‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 112 sur 135 · Cela est vrai surtout au xvii* et au xviu« siècle · texte numérisé non relu

Cela est vrai surtout au xvii* et au xviu« siècle

fut déjà plus sérieux, plus grave; à Port-Royal, il devint austère; chez les calvinistes, l'habitude de chercher ou de mettre en tout écrit une intention morale ou édifîante fut si forte et si persistante que la littérature de la Suisse romande en a, de l'aveu môme de ses représentants, gardé jusqu'à nos jours une allure prédicante.

A côté de ces divers enseignements visant à faire des chrétiens, supposez-en un autre, tout laïque, se donnant pour tâche de faire avant tout de bons citoyens et des esprits libres, accoutumés à éprouver toute opinion par le contrôle de l'expérience et de la raison. On devine l'écart immense qui séparera les hommes ayant subi l'action de deux disciplines si opposées. Cest hélas! l'histoire de la France contemporaine. Il s'est formé en elle deux Frances qui se dressent menaçantes en face Tune de l'autre, deux nations différant de principes, de convictions politiques, de préférences littéraires, celle-ci tournée avec regret vers l'ancien régime, favorable aux prétentions de l'Église, admiratrice forcenée de Bossuet, du xvn" siècle, de tout ce qui prêche la soumission aux puissances d'autrefois, celle-là répudiant le vieil idéal catholique et monarchique, proclamant que le xviu' siècle est « le grand siècle » et la Révolution le point de départ d'une ère nouvelle, appelant de tous ses vœux un état social où achèvent de disparaître les privilèges et les entraves du passé.

Ce contraste criant est une preuve tragique de la force de pénétration qu'ont les notions et les sentiments enfoncés dans la molle argile des âmes adolescentes. Il prouve la nécessité de connaître, pour en juger les effets, le ressort essentiel de tout système scolaire. Au temps de Napoléon l*^"^, par exemple, ce qu'on veut faire dans les lycées et prytanées, ce sont des officiers. Tout dès lors devient une préparation au régiment. Donc partout le tambour et la discipline militaire ; un uniforme pour le corps et pour l'esprit, pour les élèves et pour les maîtres ; des grades dans toutes les classes; un enseignement où les lettres, ces superfluités, sont sacrifiées aux connaissances dites positives ; car à quoi les lettres pourraient-elles bien servir à un futur sous-lieutenant? Aussi, au lendemain de l'Empire, y a-t-il une telle disette d'hommes ayant fait des études supé-

rieures que ce sont des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, comme Yillemain, Cousin, Guizot, qui sont « bombardés » professeurs à la Sorbonne, élevés aux plus hautes chaires^ appelés à enseigner ce qu'ils savaient à peine.

Ce n'est pas trop d'une série de questions entrecroisées pour saisir à toute époque la tendance maîtresse (sans compter les autres) qu'avait l'éducation dans les divers organes qui ont eu mission de répondre à ce besoin social. L'esprit en était-il idéaliste ou réaliste? égalitaire ou aristocratique? catholique ou protestant? religieux ou neutre? monarchique ou républicain? national ou cosmopolite? civil ou militaire? A chacun de ces caractères correspondent des répercussions d'une importance indéniable.

Mais il ne suffit pas de considérer ce qui a été voulu par ceux qui enseignent et par le pouvoir auquel ils obéissent. La pratique n'est pas toujours d'accord avec la théorie. Port-Royal fulminait contre les auteurs dramatiques qui, par la plume de Nicole, furent qualifiés d'empoisonneurs d'âmes; et en même temps il faisait lire aux écoliers les tragédies de Sophocle et d'Euripide qui allaient éveiller le génie de Racine et le pousser du côté du théûtre. Que de fois les conséquences d'une mesure se dérobent de la sorte aux prévisions de ceux qui la prennent !

Il faut donc interroger les programmes. Quelle part y est faite aux sciences, aux lettres, aux arts, aux exercices du corps? Quelle est la proportion entre les différentes branches se rattachant à la littérature? Il n'est pas indifférent que les problèmes de la philosophie soient ou non posés devant les jeunes esprits ; ce n'est pas sans motif que les heures accordées à l'enseignement philosophique ont toujours été réduites ou supprimées, chaque fois que la peur de l'Idée a régné en France, c'est-à-dire après des révolutions qui en avaient démontré la force expansive, comme on peut le vérifier sous le premier et le second Empire. Ce n'est pas sans raison non plus que Michelet et Quinet furent chassés de leur chaire par la réaction triomphante, de même que Guizot eut pendant plusieurs années la bouche fermée par le gouvernement de la Restauration. L'histoire, elle aussi, a été bien des fois suspecte

et proscrite, et Ton comprend qu'elle ait efTarouché des autoritaires endurcis, si Ton se rend compte des effets qu'elle peut produire.

Le XVIII* siècle en offre un exemple éclatant. En ce temps-là, on peut constater une certaine décadence des études classiques. Le latin perd du terrain. Fontenelle, quand il écrit ses Eloges des savants, ne croit plus nécessaire de contraindre la langue de Cicéron à exprimer les mystères de Talgèbre ou de la physique. Le latin est trahi par ses meilleurs amis. RoUin écrit en langue vulgaire son Traité des études et on le félicite de savoir parler le français comme si c'était sa langue naturelle. Quant au grec, on ne le sait guère. « Dans trente ans, écrit en 1753 un Père Jésuite*, personne ne saura lire le grec. » Exagération évidente ! Mais Rousseau, Marmontel, Diderot ne lisent Démosthènes ou Platon que dans une traduction. Qu'est devenu le temps où Budée, pour écrire à ses amis, se servait de la langue d'Athènes? Un seul grand écrivain du xvni* siècle échappera à cette ignorance, et cela seul suffirait à colorer son talent d'une teinte particulière. C'est André Chénier que je veux dire. Seulement il est lils d'une Grecque et né à C!onstantiaople ; il aime d'un amour quasi filial

Ce langage sonore aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.

Mais, tandis que les Grecs et les Romains perdent momentanément de leur influence littéraire, ils conquièrent en revanche une énorme inlluence politique et sociale. Rousseau propose Sparte et la Rome primitive à l'admiration de ses contemporains. 11 vante la vertu et la simplicité de Cincinnatus. Il ar sans cesse à la bouche et devant les yeux les héros de Plutarque. Vers 1750 commencent à retentir en France des mots qu'on n'y entendait plus depuis longtemps. On y parle de démocratie et de citoyens. Le nom de tyran descend de la scène tragique dans la rue et est appliqué tout bas au roi régnant. Ce sont là des réminiscences de la Grèce et de Rome. Mablv écrit* : « L'histoire de ces deux peuples est une grande école

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