‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 121 sur 135 · RAPPORTS D UNE LITTÉRATURE AVEC LES LITTÉRATURES ÉTRANGÈRES ET AVEC · texte numérisé non relu

RAPPORTS D UNE LITTÉRATURE AVEC LES LITTÉRATURES ÉTRANGÈRES ET AVEC

SON iPROPRE PASSÉ

Une littérature n'est pas isolée dans l'espace ni dans le temps. Elle soutient des rapports avec les autres littératures qui se sont développées antérieurement ou qui se développent simultanément dans les pays étrangers. Elle en soutient aussi à chaque époque de son existence avec les œuvres de son propre passé. Il nous faut considérer maintenant ces deux catégories de relations nouvelles.

§ 1. — Quand on découvre des ressemblances entre une littérature et les autres littératures avec lesquelles elle a pu se trouver en contact, on peut être en présence de trois cas bien distincts : ou la littérature donnée a passé par les mêmes phases que ses sœurs sous l'influence de causes analogues ; ou bien elle a subi leur action ; ou encore elle leur a fait sentir la sienne.

Le premier cas n'est pas rare. Il est parfois d'une netteté qui ne permet aucune supposition d'influence s'exerçant d'un pays ou d'un siècle à un autre. Ainsi quand on voit, dans notre moyen âge, nos chansons de geste se former comme les poèmes homériques, puis les trois grands genres littéraires, (épique, lyrique, dramatique) se succéder dans le même ordre que dans la Grèce ancienne, comme il est impossible d'attribuer à Tigno-

rance de nos ancétnes une imitation voulue ou même inconsciente de la civilisation hellénique, il faut bien convenir que la marche de révolution en France a dû être déterminée par une similitude des conditions ambiantes ou par une loi générale gouvernant le développement intellectuel des nations dans leur âge primitif. Mais, dans les temps modernes, Tindépendancede deux mouvements parallèles n*est pas aussi facile à reconnaître. Il arrive (et même la chose est de plus eu plus fréquente) que plusieurs nations voisiues voient à la fois triompher chez elle» des idées presque identiques. Faut-il admettre alors que ces voyageuses ailées et invisibles, parties d'un seul point, ont, avec la vitesse de l'éclair, franchi ces lignes idéales qu'on appelle des frontières?

On ne peut pas répondre non sans examen. Les peuples ne sont plus aujourd'hui séparés par des murailles de la Chine. Entre eux s'opère un va-et-vient perpétuel d'hommes, de livres, de journaux. Tel fait, qui s'est passé à Paris ou à Londres, se propage et se répercute au bout du mondf avec une merveilleuse rapidité. Cependant, pour peu que la transformation des habitudes et des goûts qui nous a frappés ait une certaine profondeur et qu'elle apparaisse en plusieurs milieux éloignés et différents de langue et d'organisation sociale, il est bien difficile de croire à une transmission d'une pareille promptitude et l'on est obligé de se demander s'il n'y a pas eu sur ces points divers naissance multiple de phénomènes semblables. L'unité géographique de l'Europe a beau être brisée en une quantité d'Étals, n'y a-t-il point des éléments communs à ces Ëtats comme aux membres d'un môme corps? Certaines conditions de vie, certaines coutumes, certains besoins n'ont-ils pas une coexistence internationale? On ose * , reprenant un mot de Goethe, parler déjà de littérature européenne. On peut pressentir et, en partie, constater une pénétration mutuelle des races qui habitent notre vieux monde. On peut, sans trop exagérer, dire que, dans le domaine littéraire, les États-Unis d'Europe sont en voie de formation. Il est donc permis de croire que les nations de l'Occident, unies par des intérêts solidaires et par des liens fraternels en

1. Josephtexie. Études de liltérature européenne. Armand GoUd, 1878.

d<^pit des barrières et des inimitiés qui les séparent, se sont par moments trouvées en communion spontanée de pensées et de désirs *.

Ainsi, quand on étudie ces raffinements de langage, cette recherche de bel esprit, ce bariolage de métaphores qui, sous le nom de préciosité, d'euphuïsme, de marinisme, de cultisme, ont, à la fin du xvï" siècle et au commencement du xvu', charmé la France, TAngleterre, Tltalie, TEspagne, il semble que, sans aucune contagion épidémique, la manie d'alambiquer ait rencontré dans toutes ces contrées de suffisantes raisons d'être. Il en est de même pour ce mystérieux « mal du siècle » que Gœthe, Chateaubriand, Oberman, Byron, Ugo Foscolo ont crié ou soupiré, chacun à sa manière, dans les dernières années du xviii* siècle et dans les premières années du nôtre. Peut-on lui assigner une patrie unique? Ou faut-il lui i^n accorder plusieurs? Question que je ne prétends nullement trancher en ce moment, non plus que celle-ci : les idées démocratiques, dont l'expansion triomphale sur les deux rivages opposés de TAtlantique est un des faits les plus saillants de la période contemporaine, n'auraient-elles pas rencontré dans toute une vaste région un terrain favorable à leur éclosion? Pour répondre à ces points d'interrogation, une étude méticuleuse des sociétés et des époques qui nous les posent est indispensable. 11 me suffît d affirmer qu'à première vue il ne paraît pas déraisonnable de chercher la solution du problème ailleurs que dans la tendance et l'aptitude qu'ont les hommes h imiter leurs semblables.

Mais ce n'est pas à dire que l'imitation n'ait rien à voir dans d'autres cas de rapprochement entre deux littératures. Elle en est souvent l'explication naturelle et nécessaire. Et cela n'est pas contradictoire avec l'hypothèse que nous avons émise de Ja naissance en plusieurs berceaux de certaines formes d'art ou de certaines façons de penser et de sentir. Tout au contraire. Pour qu'une conception du beau passe d'un groupe d'hommes h un autre groupe d'hommes, il faut qu'il y ait déjà entre eux certaines analogies; une idée, comme une plante, ne s'accli-

\. Voir Bougie, Les idées égalitaires» Alcan, 1899.

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mate hors de sa terre natale que si elle rencontre un sol pour ainsi dire prédisposé à la recevoir. 11 faut, comme on Ta dit, une sorte d'harmonie préétablie entre le pays d'où elle arrive et celui où elle pénètre.

Cette réserve faite, il est aisé de noter au cours de notre histoire des influences qui nous viennent du Nord et du Midi, des anciens et des modernes. Au moyen âge elles sont peu puissantes, peu nombreuses; on n'en compte guère que cinq foyers principaux, l'antiquité profane et surtout latine, l'antiquité juive et chrétienne, le monde celtique, la civilisation germanique, l'Orient musulman. Mais, à partir du xvi* siècle, ces forces croissent en nombre et en intensité. On sait quel élan fougueux et quelle direction nouvelle furent imprimés à l'esprit français par la Renaissance. Et dès lors, avec les Romains et les Grecs ressuscites, Allemands, Italiens, Espagnols, Anglais, ensemble ou isolément, tantôt en lutte et tantôt agissant dans le même sens, tour à tour en hausse ou en baisse, mêlent quelque chose d'eux-mêmes h notre originalité nationale et la prédominance des uns ou des autres donne une teinte particulière à chaque époque de notre littérature.

Toutefois, pendant notre période classique, surtout en son milieu, l'exotisme se glisse avec une discrétion relative dans les âmes et dans les mœurs. Mais, au lendemain des guerres de la Révolution et de l'Empire, il fait invasion et presque irruption par toutes les frontières. Ce n'est pas en vain que le drapeau tricolore a flotté au Kremlin comme à Lisbonne; que Hambourg a été comme Rome une préfecture française ; que les proscrits de la République, de l'Empire et de la royauté restaurée ont promené en tous pays leur fidélité aux Bourbons, aux Bonapartes ou à la liberté; que les nations coalisées ont rendu toutes ensemble h la France la visite armée que chacune d'elles en avait reçue. Il faut dater de ce temps-là le conmiencement de ce cosmopolitisme que la suppression des distances par la vapeur et l'électricité a si prodigieusement accru durant le siècle qui finit. L'Europe, secouée tout entière par cette longue commotion sociale comme par un grand cataclysme naturel, y a ravivé le sentiment d'une étroite solidarité, preuve en soit « la sainte alliance » des souverains, protectrice officielle des

trônes, ou bien la mystérieuse entente des aspirations populaires, visible en ces journées de 1830 et de 1848 où Tesprit de révolte, comme une traînée de poudre, court et fait explosion de capitale en capitale, visible encore aujourd'hui dans les revendications presque identiques de tous les partis socialistes. Bien plus! On dirait que la terre entière est diminuée, rétrécie. Sillonnée en tout sens par les commerçants et les explorateurs, elle prend conscience de son unité globale et dès lors il n'est plus de peuple assez lointain, assez isolé pour qu'il n'entre un jour en contact avec notre civilisation. Vers le même temps, le passé de l'humanité, comme son royaume planétaire, est fouillé dans ses recoins les plus obscurs. Les annales et les littératures de l'Egypte, de la Perse, de l'Inde, de l'Islande, du Japon s'éclairent de vigoureux jets de lumière; et c'est encore un contingent énorme de faits, de doctrines, de coutumes, de légendes, de poèmes qui ont leur répercussion sur la vie de la France pensante.

Un cercle immense et sans cesse grandissant s'ouvre ainsi devant quiconque veut connaître tous les tenants et aboutissants (qu'on me passe cette expression familière) de la littérature française. On ne saurait donc prendre trop de précautions pour ne rien omettre d'important et voici des conseils et des remarques qui pourront épargner quelque oubli à l'historien soucieux de faire à ce point de vue le relevé d'une époque déterminée.

Il faut commencer par un dénombrement exact des pays étrangers qui peuvent avoir laissé quelque trace dans les œuvres littéraires de cette époque. Les plus petits, les plus distants peuvent avoir eu leur action passagère. Par exemple, le premier coup d'œil révèle, au xvm'' siècle, une nouvelle renaissance de l'antiquité classique et une transfusion partielle du génie anglais dans les âmes françaises; mais on risque d'oublier un apport venant de l'Orient et des contrées sauvages de l'Amérique et de l'Océanie, apport considérable pourtant, témoin tant d'écrits où les Persans, les Chinois, les Arabes sont appelés à donner des leçons aux sujets de Louis XV, témoin tant de robinsonnades et d'utopies où l'état de nature est opposé à la corruption des grandes villes. Il convient de ne

pas négliger non plus ces petites Frances du dehors, où Ton parle français, mais où Ton pense suisse ou belge, et dont lef& produits gardent par là même un goût prononcé de terroir; elles ont leur originalité, par conséquent leur action propre, et, en sus, elles sont comme des jardins d'acclimatation où les idées des peuples voisins font halte et se francisent à demi avant de s*introduire en France; elles sont nos initiatrices ordinaires aux littératures étrangères. Il sied encore de regarder dans rintérieur même de la France les provinces où subsiste une autre langue que celle de la capitale; à certains moments les patois, ces parents pauvres, prêtent des mots à la sœur plus riche et plus brillante qui les éclipse ; la Bretagne, demeurée fidèle à Tidiome des ancêtres, fut au moyen âge un des chemins par lesquels ont pénétré dans nos romans les vieilles légendes celtiques; en notre siècle, la résurrection d'une poésie en langue d'oc n'a pas été sans effet sur l'inspiration des poètes du Midi qui ont écrit en français.

Il est bon d'examiner ensuite quels ont été les rapports officiels de la France avec les diverses nations. Une guerre qui heurte deux peuples l'un contre l'autre les rapproche dans ce corps à corps; elle leur apprend à se mieux connaître; les prisonniers deviennent entre eux un lien vivant; le séjour dès armées sur territoire ennemi amène des contacts journaliers et prolongés; les négociations entamées en vue de la paix donnent lieu à des congrès où l'on discute autrement qu'à coups de canon. Aussi la part que les reftres allemands et les mercenaires suisses prirent à nos guerres de religion entre catholiques et réformés est-elle encore sensible dans un certain nombre de termes germaniques qui se sont introduits chez nous en ce temps-là et maintenus depuis lors. Les guerres d'Italie, un peu plus tôt, aidèrent fort la Renaissance à traverser les Alpes. — Une alliance a des résultats non moins graves. Par désir de se complaire l'une à l'autre, les deux puissances amies s'envoient des ambassades, s'offrent des fêtes, organisent des rencontres entre les grands personnages qui les représentent; un rapprochement des deux littératures est la conséquence, quand il n'a pas été le prélude, de ces ententes cordiales. L'admiration de la France contemporaine pour le

roman russe a témoigné d'une amitié naissante entre la troisième République et TEmpire des Tsars. Sous le règne de Louis XIV, il suffît qu'un petit-fils du grand roi monte sur le trône de Madrid pour qu'il n'y ait plus de Pyrénées en matière littéraire; car, aussitôt, TEspagne, qui depuis un tiers de siècle avait à peu près cessé d'inspirer la France, redevient avec Le Sage un sujet de pointures à la mode. A défaut dé traité formel et signé, une sympathie instinctive vient-elle à créer une liaison entre la France et un peuple luttant pour son indépendance, cela se traduit vite dans une foule d'écrits. On l'a bien vu à maintes reprises, qu'il s'agît des États-Unis d'Amérique, de la Grèce ou de la Pologne. De même une exploration géographique, une fondation de colonies ont des contre-coups littéraires. Le Huron de Voltaire et le Chactas de Chateaubriand sont là pour rappeler le temps où le drapeau français flottait au Canada et dans la Louisiane.

Mais ce n'est pas assez de considérer les relations politiques où l'État est engagé. Il faut se demander quels individus ont servi d'agents de transmission entre deux peuples; il faut rechercher quels Français ont résidé à l'étranger et quels étrangers en France ; quels ambassadeurs, commerçants, voyageurs, quels écrivains surtout ont pu importer ou exporter les denrées intellectuelles qui échappent aux douanes; quels croisements ont été opérés par des mariages; quels enfants ont été envoyés de part et d'autre faire ou parfaire leur éducation chez le voisin. Une attention spéciale est due aux proscrits : ils prêtent souvent autant qu'ils empruntent aux hôtes qui les accueillent. Si leur exil dure longtemps, ils finissent presque par avoir deux patries, et souvent ils les interprètent l'une à l'autre. Voltaire, obligé de vivre à Londres quelques années, en rapporte, entre autre choses, l'incrédulité méthodique de Bolingbroke, la philosophie de Locke, les théories de Newton sur la gravitation, les drames de Shakespeare. Les protestants, réfugiés en Hollande, prêchent de là, par la bouche de Jurieu et de Bayle, la haine de la tyrannie et la tolérance religieuse. Mickiewicz, chassé de Pologne, révèle aux Parisiens les mérites de la poésie slave.

Ces procédés d'enquête (ai-je besoin de le dire?) ne peuvent

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\:M CAISKS KT LOIS OE I/KVOUTIOX LITTl^IHAIRK

s'appliquer quaux modernes; en voici d'aulres qui portent auséi sur les anciens. Il importe de savoir quels livres étrangers sont lus, admirés, discutés, traduits, étudiés dans les classes, quelles pièces venant des temps et des pays voisins ou lointains sont représentées devant un pu))lic pour lequel elles n'ont pas été composé<»s. Seulement ici plusieurs observations s'imposent.

D'abord, qu'on ne se figure pas posséder un renseignement d'une précision suffisante, quand en a remarqué que toi autour étranger fut en vogue à telle époque. Cette notion a besoin d*ètre complétée. Comment a-l-on compris l'auteur en question? Quelle image se faisait-on de lui? Il ji'est pas de grand homme qui n'ait ou aux yeux des générations successives plusieurs physionomies fort dissemblables, et par suite des influences très diflerontos sur leur esprit. Homère, tel que Boileau, son admirateur, et Perrault, son dénigreur, s'accordent t\ se le représenter, est une sorte do poète de cabinet, calculant soigneusement ses efTots et choisissant ses termes, un Virgile plus ancien, do qui Ton a le droit de réclamer la soumission aux règles et aux bienséances. Avec André Chénior, l'aveugle harmonieux devient un grand vieillard inspiré qu'on fête et révère comme un demi-dieu. Avec Anatole France*, le chanteur de Kymé est un aède encore à moitié plongé dans la barbarie des âges primitifs. Les mémos vers ne peuvent agir de mémo façon sur dos gens qui ont du poète des conceptions si divergentes. Quand nos ancêtres du moyen âge travestissent Virgile en magicien et en prophète, ils ont pour son (ouvre et pour lui dos sentiments que no saurait partager un éruditdo nos jours. Toute époque teint de ses propres couleurs les hommes d'autrefois; toute nation accommode et interprèle à sa manière les écrivains qui ne sont pas de chez elle. Je crois, par exemple, qu'Aristote eût été fort surpris des cliosos (jue les scolastiquos lui faisaient dire et même des préceptes tyranniques qu'un abbé d'Aubignac prétendait tirer de sa Poolique,

L'erreur porte parfois, non plus sur un individu, mais sur toute une civilisation. 11 n'est pas rare de constater de graves

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