LES CÉNACLES
lières et implacables d'aujourd'hui pour hier et de demain pour aujourd'hui. Au temps de la Renaissance, lorsque les poètes, dans un essai de groupement renouvelé des Grecs d'Alexandrie, forment sous le nom de Pléiade une brillante constellation, il faut entendre de quel ton ils parlent de leurs confrères du moyen âge et même des disciples encore vivants de Marot : « Parmi les anciens poètes françoys, quasi seuls Guillaume du Lauris et Jean de Meun sont dignes d'estre leus, non tant pour ce qu'il y ait en eux beaucoup de choses qui se doivent immiter des modernes, que pour y voir quasi comme une première imaige de la langue françoyse vénérable pour son antiquité. Quant aux récents qui ont esté nommez par Clément Marot en un certain épigramme à Salel, ils sont sujets à bien des reproches. La tourbe de ceux (hors mis cinq ou six) qui suyvent les principaux, comme port'enseignes , est si mal instruite de toutes choses, que par leur moyen nostre vulgaire n'a garde d'estendre guère loing les bornes de son empire. » Amsi s'exprime Joachim du Bellay* et il balaye à Fégout « rondeaux, ballades, virelays, chants royaulx, chansons et autres telles espisseries... » Même mépris insultant pour le théâtre des siècles précédents. Qu'on ne parle plus des mystères ! C'était bon pour les populations ignorantes de ces temps barbares* Grévin écrit (Prologue de La IrésoriOre) :
Ce n'est notre intention De mesler la religion Dans le sujet des choses fei notes.
Aussi jamais les lettres sainctes Ne furent données de Dieu Pour en faire après quelque jeu.
Geluy donc qui voudra complaire Tant seulement au populaire, Celuy choisira les erreurs Des plus ignorants bateleurs...
Et Jehan de la Taille, en tête des Corrivaux, fait cette profession de foi : « Vous y verrez non point une farce ni une moralité; nous ne nous amusons point en chose ni si basse ni si sotte, et qui ne montre qu'une pure ignorance de nos vieux
i. Défense et illustration de la langue françoyse.
Françoys... Aussi avons-nous grand désir de bannir de ce royaulme telles badineries et sottises... »
C'était dur pour les pauvres auteurs du moyen j\ge. Sans doute les œuvres ne répondaient pas toujours à ces superbes déclarations. Plus d'une pièce d alors intitulée comédie n'est qu'une farce affublée d'un nom antique et qui fait piètre figure h côté de la farce immortelle de Y Avocat Paihelin. N'importe! Les jeunes conquérants de la Pléiade n'ont qu'un souci : pousser au tombeau toutes ces vieilleries qui ne meurent pas assez vite. On l'a dit, pour une école littéraire « l'insurrection est le plus saint des devoirs » ; et c'est un devoir que les jeunes accomplissent avec enthousiasme contre le goût et les procédés de leurs anciens.
Mais aussi laissez passer une vingtaine d'années, parfois plus, parfois moins; voici qu'une nouvelle insurrection détrône à leur tour les vainqueurs insolents de la veille. Quand Ronsard mourut en 1585, on lui éleva un tombeau de marbre surmonté de sa statue ; Apollon, les Muses, la France versèrent sur lui des torrents de larmes ; une oraison funèbre fut prononcée, où l'on évoquait les poètes de jadis pour immoler leur mémoire à la sienne. Le Parlement en corps suivit son convoi ; une pluie d'élégies et d'épitaphes célébrèrent Pindare et Homère mis au cercueil en sa personne. Moins de quinze ans après, Malherbe, relisant les poésies de Ronsard, en rayaitla moitié; et, comme on lui demandait s'il . trouvait bonne la moitié épargnée, il répliquait que, réflexion faite, il valait mieux effacer le tout. C'était l'avènement d'une nouvelle école. C'était le déblayage obligatoire que les derniers venus pratiquent avec une brutalité presque féroce aux dépens des devanciers gênants qui encombrent les avenues de la gloire.
Les hommes mêmes qui à distance nous paraissent en matière littéraire les plus conservateurs du monde, les plus purs représentants de la tradition et de Tautorité, ont commencé par être violemment novateurs, par se frayer leur voie à grands coups rudes et souvent injustes. C'est le cas pour Boileau. Nous le voyons de loin, pontife du Parnasse, légiférant tranquillement sur les règles de l'art d'écrire. Nous sommes enclins à nous iigurer qu'il a d'emblée atteint celte sérénité, cette calme assu-