‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 123 sur 135 · RAPPORTS D'UNE LITTÉRATURE AVEC SON PROPRE PASSÉ · texte numérisé non relu

RAPPORTS D'UNE LITTÉRATURE AVEC SON PROPRE PASSÉ

homme est le tiers de siècle qui suit sa mise au tombeau.

On ne peut donc bien connaître la littérature dans une époque donnée sans déterminer quelles sont les époques de son passé qui revivent alors d'une vie posthume, qui sont admirées ou détestées, en tout cas discutées et par cela même l)résentes aux souvenirs.

« Dis-moi qui tu aimes et je te dirai qui tu es. » La préférence qui reporte une société vers tel ou tel moment de son existence antérieure est révélatrice de son goût dominant. Si vous voyez la critique se prosterner devant Bossuet et trafner Voltaire dans la boue, grand symptôme de réaction cléricale. Suivant que le dix-septième ou le dix-huitième siècle est le plus estimé, vous pouvez conclure que Tesprit conservateur a le dessus ou le dessous. La nature d'un groupe, quel qu'il soit, se reflète dans le choix qu'il fait parmi ses ancêtres. Les romantiques, au début de leur lutte contre la tradition classique, appellent à la rescousse le moyen âge ; ils le réhabilitent, l'idéalisent, le proclament poétique, et leur révolution littéraire est ainsi aidée par la restauration monarchique et chrétienne, qui trouve son compte à cette renaissance de la vieille France.

Mais ces admirations rétrospectives, ces regains de sympathie pour un âge défunt ne servent pas seulement à trahir Tarrière-pensée de ceux qui les favorisent. Les auteurs qu'on exhume deviennent des êtres agissants. Ce sont des mortsvivants qui se mêlent aux combats du jour. La légende raconte que le cadavre du Cid, marchant en cuirasse et à cheval au milieu de ses vieux compagnons d'armes, remportait encore des victoires. De même ces revenants jouent leur rôle dans la bataille. Ils modifient la langue et la littérature. Tantôt, grâce à eux, des mots si vieux, si vieux qu'ils en sont redevenus jeunes, reprennent une vigueur imprévue; au commencement de notre siècle, le français d'Amyot reparaît dans certaines pages de Paul-Louis Courier, surtout dans sa traduction d'Hérodote. Tantôt les sujets traités par les écrivains sont profondément renouvelés. A la même époque, sur les planches, seigneurs et « escholiers » jurent par leur bonne lame de Tolède, €t pourpoints, brassards, pertuisanes reluisent aux feux de la

rampe ; la poésie fait sortir des tombeaux gnomes et farfadets, fées et lutins, chAlelaines, troubadours et nobles chevaliers; le roman évoque des truands, des gitanes et le moine bourru. Presque en même temps, le xvi* siècle, si vivant, si tumultueux, si riche d'héroïsme et de crimes, bénéficie d'une semblable résurrection ; la vogue qu'il obtient s*étend jusqu'aux années qui touchent au règne personnel de Louis Xi V. Aussitôt Charles IX et Henri III, mignons, raffinés et ligueurs, amis et ennemis de Richelieu, mousquetaires et frondeurs envahissent romans et drames ; l'école de Ronsard prête des rythmes aux romantiques, qui pétrarquisent et pindarisent comme les poètes de la Pléiade.

Ces regards en arrière ont la vertu magique de remettre en lumière des formes, des idées, des œuvres oubliées, et quelque écrivain de jadis, sorti tout à coup de la nuit du passé, se trouve avoir sa place et son influence parmi les fils d'un autre siècle. Dans le nôtre surtout, une foule d'auteurs gardent la trace de ce commerce avec les maîtres qu'ils se sont donnés. Cousin, l'amoureux de M"'' de Longueville, a travaillé et réussi parfois h écrire comme les contemporains de son héroïne. Villon, Marivaux ont eu leurs suivants qui se sont modelés sur leurs chefs de file. On pourrait citer des sous- Voltaire et des diminutifs de Chateaubriand. Il est né jusqu'à des poèmes en vers assonances à la mode de nos chansons de geste. Il semble que la France, dans une grande débauche historique, se soit complu à passer en revue ses traditions les plus différentes et à revivre toute son existence en quelques années. Jamais, en tout cas, elle n'a eu littérature plus composite ; jamais il n'a été si nécessaire de démêler les influences innombrables qui, de tous les points du globe et du passé ont agi sur son évolution.

Au milieu de cette masse énorme d'imitations, il n'en faut pas oublier une espèce particulière qui est de toute époque ; je veux parler de l'action que des écrivains contemporains et courant la même carrière exercent l'un sur l'autre. On voit, à certains moments, un auteur s'ençager dans une voie nouvelle, parce qu'un autre vient d'y réussir. Un esprit dévie de sa direction première, comme une aiguille aimantée, par le voisinage

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d'un courant magnétique puissant. Un homme d'initiative peut ainsi entraîner après lui ceux qui sont moins originaux ou moins hardis et leur communiquer une partie de sa vigueur et de son audace. Rotrou prit dans les tragédies de Corneille des leçons d'art dramatique et, en portant à la scène le martyre de saint Genest, il rendit hommage au grand rival qui Tavait aidé à se surpasser. Emile Âugier fut arraché à la comédie romanesque en vers par les triomphes retentissants qu'Alexandre Dumas (ils obtenait près de lui dans la comédie réaliste et bourgeoise et il lui disputa bientôt le prix dans le genre où il se fit son concurrent. Parfois l'exemple du voisin n'est qu'un avis utile offert à un écrivain qui cherche son chemin; souvent c'est une aubaine inespérée pour quelque esprit à la suite, trop heu reux de s'accrocher aux basques d'un auteur qui a du succès. De là, ces épidémies de pièces ou de romans, qui, à quelques mois de distance, traitent le même sujet avec des variantes insignifiantes. Il peut arriver alors que le premier né de ces ouvrages similaires ne soit pas le meilleur, qu'une idée trouvée et mal exploitée par un talent novice ou secondaire soit plus tard mise en valeur par un maître, Molière a profité chacun le sait de trouvailles pareilles. Alexandre Dumas fils, dans FranciHon^ a repris un thème esquissé par des confrères moins heureux. Mais qu'elle aille du petit au grand, ou, ce qui est le cas le plus ordinaire, du grand au petit, cette assimilation entre gens qui se coudoient et visent au môme but se produit régulièrement et elle contribue à donner un air de famille aux écrivains d'une même époque. Il faut suivre avec un soin extrême l'ordre des dates, si l'on veut rendre à César ce qui appartient à César. On ajoutera ainsi un curieux et dernier chapitre à cette longue étude des échanges et des contagions qui ont lieu d'intelligence à intelligence.

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