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Lettres de Dupuis et Cotonel

4W CALSES ET LOIS DE L'EVOMTION LITTÉRAIRE

peut-être plus près de nous reucontreraitH)n des orgueils aussi grandioses, si j'en crois certaines ironies de la critique *. » Ils font de beaux rêves et nourrissent de vastes projets, dit un peintre peu flatteur des jeunes. M. X. dans sa tête porte un monde. Ce n'est rien de moins qu un monde ce que porte dans sa tête M. X. — M. Y. à ses « madrigaux torrentiels » en voudra sans doute en ajouter d'autres qui ne seront pas moins impétueux. M. Z. a trouvé la formule du théâtre de demain qui est pour rappeler par son nom : Tidéo-réalisme . Ils préparent qui une idéologie, qui « un drame à valeur d'éthopée ». Quelquesuns sont, dès maintenant, absorbés par des occupations dont nous ne pouvons môme nous faire une idée, faute d'avoir jamais rencontré rien d'analogue. Pour un qui, « très en puissance de s'abnégatiser et capable de sortir victorieux de Tascèse magique, a préféré œuvrer d'art, » nous en citerions dix autres qui, tout au rebours, s'abstraient en des travaux mystérieux... »>

Si les prétentions outrecuidantes des cénacles, si leur « intrépidité de bonne opinion » ont provoqué et souvent mérité des moqueries de ce genre, est-ce à dire qu'ils n'aient pas leur fonction utile dans l'évolution littéraire? A coup sûr, il ne faut pas leur demander une critique impartiale et largo. Ils sont coutumiers d'exagérations énormes, de bévues formidables, d'injustices criantes. Et pourtant, malgré l'excès de sévérité qui est leur péché mignon, malgré les paradoxes où la passion les entraine, ils ont le mérite de signaler, dans des œuvres trop complaisamment admirées, dans des règles trop docilement acceptées, des défaillances et des côtés faibles. Mais c'est là le moindre service qu'ils rendent. Leur principale utilité, c'est d'être un principe d'action. C'est d'apporter dans la littérature le mouvement qui est la vie. C'est de pousser en avant les esprits que les Académies tirent en arrière ou voudraient maintenir au repos. Très vive est la lutte entre les deux forces opposées. Un jeune romantique disaitqu'il mangerait volontiers de l'académicien et un académicien s'écriait avec indignation :

Avec impunité les Hugo font des vers ! l. René Doumic. Les jeunes, p. 286. Paris, Perrin et G^«. 1896.

LES CENACLES 441

Siles inimitiés vont rarement jusqu'à ce point de férocité, elles sont toujours d'une vivacité extrême. M. Zola a recueilli tout un volume de polémiques artistiques sous ce titre significatif : Mes haines. Or la lutte est la condition même de tout progrès. Le progrès littéraire est la résultante du combat qui se livre entre les forces contraires. On commence à comprendre qu'il ne peut exister de beau immuable, déforme éternellement la même pour les conceptions changeantes de l'intelligence humaine; qu'en ce domaine, comme en tous les autres, l'immobilisine est la pire des utopies. Mais le mouvement s'arrêterait sans ces démolitions et reconstructions partielles que les différentes générations opèrent à mesure de leur entrée dans le monde. Il est nécessaire de porter l'effort, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, suivant que l'art a suivi avec excès telle ou telle direction. C'est à ce travail incessant que les cénacles consacrent leur énergie et c'est pour cela qu'ils ont tous leur moment de succès et d'éclat, de vogue tout au moins, et leur influence heureuse sur la marche de la littérature.

Outre cette action, qui se fait sentir à l'ensemble du mouvement littéraire, ils ont encore d'autres effets particuliers, qui sont, comme il arrive d'ordinaire, mélangés de bien et de mal. Ils offrent aux débutants un milieu tiède et douillet où leur talent novice peut se développer comme une plante délicate en serre chaude ; ils leur fournissent aussi un centre de ralliement qui les sauve des désespérances de l'isolement et leur permet en pleine bataille de reprendre haleine et courage. Bien qu'en littérature le vieux proverbe : L'union fait (a force soit le plus souvent menteur, les jeunes gens qui se groupent et se serrent autour d'un môme drapeau forment un bataillon carré qu'il est difficile d'entamer et augmentent leurs chances de faire une trouée victorieuse. De plus, en échangeant leurs idées, en les discutant ensemble, ils donnent à leurs conceptions plus de largeur et de solidité que n'en ont souvent les opinions individuelles; ils élaborent en commun un credo artistique qui, sans être parfait, gagne en étendue et parfois en profondeur philosophique.

En revanche, les cénacles dégénèrent volontiers en petites chapelles, où, loin des regards du public, fleurissent dans une

atmosphère surchauiTée et quasi-artificielle les bizarreries et les excentricités. Les talents peuvent s'y déformer aussi bien que s'y former. C'est entre eux une émulation de hardiesse et d'innovation, qui aboutit à Tétrangeté. Le jour où des œuvres couvées dans ce nid ouaté et fermé afTrontent le grand air, elles obtiennent parfois un succès d'effarement ou d'hilarité, qu'elles n'ont pas toujours cherché. Et ce n'est pas le seul danger que le huis-clos fasse courir à ceux qui s'y emprisonnent. On risque d'y prendre une certaine étroitesse de goût. C'est pour ces petites coteries littéraires qu'a été fait le vers de Molière :

Nul n'aura de Tesprit, hors nous et nos amis.

Les complaisances de la camaraderie, les admirations mutuelles, les louanges intéressées faussent le caractère, habituent h déguiser la vérité, ôtent à la pensée son allure franche et digne. Péril plus grave encore î Une école littéraire, comme toute école, contient beaucoup d'écoliers pour un maître, ou, si l'on préfère, beaucoup d'imitateurs pour un esprit original. Parmi les disciples, il en est plus d'un que son tempérament aurait entraîné sur une autre pente. Du temps où le réalisme était en faveur, j'ai connu de soi-disant réalistes qui étaient profondément idéalistes de nature. La mode et les engouements qu'elle suscite, la contagion de l'exemple, le désir d'associer sa fortune à celle d'écrivains déjà connus déterminent beaucoup de débutants à professer des théories contraires à leur propre talent et partant à composer des œuvres forcément médiocres. Ces suiveurs se condamnent ainsi à n'être que des copies, des reflets. Heureux ceux qui savent se détacher du troupeau, où ils se sont fourvoyés, assez à temps pour redevenir eux-mêmes !

En dirai-je davantage? A quoi bon? Les écoles littéraires se recommandent à l'historien par leurs polémiques bruyantes. 11 n'a garde de les oublier; mais il doit suivre minutieusement leur vie plus ou moins courte; car leur naissance et leur disparition marquent des dates importantes, qu'il aurait peine à fixer autrement; elles lui indiquent d'une façon précise les moments où s'opèrent ces variations du goût dont il s'efforce de dérouler l'enchaînement.

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