La farce est née, dans les fêtes de la Basoche, de ces causes grasses qu'avocats et étudiants en droit plaidaient et jouaient à certains jours dans la grande salle du Palais de justice. Le jeu de Robin et MarioUy qu'on a nommé notre premier opéra-comique, se lie à des réjouissances annuelles qui avaient lieu dans la ville d'Arras. Dans les temps modernes, les parades de la foire et celles de Tabarin sur le Pont-Xeuf, les Guignols et autres théâtres de marionnettes, les cortèges de carnaval et les ballets de cour n'ont pas été inutiles au développement de la comédie. Les mariages des grands de la terre, les naissances d'enfants royaux, la célébration d'une victoire ou d'un traité de paix, Térection d'une statue, commémorative d'un grand homme ou d'un grand événement, ont fait éclore par centaines les poésies et les pièces de circonstance.
Sans doute toutes les œuvres ainsi provoquées n'ont pas été de premier ordre. Nombre de cantates officielles sont froides, ternes et vides. M. de Talleyrand disait un jour à des personnes que Napoléon I" avait invitées à une représentation théâtrale : « Messieurs, TEmpereur entend qu'on s'amuse. » — L'Empereur entendait aussi qu'on fût inspiré pour chanter ses exploits; mais le génie, assez indocile de sa nature, ne répondait pas toujours à l'appel. Cependant ces pompes solennelles ont été parfois l'occasion qui a éveillé un talent encore endormi. Racine, à ses débuts, fut peut-être jeté dans la voie où il devait trouver la gloire par le succès de son ode sur le mariage du roi et le traité des Pyrénées; Casimir Delavigne, Pierre Lebrun {poelœ minores) réussirent, presque au sortir de l'enfance, dans des poèmes ayant une origine semblable, qui leur valurent des encouragements précieux à cet âge. Songet-on que les odes de Pindare et les tragédies d'Eschyle naquirent ainsi presque sur commande et osera-t-on affirmer que ce miracle ne pourra jamais se répéter ?
A mesure que la démocratie s'affermit et s'organise en un pays, il semble que la littérature s'associe de plus en plus aux fêtes dans lesquelles tout un peuple communie et prend pour quelques heures une seule et môme âme. On le vit bien, sous la Révolution, dans ces immenses concours de multitude sur
lesquels planait, comme une étoile avant-courrièEe d'une nouvelle ère, une grande Idée nationale ou humaine, par exemple celle de liberté ou de fraternité, que peintres, sculpteurs, musiciens, poètes essayaient tous d'exprimer ou d'incarner à leur façon. On peut le voir encore dans ces spectacles grandioses qu'en Suisse une ville ou un canton déroule sous la voûte du ciel, tantôt en l'honneur de l'agriculture, tantôt en souvenir de l'indépendance conquise et assurée. Qui sait s'il ne se prépare pas ainsi, par le peuple et pour le peuple, un renouvellement de ces solennités légendaires de la Grèce où la poésie eut toujours sa place marquée parmi tous les arts qui font la joie et l'orgueil de l'humanité ?
Donc, que l'historien d'une littérature ouvre les yeux et ne dédaigne pas de regarder de près cette face du passé !