‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 116 sur 135 · Souvenirs de la Révolution (les sociétés populaires · texte numérisé non relu

Souvenirs de la Révolution (les sociétés populaires

collège aux débats du Forum. iNotre admiralion élait gagnée d'avance aux institutions de Lycurgue et aux tyrannicides des Panathénées. On ne nous avait parlé que de cela... Les plus anciens d'entre nous rapportaient qu'à la veille des nouveaux événements le prix de composition de rhétorique s'était débattu entre deux plaidoyers à la manière de Sénèque l'orateur en faveur de Brutus l'ancien et de Brutus te jeune... Le lauréat fut encouragé par l'intendant, félicité par le gouverneur, couronné par l'archevêque. » Des jeunes gens ainsi encouragés, félicités, couronnés, pour s'être montrés bons avocats des actes les plus farouches qu*ait inspirés aux Romains l'amour de la liberté, étaient tout disposés à transporter dans la société moderne les idées antiques dont ils étaient remplis. Ils portaient en eux la Révolution...

Est-ce à dire que Tite-Live, Tacite, Plutarque soient les seuls ou les principaux auteurs de la Révolution française, que sans eux elle ne se fût pas accomplie? Assurément non. Mais autant il serait puéril d'amplifier jusque-là leur action, autant il serait déraisonnable de la nier. Or, si un enseignement historique exclusif, aidé d'une rhétorique assortie, a pu avoir pareilles conséquences, on peut imaginer combien il importe de noter dans l'enseignement littéraire l'espace accordé aux diflférentes branches.

Les effets ne sont pas les mêmes, selon que, dans l'étude des langues mortes, dominent les auteurs profanes ou les auteurs sacrés, selon que le latin tire à lui presque toute l'attention ou que le grec obtient une recrudescence de faveur. Par cela seul que Ronsard et ses amis, au collège de Coqueret, se sont plongés dans Pindare, Anacréon, les trafiques athéniens, aussitôt les sujets de leurs poèmes, leur style, les mots qu'ils forgent attestent ce retour à l'hellénisme. Corneille, élève des Jésuites, qui sont surtout latinistes, fait une sorte de cours d'histoire romaine en sept ou huit tragédies. Racine, élève de Port-Royal, où on lui aj)prend à remonter jusqu'aux originaux imités par les Romains, s'inspire d'Euripide, de Sophocle, d'Aristophane et met volontiers en scène les fables de la Grèce primitive.

On aura soin également de marquer les étapes par lesquelles le français, relégué d'abord avec mépris hors de l'école, finit par y pénétrer en vainqueur. L'Oratoire commence par l'ad-

mettre dans les classes inférieures; Port-Royal renonce à Tétrange coutume de faire apprendre à lire en latin et introduit des compositions françaises. Après Tépanouissement littéraire contemporain de Louis XIV, des auteurs pris parmi les modernes se glissent au programme. Esther et Athalie trouvent déjà grûce auprès de Rollin, si Molière est encore écarté. Puis le cercle s'élargit. Le xvii* siècle devient peu à peu une seconde antiquité digne d'être étudiée comme Tautre et à son tour il est sommé de partager avec des rivaux plus jeunes. Le temps n'est pas loin où Victor Hugo est devenu « classique », au sens étroit du mot, et je me souviens d'avoir lu des protestations * contre un décret ministériel mettant aux mains des futurs bacheliers la préface de Cromwell. Vaines protestations ! Le mouvement commencé ne s'arrête point. Notre génération a vu le prix d'honneur de rhétorique, si longtemps réservé au discours latin, passer à la composition française, et la langue nationale, illustrée par tant de chefs-d'œuvre, monter enfin au premier rang.

Croit-on que cette lente invasion des modernes dans un domaine qui leur fut si longtemps interdit soit à négliger pour rhistorien de la langue et de la littérature? Est-il exagéré de dire qu'elle a ^contribué à dégager nos écrivains du latinisme qui pesait sur eux comme un joug pendant et après la Renaissance; à rendre Tallure de leur style plus légère et plus leste; à façonner le goût public en donnant pour nourriture aux enfants le suc et la moelle du génie français ; à renforcer l'âme même de la nation par une assimilation permanente d'éléments qui ont aidé à la former ?

Les langues étrangères, à leur tour, n'échapperont pointa l'examen de l'historien. 11 notera quand telle ou telle apparaît au programme ou en disparaît. Que l'espagnol et l'italien soient au nombre des objets étudiés à Port-Royal; qu'en 1732 l'abbé Pluche propose de remplacer l'espagnol par l'anglais; que l'allemand et plus tard le russe soient admis dans les lycées de notre siècle, ce sont là des faits dont il me parait superflu de faire saillir le sens et la portée.

1 . René Doumic. Éludes sur la litléralure française, 2« série. Perriny Paris, 1899.

Pourtant notre enquête est loin d'être terminée. Elle serait singulièrement incomplète, si elle négligeait les méthodes usitées. J'ai déjà dit où avait mené Tabus des exercices oraux ; Fexcès des exercices écrits peut expliquer pourquoi l'éloquence des orateurs de notre Révolution, Danton excepté, est souvent si livresque, et comment il se fait que leurs discours soient si rarement des répliques directes à ce qui vient d'être dit. Autre est le résultat produit par renseignement, autres sont les qualités et les défauts qu'il développe, selon qu'il est actif ou passif, concret ou abstrait, selon qu'il s'adresse à la mémoire ou au jugement, à l'oreille ou aux yeux, etc. Qu'on [î^e représente les changements profonds causés depuis une cinquantaine d'années par Tintroduclion de la méthode historique dans la théologie, la philosophie, la critique, la philologie! Qu'on embrasse les vérités nouvelles, qui, observées à l'aide d'un nouvel instrument, sont sorties de la nuit et entrées pour toujours dans notre champ visuel comme les étoiles que l'astronome découvre en se servant d'un télescope perfectionné ! Et l'on comprendra qu'il est nécessaire de savoir, non seulement ce qu'on étudiait, mais comment on étudiait chaque chose à toute époque. L'histoire romaine, froidement ramenée à un enchaînement serré de causes et d'effets, n'excite plus les mêmes enthousiasmes irréfléchis que présentée comme un traité de morale en action. La philosophie, si elle accepte une consigne, si elle approuve ou réfute sur commande, ne mérite pas et n'obtient pas l'ascendant qu'elle a le droit d'espérer, quand elle est un libre essai de réponse aux questions <iue nous posent la vie et la mort.

Il y a aussi façon et façon d'enseigner les lettres. M. Compayré rappelle * qu'au début du xvii* siècle les cahiers d'un rhéteur de la décadence nommé Aphtonius jouirent dans les collèges d'une estime singulière ; or les exercices littéraires imaginés par cet obscur praticien en l'art de bien dire étaient d'une rigoureuse uniformité ; l'ordre des développements y était toujours le même; la marche de la pensée y était réglée comme

1. Histoire critique des doctrines de V éducation en France^ ï, 421. Librairie Hachette.

celle d'un automate. Et M. Compayré à ce propos émet cette conjecture fort plausible : « Cest peut-être aux habitudes scolaires contractées dans des collèges où Aphtonius régnait en maître avec sa réglementation formaliste, avec son machinisme oratoire, qu'on doit attribuer en partie la régularité qui distingue la littérature du xvii* siècle. » Il est bien certain, en tout cas, que les traductions pomponnées qu'on appelait alors w les belles inQdèles » concordent avec cette rhétorique à l'ancienne mode ; et qu'au contraire le souci de minutieuse exactitude, qui a primé et parfois remplacé celui du beau langage chez les maîtres épris, après la guerre de 1870, des mérites de l'érudition germanique, a maintes fois alourdi la prose fran* çaise, encombré nos livres d'histoire d'un fouillis de notes parasites, ennuagé la philosophie d'un jargon apocalyptique, hérissé môme des œu\Tes à prétentions littéraires d'une broussaille de termes épineux.

On le voit, l'historien idéal, dont nous essayons de préparer la besogne, devra être doublé d'un psychologue rompu aux problèmes si nombreux qui relèvent de la pédagogie.

§2. — Parmi les institutions permanentes intimement liées à l'évolution littéraire, nous rencontrons sur notre chemin les Compagnies de gens de lettres, dont l'Académie française peut passer pour le type le plus accompli. Aussi est-ce son histoire qui va nous servir à démêler leur rôle.

On peut faire tout d'abord une remarque générale. Toute institution permanente est conservatrice de sa nature; elle aime la stabilité, par cela seul qu'elle est stable. A plus forte raison en est-il ainsi pour une Compagnie, où l'on entre déjà mûr et d'où Ton ne sort que par la mort. L'Académie française, à sa naissance, représentait assez exactement le goût moyen de la société environnante; mais, dès qu'il fut décidé que le nombre de ses membres ne dépasserait pas quarante et que les nominations seraient viagères, il s'ensuivit un renouvellement si lent du corps académique que la majorité se trouva bienti^t en retard sur le mouvement du dehors. Ce retard, qu'on peut évaluer à un espace de quinze à vingt ans, n'a depuis lors jamais cessé d'exister et il durera autant que ce sénat litté-

raire; il est dû en eflet aux conditions de son existence; il tient à la constitution de rAcadémie elle-même ; il en explique les caractères essentiels.

Une lutte nécessaire s'établit entre deux forces, Tune intérieure qui tend h la maintenir dans ses opinions et ses habitudes, l'autre extérieure qui tend à la mettre en harmonie avec les changements opérés autour d'elle. D'une part, elle est un centre d'opposition aux idées neuves et aux mots nouveaux; elle est un conservatoire de la littérature et de la langue nationales ; elle a écarté sans pitié un certain nombre d'hommes ou de termes qui effarouchaient par trop son attachement au passé. Mais, d'autre part, elle subit la pression perpétuelle de la vie ambiante, et elle y cède bon gré mal gré ; puis, il faut bien qu'elle puise dans le milieu qui l'enveloppe pour combler les vides que la mort crée dans ses rangs; aussi, à mesure que les nouveautés triomphent et cessent d'être nouvelles, s'ouvret-elle aux hommes qu'elle a repoussés, admet-elle un à un les vocables qui l'ont choquée ; elle enregistre ainsi les réputations consacrées et les faits acquis ; elle se rallie sur le tard aux révolutions qui ont réussi. Seulement d'ordinaire, au moment où elle accepte ce qu'elle n'a pu empêcher, elle est déjà distancée par la société qui a continué de marcher; elle se trouve derechef en arrière, défendant ce qu'elle condamnait vingt ans plus tôt, combattant ce qu'elle accueillera vingt ans plus tard.

Quelques exemples permettront de saisir le jeu de ce mécanisme qui se résimie en une série de résistances volontaires et de concessions forcées.

L'Académie à son origine est formée des écri^'ains qui figuraient avec honneur à l'hôtel de RambouiUet et dans les cercles du même genre. Elle est fortement teintée de préciosité. C'est pourquoi, une trentaine d'années après, quand la littérature de ruelle et d'alcôve devient matière à raillerie, quand Molière et Boileau livrent à la risée Chapelain, Cotin et les autres petits grands hommes de la même école, l'Académie garde tant qu'elle peut son admiration et ses suffrages aux écrivains abandonnés par la faveur publique. Elle ne daignera jamais admettre Molière, ce moqueur; elle ne subira Boileau

que sur un ordre formel de Louis XIV; elle recevra de mauvaise grâce La Bruyère ; c'est presque à contre-cœur qu'elle se laissera envahir par les maîtres de la génération nouvelle.

Mais aussi, le grand roi disparu, elle restera fidèle à Tesprit de Tépoque révolue. Elle formera, dans la première moitié du xvm* siècle, comme un petit xvn* siècle posthume. Elle exclura Tabbé de Saint-Pierre pour avoir osé juger avec sévérité le souverain défunt. Elle sera hostile aux novateurs. Montesquieu aura grand peine à se faire pardonner les hardiesses de ses Lettres persanes et, le jour où Ton se sera résigné à le recevoir, il sera tancé vertement sur Tinsuffisance de ses titres à pareil bonneur. Voltaire, repoussé plusieurs fois, multipliera les tours d'adresse pour se faire admellre et il n'entrera que grâce à un certificat de bon catholique arraché à la complaisance d'un père jésuite.

Notre siècle nous montre les mêmes efforts passionnés contre les inventeurs de formes ou de pensées nouvelles, les mêmes soumissions tardives à la force des choses. Le romantisme^ vainqueur sur la scène, dans le roman, dans la poésie, est, longtemps après 1830, férocement combattu pai* TAcadémie. Elle ferme obstinément ses portes à Balzac, à Dumas père, à Michelet. Quand Victor Hugo se présente, on lui préfère Dupaty, un de ces immortels comme il y en a tant, morts de leur vivant. Et Thiers dit alors à Cousin : « Je donnerai ma voix à M. Hugo, quand vous m'aurez montré quatre vers de lui qui soient seulement médiocres*. » Chacun sait les impertinences qu'Alfred de Vigny dut essuyer au cours de ses visites à 'ses futurs collègues. On attendit pour laisser entrer Musset qu'il fût l'ombre de lui-même.

En vertu de la règle posée, que sera l'Académie sous le règne de Napoléon III? Un refuge des idées qui régnaient au temps de Louis-Philippe ; le temple des regrets orléanistes ; un rendezvous pour les débris du régime tombé. Guizot, le ministre renversé avec le trône en 1848, y est le grand électeur et chaque séance solennelle est un prétexte à épigrammes contre le gouvernement et la littérature du jour. 11 est permis de dire que

1. Cousin, par Joies Simon, p. 88. Petite collection Hachette.

c'est un symptôme inquiétant pour une école littéraire, quand ses représentants les plus saillants ont enfin leur fauteuil sous la coupole : Thommage qui lui est rendu est presque funéraire ; elle est bien près d'être morte, dès qu'elle a sa place en ce musée des antiques.

L'Académie sert ainsi de frein pour ralentir le mouvement qui emporte la langue et la littérature; mais il ne faut pas s'en tenir à ce coup d'oeil rapide sur la fonction qu'elle remplit; il est bon de la préciser par des faits.

Fille de l'époque précieuse, l'Académie naquit puriste. Sur la proposition de Faret, elle se donnait pour tâche de « nettoyer la langue des ordures qu'elle a contractées dans la bouche du peuple et les impuretés de la chicane. » Elle prélendit donner la liste des mots de bel usage, exercer en matière de vocabulaire et de grammaire une sorte de magistrature. D'autre part, conformément aux vues de Richelieu, elle devait avoir dans la république des lettres une autorité officiellement reconnue; et, conformément à l'esprit du temps, elle crut qu'elle pouvait fixer cetle chose vivante et par suite incessamment changeante qui s'appelle une langue. C'est en vue de mettre dans le français toute la dose possible d'élégance et d'immobilité qu'elle commença son fameux dictionnaire.

Elle est restée fidèle à sa tendance primitive. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que la langue se transformait dons le temps même où l'on proclamait l'éternité de certaines formes passagères. Une épigramme courut bientôt Paris, épigramme qui n'était pas une simple méchanceté, mais qui exprimait une vérité aujourd'hui incontestée :

On fait, défait, refait ce beau dictionnaire,

Qui, toujours très bien fait, sera toujours à faire.

Dès lors l'Académie dut renoncer à la chimère d'arrêter le mouvement; elle se contenta d'en diminuer la vitesse. Elle a opposé une barrière infranchissable à certains mots créés par le peuple ou les écrivains, ou encore importés de l'étranger; elle a forcé les autres à faire un vérUable stage avant d'obtenir leurs lettres de grande naturalisation ; elle les a traités comme des candidats à la nationalité française, dont bon nombre.

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après trois ou quatre scrutins, ont fini par obtenir droit de cité. En la plupart des cas, elle n'a, peut-on dire, que le veto suspensif. lia décision suprême appartient à Tusage, c'est-àdire en somme h la nation qui demeure la vraie souveraine, malgré tous les efforts qu'on a pu faire pour lui imposer la volonté d'une élite qui est parfois une coterie. Cela est si vrai que TAcadémie finit toujours par céder, quand le public s'obstine à lui donner tort. 11 suffit de considérer, pour s'en convaincre, les éditions successives du dictionnaire et surtout les dernières. En notre siècle, sous l'action des idées démocratiques, le purisme a été vaincu ; les mots nouveaux ont fait en foule irruption. Mais, qu'il y ait inondation ou infiltration, l'Académie est toujours une digue au fiot envahisseur; sa force de résistance alM)utit régulièrement à un compromis, où la combinaison des éléments est variable entre la tradition et l'innovation.

11 en est de même, si l'on considère l'orthographe, la prononciation, la syntaxe. L'Académie opère là encore une série de transactions. L'orthographe qu'elle consacre est à mi chemin entre le système phonétique et le système étymologique; la langue écrite suit lentement, d'âge en âge, les changements qui se produisent dans la langue parlée ; et les règles, multipliées par des grammairiens subtils, se simplifient aussi à mesure qu'augmente le nombre des gens sachant lire et écrire. On peut affirmer, du reste, que l'Académie, institution aristocratique, autoritaire et centralisatrice, qui a été un grand instrument d'unification pour la langue française, voit son influence décroître dans la France nouvelle. Elle n'a plus la même raison d'être qu'autrefois dans une époque où le bon usage a cessé d'être « le bel usage », où le dédain du populaire est un sentiment suranné, où la liberté en tout domaine a été revendiquée avec passion. Aux Parisiens elle apparaît souvent comme attardée, comme venant à la remorque de l'opinion publique, comme une chambre d'enregistrement pour des arrêts qui lui sont dictés ou imposés par la société environnante. Elle est déjà plus respectée en province ; mais c'est parmi les étrangers qu'elle a gardé le plus de prestige, et la chose est aisée à comprendre ; sur bien des points elle les tire d'un chaos d'incertitudes oCi ils risque-

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raient de se perdre; pour eux elle continue à faire loi, à représenter officiellement Tusage établi.

Si son influence sur la langue demeure considérable, quoique amoindrie, que dire de son influence sur la littérature? Elle a toujours été moins forte ; cependant elle s'est exercée et s'exerce encore sur les écrivains, surtout à trois moments de leur existence ; d'abord quand ils débutent ; puis quand ils sont candidats à l'Académie ; enfin quand ils en sont devenus membres.

Aux débutants ou, du moins, à ceux dont la renommée n'est qu'à demi faite, elle offre des encouragements sous forme de prix qu'elle leur décerne.

il faudrait distinguer ici les prix qui sont donnés après concours à des œuvres manuscrites dont le sujet est fixé par l'Académie elle-même et dont les auteurs doivent rester inconnus à leurs juges, et ceux qui sont accordés à des ouvrages imprimés et livrés au public.

Les premiers ne sont qu'au nombre de deux et alternent d'année en année (prix de poésie, prix d'éloquence). Ceux qui les briguent sont réduits à enfermer leur pensée. dans un cercle tracé d'avance; ils sont soumis à des conditions d'espace et de temps rigoureuses ; ils ne peuvent ainsi se mouvoir en pleine liberté; en revanche ils sont protégés en grande partie contre les passe-droits par les enveloppes cachetées qui dérobent leurs noms à la symphatie ou à l'antipathie de la compagnie ; ils ont chance d'être simpartialement appréciés. On a beaucoup médit de ces récompenses. Elles ne délivrent certes pas un brevet de génie à qui les obtient. On rencontrerait toutefois sur la liste des lauréats plus d'un nom devenu illustre : Victor iiugo, Sainte-Beuve, Villemain et bien d'autres ont trouvé dans ces premiers succès, non pas une simple satisfaction de vanité, mais une invitation à mieux faire et à s'engager plus avant dans la carrière des lettres.

Quant aux autres prix, ils se sont multipliés de telle façon, par suite de legs et de donations, que l'examen des volumes présentés aux suffrages des académiciens est devenu pour eux une charge très sérieuse et que le total des sommes distribuées chaque année s'élève aux environs de cent mille francs. Les écrivains qui appellent ainsi sur eux, à visage découvert, l'atten-

lion de TAcadémie, ont été souvent accueillis ou repoussés pour des raisons qui n*avaient qu'un rapport lointain avec la littérature ; bien des fois leurs opinions politiques, religieuses, philosophiques, ou les recommandations de quelque puissant protecteur ont beaucoup plus que leur talent, déterminé les sentences du bavant, mais partial aréopage. Le corps académique a de la sorte encouragé, suivant les temps, telle ou telle tendance sociale. Il a aussi poussé les esprits vers un certain genre de qualités et de défauts littéraires. Il n'aime pas plus les étrangetés ou les nudités de formes que les audaces de pensée. Une longue expérience a prouvé qu'il préfore la correction à la verve inventive et, s'il faut ciioisir entre deux maux, l'excès de pondération à l'excès d'originalité. 11 n'a jamais été clément aux écarts d'imagination et il a toujours refusé ses couronnes aux novateurs hardis et violents. En revanche, il a trop souvent honoré d'une complaisante indulgence des œuvres douceAtres qui, remplaçant le bon style par les bonnes intentions, auraient mérité des prix de découragement pour avoir porté près de la perfection l'art de rendre la morale ennuyeuse. Pourtant, bien que ses largesses se soient à maintes reprises égarées sur de piètres médiocrités, il est juste de ne pas oublier que de nos jours Alphonse Daudet, MM. Anatole France, Loti, Bourgel, Lemaître, pour ne citer que les plus connus, y ont eu large part; que beaucoup de travaux solides et utiles, mais peu susceptibles d'être goûtés par le commun des lecteurs, ont dû les moyens de s'achèvera ces libéralités intelligentes; qu'enfin, pour beaucoup d'écrivains novices, ces distinctions, accompagnées d'une petite somme d'argent ont été la vie, l'indépendance, le loisir de travailler assurés pour plusieurs mois, l'accès ouvert aux revues, aux journaux, aux théâtres, bref une aide précieuse aux jours difficiles des premiers pas vers la lumière.

Il convient d'ajouter que l'Académie, au cours de son existence déjà longue, s'est affranchie de certaines conventions et

midités. A Torigine, par exemple, le prix d'éloquence, fondé par Balzac, était en réalité destiné à récompenser un sermon élégamment écrit; il garda ce caractère jusqu'en 1758 où l'éloquence sacrée fit place à l'éloge des grands citoyens et des grands écrivains ; et depuis lors, cet exercice oratoire tend à se

transformer en une élude historique et critique où sont mis en balance mérites et démérites du grand homme désigné aux candidats. Une transformation analogue s'est produite pour le prix de poésie, créé par Pellisson ; pendant un siècle environ, le sujet imposé fut la mise en relief de Tune des vertus du souverain ; mais il arriva que le nombre de ces vertus royales, si grand qu'il pût être, finit par s'épuiser, et, à partir de Fan 1753, le choix des sujets à traiter prit une variété qui n'est plus aujourd'hui emprisonnée dans aucune limite.

L'Académie, qui a ainsi quelque action sur les écrivains désireux d'obtenir en passant ses faveurs, en a bien davantage, comme il est naturel, sur ceux qui aspirent à y conquérir un fauteuil. Un candidat, quel qu'il soit, courtise et flatte volontiers les gens dont dépend sa nomination. S'il est critique, il découvrira des beautés cachées dans le livre ou la pièce de l'éminent confrère dont il espère la voix ; il ménagera l'opinion de tel salon qui est une antichambre connue de la docte assemblée parmi laquelle il désire siéger. S'il a été d'aventure un briseur d'idoles, s'il a porté dans sa jeunesse le drapeau d'une révolution ou d'une émeute littéraire, il sera tout à coup atteint d'un accès de modération ; il affichera une sagesse tout au moins provisoire. Dans l'œuvre d'un Voltaire ou d'un Sainte- Beuve, il est aisé de signaler tel ouvrage ou tel passage qui prouve que l'auteur était, au moment où il l'écrivit, en mal de candidature académique. Dans cet assagissement quelquesuns sont allés au delà de ce qu'aurait exigé la prudence; il en est qui ont atténué, adouci leur pensée jusqu'à la trahir ; on pourrait en citer qui dans les visites officielles, prélude obligatoire de toute élection, ont humilié plus qu'on ne voudrait leur indépendance. L'ambition d'entrer à l'Académie, en inclinant les tètes les plus fières, n'a donc pas toujours favorisé la franchise, et l'on comprend que des caractères peu flexibles se soient mal accommodés des concessions qu'il aurait fallu consentir pour y être admis. C'est pourquoi sans doute de grands écrivains ont dédaigné de se mettre sur les rangs, contents de figurer avec éclat parmi les occupants du quarante et unième fauteuil, celui qui n'existe pas et qui fut toujours le mieux rempli.

La nécessité d'émousser les pointes de son esprit ne cesse pas

d'ailleurs, le jour où Ton a conquis le droit de s'asseoir sous la fameuse coupole. Elle dure et s'accrott même pour tous les membres de TAcadémie. Le respect de certaines convenances, que d'aucuns appelleront conventions (mais le nom importe peu) leur est imposé par le titre commun qui les lie. 11 est difficile à des hommes qui se coudoient à chaque instant et délibèrent ensemble sur des objets moins passionnants que les intérêts vitaux d'un pays, de ne pas avoir entre eux des ménagements et presque [des coquetteries de courtoisie. Le nouveau venu n'est-il pas astreint à prononcer Téloge de son prédécesseur, encore qu'il ait parfois peu d'estime ou une rancune invétérée à l'égard du défunt? La tradition ne veut-elle pas aussi qu'il soit couvert de fleurs par un aine qui peut être un rival jaloux ou un adversaire déclaré? 11 est vrai que les fleurs dont on l'enguirlande ne sont pas toujours exemptes d'épines; que l'épigramme relève fréquemment, comme un grain de poivre, la douceur et la fadeur des discours de réception ; que le suprême de l'art consiste même, en pareil cas, à savoir, comme disait Régnier, « sucrer sa moutarde ». Mais il n'est pas moins vrai qu'à l'Académie, comme dans un salon, il est de règle de mettre une sourdine à ses opinions, de procéder par demi-mots et sous-entendus. De là est né ce qu'on nomme « le style académique ». C'est un style fleuri, élégant, ingénieux. L'esprit y entre comme un ingrédient à peu près indispensable. Allusions délicates, périodes harmonieuses, phrases pompeuses ou finement ciselées en sont les ornements ordinaires. Le malheur est que, comme toujours, le défaut tient à la qualité. Alphonse Daudet raille quelque part * « ce style académique avec des « un peu », des « pour ainsi dire », qui font à tout moment revenir la pensée sur ses pas, comme une dévote qui a oublié des péchés à confesse, un style orné d'arabesques, de paraphes, de beaux coups de plume de maître à écrire... » Et il faut avouer que la raillerie ne porte point à faux. Un vers gamin* de Musset rit dans toutes les mémoires :

Nu comme le discours d'un académicien...

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