‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 122 sur 135 · Clio. Calmann Lévy, éditeur · texte numérisé non relu

Clio. Calmann Lévy, éditeur

méprises d'un peuple à Tégard d'un autre, tantôt faute de moyens sérieux d'informations, tantôt parce que l'original a changé, tandis que son portrait, une fois tracé, restait immuable et continuait à passer pour fidèle. Ainsi la Chine idyllique, telle que les écrivains de notre xvru" siècle la dépeignent souvent, pourrait bien, comme leur fameux état de nature, n'avoir été qu'une aimable création de leur fantaisie ; ainsi, pour quantité de Français, la Suisse demeure aujourd'hui un pays simple et patriarcal où l'on fabrique des montres et des fromages; ainsi encore, avant 1870, la France croyait h l'existence d'une Allemagne sentimentale, rêveuse, pacifique, où la petite fleur bleue de l'idéal fleurissait dans les cœurs comme le myosotis au bord des ruisseaux. On sait ce que nous a coûté cette méconnaissance de la réalité, cette illusion d'optique qui prétait une persistance imaginaire à l'Allemagne romantique dès longtemps disparue*. On ne saurait trop se défier de ces mirages du passé ou de l'éloignement : ils faussent à chaque instant l'opinion qu'une moitié de l'humanité se fait de l'autre moitié.

Remarque non moins importante : c'est peu de savoir qu'un livre a été traduit à telle date, si l'on ne se demande comment il a été traduit. Peut-on supposer un instant que le Shakespeare atténué, afl'adi, édulcoré par la sage traduction de Letourneur, ait eu la môme répercussion sur les âmes que le

1. J'ai écrit ailleurs (Eludes sur la France contemporaine, p. 69) ces lignes que je me permets de reproduire, parce qu'elles achèvent ma pensée : « Les idées vont vite en notre siècle; il leur faut cept ndant un temps appréciable pour passer de leur pays natal dans les autres. Ce passage est rapide parfois; le Rhin se franchit assez promptement, quand la traversée se fait de France en Allemagne; mais, quand elle se fait en sens contraire, le Hhin semble plus large que la Manche ou que TAtlantique ; rhisloire, sinon la géographie, veut qu'il en soit ainsi. Ce qui augm^'nte en ce cas la durée du trajet, c'est la répugnance dédaigneuse d^-s Krnncais pour un laui^age qui choque leur oreille et leur amour de la clarté. Aussi, curieux effet de cette lenteur dans la propagation des idées, la France, en 1870, aimait et croyait encore vivante la grande Aiiemagn»^ de Kant et de Gœthe. C'est ainsi que la lumière, qui met des années et des années à nous arriver des étoiles lointaines, nous en révèle l'histoire ancienne et peut même nous apporter des nouvelles de mon les qui ne so:it plus... » Je suis heureux de pouvoir ajouter que la cause de méprise, signalée ici, n'existe plus au même degré qu^en ce temps-là.

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monstre en liberté qui cric et rugit dans celle de François- Victor Hugo? Rien n*est plus révélateur du changement des goûts que la série des métamorphoses subies par un chefd'œuvre dans son passage de sa langue originelle en un idiome étranger. Rien ne permet mieux de marquer les étapes que traverse cette transfusion de pensée qui est parfois si difficile entre deux peuples, même très rapprochés.

Au cours de ces investigations, on aura peut-être quelques surprises. On s'apercevra de temps en temps que tel ouvrage, ayant eu un médiocre succès dans sa patrie, a brillamment réussi au dehors. Le cas s'est présenté pour la Semaine de Guillaume du Bartas, qui fit surtout fortune en Allemagne, et pour les Contes fantastiques d'Hoflmann, qui furent mieux accueillis en deçà qu'au delà du Rhin. Cette adoption par une famille humaine

Des enfants qu'en son sein elle n'a point portés

est toujours fertile en enseignements. On verra aussi tout à coup quelque auteur, ignoré ou dédaigné durant des siècles, obtenir une vogue éclatante. Shakespeare, avant d'être déifié par Victor Hugo, dut attendre deux cents ans pour se trouver en harmonie avec l'état d'esprit de la société française; il eut peine encore sous la Restauration à conquérir ses lettres de naturalisation; en 1822, il fut dénoncé par un patriote du parterre comme « aide de camp de Wellington » et ses drames furent taxés de « monstruosités dégoûtantes ». Que d'efforts n'a-t-il pas fallu, depuis le jour où Voltaire risquait dans Zaïre une pâle réminiscence de la jalousie d'Othello, pour que le grand dramaturge anglais forçât les portes de nos théâtres! Milton, le vieux puritain, avait fait antichambre presque aussi longtemps avant de prendre rang parmi les poètes appréciés de ce coté-ci de la Manche. Gloires tardives et posthumes dont la clarté a mis des centaines d'années à franchir quelques dizaines de lieues !

Quand on a relevé les points de contact établis, soit par les hommes, soit par les livres, entre une nation et celles qui Tenvironnent, on n a rempli qu'une moitié de sa tâche. On possède

les causes qui ont pu influer sur le développement de cette nation ; reste à en examiner les effets.

Il faut les suivre en tout domaine; tout peut subir et trahir une influence étrangère ; le jour où à Paris Ton porta des cravates à la Walter Scott, la popularité acquise en France par l'illustre romancier fut, par cet hommage qui n'avait rien de littéraire, démontrée d'une façon incontestable. Une fois qu'on a fait lé tour de toutes les branches de l'activité sociale, on se rabat sur la langue d'abord. Les traces d'exotisme qu'on y découvre indiquent en quels domaines s'est exercée l'influence qu'on étudie. On peut, en classant les termes empruntés durant une époque par une nation à une autre, reconstituer les différences et même les principales supériorités qui distinguaient alors la civilisation de celle qui les a prêtés. Un simple coup d'oeil sur les mots et locutions importés d'Italie en France depuis le règne de Charles Vlll jusqu'à la mort de Mazarin prouve qu'en fait d'élégance mondaine, de stratégie, de beaux-arts, de marine, de commerce, de littérature régulière et classique, les Italiens de ce temps-là ont été des initiateurs pour leurs voisins. Du reste, on peut très nettement saisir dans les variations de la langue la lutte de l'esprit national contre la pression étrangère qui menace parfois de l'étouffer. Au XVI* siècle, le français doit se défendre contre un terrible assaut des langues anciennes et des modernes; le latin essaie d'abord de le supplanter; puis, débouté de cette prétention, il réussit du moins à pénétrer en masse dans le vocabulaire, à compliquer l'orthographe, à changer pour un temps ou pour toujours le genre de certains substantifs, la forme de quelques comparatifs et superlatifs, le système de la versification. Aux « latiniseurs » s'unissent les « grécaniseurs » ; courtisans et catholiques, au grand scandale des huguenots, puisent à pleines mains dans l'italien et l'espagnol; le Nord fait concurrence au Midi dans cette inondation de néologismes; le réformé Du Bartas forge des mots composés à l'allemande. Il importe de fixer les dates où chacun de ces envahissements commence, arrive à son maximum, décline, reprend ou s'arrête; et alors on peut constater un parallélisme régulier entre l'histoire linguistique et l'histoire politique; Malherbe, contemporain et

protégé de Henri IV, représente comme lui une réaction nationale.

Mais c'est dans la littérature que les courants venant du dehors ont les efFets les plus multiples et les combats les plus acharnés soit entre eux, soit avec celui qui emporte le gros de la nation. Placée entre le nord et le midi de TEurope, la France est souvent le champ de bataille où se heurtent des forces issues des deux régions opposées ; au xvi* siècle, recevant d Italie la Renaissance et d'Allemagne la Réforme, elle est tiraillée, déchirée entre les deux tendances contraires qui bouleversent les intelligences et la société. C'est que les idées colportées par la littérature ne sont pas purement littéraires. Elles peuvent être, suivant les cas, religieuses, politiques, morales, scientifiques, etc. Elles agissent sur ce qu'il y a de plus profond dans Tesprit d'un peuple. L'Angleterre a été longtemps pour la France une école de liberté. Le roman russe de nos jours a induit beaucoup de nos écrivains à se demander, après Tolstoï, quel est le sens de la vie et à prêcher « la religion de la souffrance humaine ». Une orientation nouvelle est parfois donnée de la sorte à une génération par des œuvres qui l'ont séduite. Les sujets traités, les théories soutenues, les conclusions exprimées ou suggérées, en un mot, lame même des livres, se transforment alors en bien ou en mal. Henri Estienne dénonçait le machiavélisme corrupteur qui suintait, comme un poison, des ouvrages italiens prônés et répandus par l'entourage de Catherine de Médicis. Et, par un phénomène inverse, nos dilettantes blasés ont salué naguère de cris de joie le souffle tonique et ragaillardissant qui s'élevait du théâtre d'Ibsen.

Il faut donc plonger au cœur des écrits de tout genre, pour y saisir le genre étranger qui a pu les vivifier ou les gâter; après quoi, l'attention doit se porter sur les formes dont les écrivains ont revêtu leurs sentiments et leurs pensées. II est bien certain que le drame libre, à la façon de Lope de Vega et de Shakespeare, a contribué à briser le moule de notre tragédie classique. II n'est pas douteux que l'Allemagne est en grande partie responsable du jargon dont plus d'un parmi nos philosophes de ces trente dernières années s'est com-

IIAPPORTS AVEC LÉTRANGEU Kï LE PASSÉ 455

plaisamment enveloppé. Il est avéré que Rousseau prit aux Anglais le cadre commode du roman par lettres. Mais, en général, la forme, qui est chose précise, solide et personnelle, se transporte moins aisément d'un pays à un autre que l'idée, qui est chose fluide, subtile et sans marque de propriété.

Qu'il s'agisse d'ailleurs de l'une ou de l'autre, une grosse difficulté est de distinguer l'imitation de la simple inspiration. A côté de quelques écrivains qui ont la franchise d'avouer leurs maîtres et de reconnaître leurs dettes envers eux, combien n'y en a-t-il pas qui cachent leurs emprunts, môme les plus innocents, comme si c'étaient autant de larcins! Excès d'amour-propre et de prudence ! L'ignorance des langues étrangères, qui fut si longtemps l'apanage des Français, a eu du moins cet heureux résultat de les sauver le plus souvent du plagiat et même de l'imitation trop littérale. Victor Hugo fut lancé dans le roman historique par l'exemple de Walter Scott; il se proclama l'adorateur de Shakespeare; il n'existe cependant entre son (cuvre et celle des devanciers dont il suivit les pas qu'une ressemblance générale et lointaine. Musset fut appelé par quelques camarades malins w miss Byron ». Son dandysme, sa désinvolture moqueu.se mêlée d'élans passionnés justifient ce surnom; mais si Ton cherche des tirades ou des vers dérobés au poète anglais, on ne trouve à peu près rien. Je ne dis pas certes que tous nos écrivains aient le droit de répéter fièrement avec Musset :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Il n'est pas impossible de constater chez quelques-uns d'entre eux un excès de facilité à s'assimiler la substance d'autrui. Alphonse Daudet, qui avait, quand il voulait, une vision si originale des gens et des choses, les a vues parfois à travers les lunettes de Dickens ; Alexandre Dumas père a dans le vaste fleuve de son imagination débordante absorbé quelques petits ruisseaux; André Chénier, qui fut un vrai poète, fut aussi par endroits un arrangeur industrieux de centons antiques. Il faut discerner la façon dont chaque auteur a su profiter des modèles qu'il a choisis ou rencontrés; il y Q. cent degrés dans cet art; on ne saurait confondre le copiste qui abdique son indépendance

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et se fait le docile esclave d'un devancier avec l'adaptateur habile qui crée en imitant, qui prend un grain de semence chez autrui, le fait lever, fleurir, fructifier en pousses vigoureuses et nouvelles; ni surtout avec Tinventeur qui ne puise guère qu'une noble émulation et un encouragement dans la contemplation des chefs-d'œuvre oflFerts à ses regards.

Dans cette analyse des procédés d'imitation * il est bon de se rappeler qu'il y a des imitations à rebours. Si un homme ou un ouvrage attire et soumet, comme par une sorte de magnétisme, certains cerveaux, il en repousse et révolte certains autres. Les causes de ces répulsions sont variées ; elles sont individuelles ou générales; l'homme ou l'ouvrage en question peut aussi bien être en désaccord avec notre tempérament, notre éducation, nos goûts particuliers que mal vu et condamné, parce qu'il appartient à une nation en querelle avec la nôtre. Au lendemain d'une guerre on remarque aisément chez un peuple vaincu celte double propension naturelle soit à calquer les usages ou les idées du peuple vainqueur soit à en prendre le contrepied. Après 1870, la France a considéré l'Allemagne tantôt comme une rivale à laquelle on pouvait utilement emprunter des armes ou des méthodes, tantôt comme une ennemie dont il était nécessaire de se garder et agréable de contrecarrer les goûts. Ces deux formes de patriotisme ont eu pour résultats des conduites contraires. Pendant que des Français, soucieux de ranimer la sève nationale par d'habiles greffages, importaient des théories, des procédés d'éducation et d'organisation militaire ayant cours en territoire germanique, d'autres Français, patriotes exclusifs et craignant de voir amoindrie la personnalité de leur pays, combattaient à outrance tout ce qui provenait d'une source suspecte et détestée, dénigraient de parti pris les gloires allemandes, sifflaient Wagner coupable d'avoir insulté la France, célébraient par réaction Roland, Jeanne d'Arc et les volontaires de la première République, faisaient des succès exagérés à l'opéraçomique, sous prétexte que c'est un genre éminemment fran-

1. On peut en voir le détail dans le livre de M. Tarde : Les lois de Vimitatiorif 2« édition, p. 16. Alcan, Paris, 1895.

çais, OU à des poésies dont le principal mérite était de relever le courage et la confiance des battus de la veille.

Ce qui peut en cas pareil consoler les plus désireux de voir leur patrie grande et forte, c'est que, si la France s'inspire parfois de ses voisins, ceux-ci le lui rendent avec usure.

11 semble que, dans les derniers siècles, les principaux peuples de l'Europe occidentale se soient partagé plus encore que disputé l'honneur d'exercer une sorte de suprématie inlel-

ectuelle. Italie, Espagne, France, Angleterre, Allemagne ont eu tour à tour leur âge d'or, leur grande époque ; comme les coureurs dont parle le poète, ces nations se sont passé de

'une à l'autre le flambeau de la vie. Chacune d'elles, dans ses instants de rayonnement plus intense, répand sur le monde des idées qu'elle a marquées de son empreinte; chacune, dans ses intervalles d'obscurcissement relatif et de reploiement sur elle-même, repense, mûrit, amende, perfectionne ce qu'elle a reçu des quatre coins du globe.

Il y a ainsi un tel entrecroisement d'échanges intellectuels entre les peuples, qu'il faut, pour chacun d'eux, dresser un compte en partie double avec tableau des sorties et des entrées. De bons travaux * ont déjà commencé à établir entre plusieurs d'entre eux cette espèce particulière de balance du commerce ; il n'y a qu'à pousser plus avant dans cette voie. Pour ne parler que de la France, elle n'a pas été seulement au xui'et au xvu* siècle la nation-reine qu'on admire et imite ; presque en tout temps, elle a été pour ses voisines une fournisseuse inépuisable. Il arrive même assez souvent que des choses françaises lui reviennent vêtues à l'étrangère. De même que des mots comme tunnel ou budget ont été portés par elle en Angleterre avant d'en être rapportés avec un son et un sens nouveaux, de même certaines doctrines parties de chez elle ont fait de si longs voyages et se sont si bien transformées sur la route qu'à leur retour dans leur contrée d'origine elles ont paru avoir la saveur de l'inconnu. Problème délicat que celui

1. Je citerai par exemple Touvrage de M. Virgile Rossel, intitulé : Histoire des relations littéraires entre la France et V Allemagne, Fischbacher, Paris, 1897.

qui consisle h discerner alors la pari de la mère patrie dans ces produits si mélangés! Qui pourrait dire, sans une minutieuse analyse, ce qui dans le positivisme est anglais et français? Qui pourrait démêler exactement ce qui revient à George Sand dans les conceptions maîtresses de plusieurs pièces dlbsen? On n'approchera de la vérité en ces matières que lorsqu'une série de monographies auront suivi au dehors l'expansion de nos différentes écoles, les adaptations inncfmbrables de nos pièces, les traductions de nos romans, les annexions de mots faites aux dépens de notre langue. C'est avant tout l'affaire dos historiens étrangers de relever ainvSL ce que chaque pays peut devoir à la civilisation française : il faut «>tre au point d'arrivée, non au point de départ, des forces qui ont agi pour en bien évaluer les effets complexes. En attendant que les nations aient fait le bilan de leurs dettes, l'histoire de la littérature française fera surtout celui de leurs créances sur la France, et ainsi se préparera ce débrouillement des fils entrelacés qui de plus en plus rattachent les uns aux autres tous les habitants de la planète et en font des collaborateurs autant et plus encore que des concurrents.

§ 2. — Un peuple n'imite pas seulement les peuples étrangers; il s'imite aussi lui-même; il a beau parfois se piquer de • rompre la tradition; il autorise cette rupture même par des exemples traditionnels ; il cherche dans son passé des précédents aux innovations qu'il hasarde. Les romantiques, en se dégageant des entraves classiques, se recommandèrent des audaces de la Pléiade et même des demi-révoltes de Corneille contre le joug que la critique de son temps lui imposait au nomd'Aristote.

Cette imitation est aussi variée dans ses procédés que celle qui a pour objet les autres nations. Elle est également contreimitation, j'entends par là que de parti pris les hommes d'une génération font ou disent souvent le contraire de ce qu'ont dit ou fait ceux de la génération précédente ; j'ai déjà montré comment ce développement par opposition est régulier dans la succession des écoles littéraires; c'est pourquoi aussi la période la plus périlleuse pour la renommée d'un grand

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