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LES CÉNACLES

rance qui nous frappent dans une partie de son œuvre. Simple illusion d*optique! Il a dû avant tout écarter, terrasser les écrivains qui étaient, lors de ses débuts, en possession de la faveur générale. Il a fait une guerre acharnée à Técole précieuse; il a criblé de railleries Chapelain, Thonnète Chapelain, dont le prestige était si grand que Colbert le choisissait pour dresser la liste des auteurs dignes de recevoir une pension. Ses satires, ses épigrammes ne sont pas seulement des amusements littéraires; ce sont les armes très aiguës dont il usait pour abattre les réputations qui lui volaient son soleil. Aidé de Molière, qui avait donné le premier coup de balai, de Racine, de Furelière, qui mordaient à belles dents, il chassait gaillardement hors de son chemin les illustres de Tépoque précédente. Il annonçait ainsi qu'une nouvelle façon de concevoir la beauté réclamait son droit à la vie et à la lumière.

Le siècle qui finit fut témoin d'un spectacle tout à fait semblable. Peut-être ce brutal : Ote-toi de là que je m'y mette — s'y est-il étalé plus visiblement encore. Le xix* siècle, qui fut savant au point d'ôtre pédant, s'est plu à multiplier les théories sur lart. Chaque école a pris soin de condenser en corps de doctrines ses idées esthétiques, et les systèmes en isme^ romantisme, réalisme, symbolisme, illusionismc, etc., ont pullulé avec surabondance. Or, chacune de ces écoles aux drapeaux si divers a débuté par accabler celle qu'elle remplaçait du dédain réglementaire. Les romantiques proclament Voltaire rococo, s'écrient après le succès d'un des leurs : — Enfoncé, liacinel — vont même jusqu'à le traiter de polisson; ils flétrissent Boileau de son prénom de Nicolas; fiers de leurs longs cheveux, ils jettent aux létes chauves des derniers classiques une injure juvénile; ils les traitent de perruques; ils définissent l'art du xvu* siècle ; le perruquinisme '.

Mais, par un juste retour des clioses d'ici-bas, les réalistes et naturalistes, successeurs et héritiers des romanticiues, leur rendent la pareille. Ils leur reprochent leurs envolées dans les nuages, leurs débauches d'imagination, leurs orgies de lyrisme. Victor Hugo, prophétisant du haut de son rocher de Guernesey,

t. Théophile Gautier. Histoire du romantisme^ p. 4. Voir aussi /otirn a/ lies Goncourt^ II, 51.

438^ ilAt'SES ET LOIS DE l/ÉVOLUTIOX LITTÉHAIUE

est qualiiié de « Jocrisse à Pathinos ». George Sand est foulée aux pieds par M. Zola. Pour les adeptes de Técole du vrai à tout prix, dire d'un roman qu'il est romanesque ou romantique est une condamnation en bonne et due forme. Bref, c'est le renversement des dogmes et des demi-dieux devant qui la génération antérieure s'est prosternée.

Et réternelle Némésis continue son chemin et son œuvre... Les symbolistes, grands prêtres de Tidéal ressuscité, ont dit bientôt de dures vérités à M. Zola. Ceux mêmes qui avaient été de ses adorateurs se sont retournés contre lui. Et dès 1889, il a pu entendre cet anathème à l'adresse des fidèles restés sous sa bannière : « Les jeunes Naturalistes — ils sont déjà bien vieux — copient patiemment la nature à peu près telle qu'un aveugle la verrait... Laboratoire et document! Ces pauvres jeunes gens doivent bien s'ennuyer. Ils n'écrivent, sans doute, que lorsqu'ils sont de mauvaise humeur... De leur œuvre et de celle de leurs maîtres fuse l'ennui. Ce n'est plus le désespoir qu'ont produit les classiques et dont les romantiques se sont follement enorgueillis; c'est tout simplement un ennui bête, animal, un écœurement, un dégoût*... » La roue tourne, tourne; et les symbolistes ont eu déjà leur apogée, leur déclin, et leurs enterreurs. Tant il est vrai que les partisans de chaque formule nouvelle se font leur place enrayant d'un trait de plume les fidèles attardés de la formule qui n'est plus à la mode.

En même temps que ce dédain du passé le plus voisin d'eux, les cénacles ont une confiance extrême en l'avenir, en leur avenir; ce n'est au fond qu'une autre face du même sentiment. Ils sont convaincus qu'ils ont enfin trouvé le beau suprême, le beau absolu. L'art va être renouvelé, que dis-je, créé de toutes pièces. Jamais on n'aura vu, jamais on ne reverra rien de pareil. On éclate en cris d'allégresse et de triomphe. On annonce des écrits, qui feront l'émerveillement de la postérité. On prédit une moisson de chefs-d'œuvre. On va inventer la vraie poésie ; le cerveau humain est gros de prodiges. On répéterait volontiers le vers fameux :

Le soleil est levé : retirez-vous, étoiles 1 1. Charles Morice, Littérature de tout à l'heure, p. 169.

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Quand Pierre de Ronsard a construit laborieusement une ode, on déclare que les anciens sont égalés (ce qui est Féloge le plus hyperbolique pour les hommes de la Renaissance), et un faiseur d'anagrammes découvre dans les lettres qui composent son nom ces trois mots prophétiques : Rose de Pindare. Quand il ébauche la Franciade^ on s'écrie qu'il va naître quelque chose de plus grand que Y Iliade et V Enéide, Il arrive que ces ambitieuses prédictions se réalisent : mais hélas! que de fois la montagne accouche d'une souris! Tel « qui cuide pindariser » et se hasarde en plein ciel sur des ailes fragiles tombe, nouvel

Icare, d'une chute d'autant pluslourde qu'il a voulu s'élever plus haut. Leçon de choses qui n'empêche pas les générations suivantes de faire les mêmes rêves, de tenter les mêmes aventures, d'éveiller au départ les mêmes espérances. Chapelain vécut vingt ans sur la réputation de son poème encore à faire. Il escompta largement la gloire de l'œuvre épique et symbolique qu'il couvait en lui. Mais le jour où il publia la première partie de cette œuvre impatiemment attendue, cette gloire s'éclipsa comme par enchantement et le public eut la cruauté de' ne jamais réclamer la seconde moitié du manuscrit. Ce fut un des plus beaux naufrages poétiques que l'histoire de la littérature ait enregistrés.

Les apprentis écrivains n'en sont pas devenus plus prudents. On parle des enseignements de l'histoire; je vois bien ceux qui les donnent ; je cherche ceux qui en profitent. xNotre siècle a vu les romantiques partir à la conquête de la célébrité avec la même ivresse d'enthousiasme que les poètes de la Pléiade. Et certes, bien des noms glorieux se sont inscrits au livre d'or de la postérité; mais aussi que d'avortemenls douloureux! que de destinées manquées ! Musset, qui fut l'enfant terrible du romantisme, s'est amusé à railler ces théories nébuleuses et ces fièvres poétiques où les illusions et les rêveries de la jeunesse se mêlent toujours à une petite dose d'idées sérieuses et fécondes*. Expérience et railleries ont-elles corrigé personne? J'en doute fort. M. Zola a pu écrire, sans qu'on se moquât trop de lui : « La république sera naturaliste ou elle ne sera pas. » Et

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