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s'élever au-dessus des différences de race et de climat, est en France, avec Bossuet, gallicane; Thistoire Test aussi, si je puis parler ainsi ; car, en dépit de toute vraisemblance, elle affirme que les Francs n'étaient pas des envahisseurs germains, mais qu'ils étaient nés sur le sol de la Gaule*.
Il y a sans doute quelques exceptions à ce dédain des écrivains du temps, soit pour la littérature des pays voisins, soit pour celle de la vieille France. 11 suffît de citer Molière, La Fontaine, Corneille. C'est qu'ils appartiennent à la génération antérieure et forment un groupe à part. Mais les vrais contemporains du roi Louis XIV sont si exclusivement partagés entre l'admiration d'eux-mêmes et celle des Grecs et des Romains que la grande controverse littéraire du temps sera la querelle des anciens et des modernes. Rien de plus logique ; rien qui montre mieux le caractère double et en quelque ' sorte hybride de l'époque.
Or en quel sens se fait ici le mouvement? Il est visible que la France, qui chasse les protestants, qui combat l'Europe coalisée, resserre ainsi son unité et cherche à se soustraire de plus en plus à l'influence du dehors, mais qu'elle va la ressentir par l'intermédiaire même de ces Français qu'elle a violemment déracinés. Il est visible d'autre part que les grands écrivains du xvii* siècle, au nom desquels les modernes disputent la préséance aux anciens, tendent à devenir une seconde antiquité, rivale de la première.
L'époque se rattache ainsi à la grande période classique qui commence à la Renaissance et va jusqu'au romantisme, période où l'imitation des Grecs et des Roniiains est un des traits essentiels de la littérature française, comme l'étude du grec et du latin est le fond de l'enseignement donné aux enfants de la noblesse et de la bourgeoisie riche. Dans cette période elle représente le moment où la France, qui a mis un siècle entier à digérer toute la nourriture intellectuelle qu'elle avait dévorée avec avidité depuis la Renaissance, achève ce travail d'assimilation, et, ayant éliminé l'excès de substance venu de l'étranger
1. Voir Augustin Thierry, Considérations sur t histoire de France^ chapitre i.
et du passé, garde incorporée à la moelle de ses os et au sang de ses veines la quintessence de la pensée antique.
Un second caractère saillant de la littérature du temps est 9on respect pour Je principe d'autorité, et cela en tout domaine.
En politique, elle est soumise aux puissances établies; elle est profondément monarchique ; je ne vois aucun écrivain qui se dérobe au prestige du roi-soleil, qui ne lui paie un jour ou Tautre son tribut d'adulation et d'idolâtrie. Il est oiseux, je pense, d'en accumuler les preuves. C'est le triomphe de la monarchie absolue, le terme de la poussée plus que séculaire qui a détruit peu à peu les privilèges des nobles et les libertés des bourgeois au profit de la royauté.
En matière religieuse, la littérature est soumise îî l'Église catholique. Soumission moins parfaite. Il y a des groupes dissidents : protestants, jansénistes, Israélites, quelques esprits forts. Mais on les exile, on les écrase, on les fait taire. Il y a bien aussi des débats sur les pouvoirs respectifs du pape et du roi, et c'est le roi qui l'emporte. Mais, ces réserves faites, tout s'incline devant l'Église. La philosophie se plie aux exigences du dogme, ce qui ne l'empêche pas d'être traitée en suspecte ; la doctrine de Descartes est proscrite de l'Université, les écrits de Spinoza sont interdits en France. Bossuet est chargé d'élever le futur souverain de la France et il s'érige en exécuteur des hautes œuvres ecclésiastiques sur la mémoire de l'auteur dô Tartufe, Racine est sur le point de se faire chartreux, de même que La Vallière est devenue sœur Louise de la Miséricorde. La Fontaine, après s'être tant moqué des nonnes et des ermites, s'apprête à expier ses Contes et ses autres péchés en faisant une paraphrase des psaumes. La Rochefoucauld, qui n'a pas été un modèle d'orthodoxie, finit décemment entre les bras de l'évéque de Meaux. Molière, le moins religieux des écrivains d'alors, a soin, quand il attaque les faux dévots, de mettre dans la bouche d'un de ses personnages l'éloge de là piété sincère. Saint- Evremond, l'épicurien, végète exilé en Angleterre. L'époque se termine par la révocation de l'édit de Nantes, victoire éclatante de la grande Restauration catholique commencée dans le dernier tiers du xvi* siècle en haine de la Réforme.
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En fait de langue et de littérature, TAcadémie et Boileau légifèrent. L'une et l'autre promulguent des édits qu'on accepte. L'Art poétique est un code et presque un code pénal. Il formule des dogmes aussi impératifs que ceux du catéchisme; il dit avec la même assurance : Hors de là, point de salut! lluel, évèque d'Avranches, écrit sur le roman une lettre-préface, et c'est pour imposer des règles au roman.
Les hommes de ce temps-là essaient de donner aux formes du moment une éternelle fixité. Ils croient être arrivés à quelque chose de parfait et partant d'immuable. La monarchie absolue, incarnée dans le grand roi, leur paraît le but grandiose vers lequel la France n'a cessé de s'acheminer depuis Clovis; et maintenant qu'elle y est arrivée, elle n'a plus qu'à s'y arrêter pour toujours. Le triomphe du catholicisme est pour Bossuet le couronnement de l'histoire universelle, et tous les événements depuis le commencement du monde n'ont eu d'autre raison d'être que de le préparer; il admet implicitement que tout ce qui change est par là même inférieur, et de là son grand argument contre les Églises protestantes. Leur doctrine a varié, donc elle est fausse. De là aussi le manque de sens historique chez les très médiocres historiens qui travaillent à conter élégamment des faits qu'ils ne comprennent pas. De là cette naïve persévérance que l'Académie apporte dans cette tache impossible : lixer la langue. Bref un effort pour conserver tel (juel ce qui existe, une halte de la société et de la pensée dans une immobilité sereine qui permet aux écrivains de songer presque uniqucMuent à plaire et de soigner leur style avec amour, voilà le bilan de ces trente-cincj années*.
Cependant sous cette immobilité voulue, sous ce règne paisible de l'ordre et de la discipline, contre les(juels Molière et La Fontaine sont à peu près les seuls à regimber parfois, le mouvement de la vie continue quand même; la monarchie de droit divin est à son apogée; mais l'apogée est toujours voisin
1. J'appliquerais volontiers à cette époque ces vers de Fernan 3 Gregh :
O rêve in'frt^Qii de bcauti*, Qui par un tHrange mystère Donnais aux choses de la terre Comme un aspect d'éternité.
{lieoue de Paris, 15 janvier 1900).
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du déclin ; TEgliso catholique, son alliée, a infligé une cruelle défaite à ses adversaires; mais toutes deux, par Texcès même de leur tyrannie, provoquent le réveil de l'esprit de liberté; en matière littéraire aussi, quoique le joug y soit moins lourd à porter, Tépoque suivante verra déjà des essais, tout au moins des velléités d'émancipation.
Ce qui s'observe ensuite dans la littérature du temps, c'est un caractère arislocratiqui* et mondain. Il s'y présente sous mille apparences diverses qu'il faut rappeler.
II est sensible dans la conception de Funivers que se font les contemporains de Louis XIV ou, ce qui revient au même, dans la philosophie qui domine parmi eux et qui est celle de Descartes. Le philosophe mort est à la fois suspect et triomphant, ce qui n^est point contradictoire. Bossuet ne le nomme pas, mais il le commente et reproduit celles de ses opinions qui ne sont pas opposées au dogme.
Or, la conception de Descartes est dualiste et mécanistc. D'une part, très chrétiennement, il distingue de façon radicale la substance pensante et la substance étendue, l'esprit et la matière. Mais à l'une appartient toute la dignité, la réalité vraie et certaine ; c'est la première. Descartes n'est pas sûr que la nature existe ; il se défie là-dessus du témoignage de ses sens ; il a besoin de se prouver à lui-même que le monde — tel qu'il le voit, tel qu'il le touche — n'est pas une illusion, et c'est par un long raisonnement qu'il arrive à établir que la terre, les arbres, les autres hommes sont bien des êtres réels. Ainsi ce douteur, qui se défie de ses sens, a une foi inébranlable dans sa raison, dans sa logique, dans les déductions de son intelligence. Il est sur ce point profondément idéaliste.
Conformément à cette tournure d'esprit, il définit l'homme un être qui pense — c'est-à-dire qu'il sacrifie en lui le corps à l'âme, et, disons plus, à une âme incomplète, mutilée. Il n'attache en efîet d'importance qu'à la pensée ; il laisse presque tout à fait à l'écart la sensibilité et il la traite assez mal : les sens nous trompent; l'imagination est, comme dit Pascal, une maîtresse d'erreur et de fausseté ; les passions sont des guides déplorables qui nous détournent de la vertu et de la vérité, etc.
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Descartes, à force d'abstraction, n'est pas loin de réduire Thomme à n'être plus qu'une intelligence servie par des organes, une âme qui a rencontré un corps par hasard, qui se trouve accouplée avec lui on ne sait comment et qui, en attendant d'en être délivrée, peut et doit raisonner comme si elle était seule.
De la sorte Descartes creuse un abîme entre Thomme, être pensant^ et le reste de l'univers, être étendu. Et comme les animaux, placés entre les deux extrêmes, l'embarrassent fort, il leur ôte l'intelligence et même la sensibilité ; il ne veut pas qu'ils aient une âme, fût-ce un embryon d'âme; il les assimile à des horloges; il en fait de purs automates qui n'ont que l'apparence de la vie. Le Père Malebranche, disciple logique de Descartes, recevait à coups de pied sa chienne qui venait le caresser et, comme on le lui reprochait : « Et quoi ! s'écriaitil, vous croyez que cela sent, que cela soufTre ! »
D'autre part, le monde est pour Descartes une machine admirable, un assemblage merveilleux de rouages et de ressorts, une combinaison savante de mouvements aussi compliqués que réguliers. Dieu est surtout pour lui un mécanicien, un horloger, qui a calculé et réglé pour toujours la rotation des astres dans leur orbite, qui a organisé suivant les lois de la géométrie la transmission de la lumière et du son à travers l'espace, qui veille à ce que cette harmonie, cet ordre ne soientpas dérangés. Conception de l'univers qui est au moins aussi incomplète que sa conception de l'homme! Descartes ne considère pas la nature comme un ensemble vivant, dont toutes les parties fermentent et agissent incessamment les unes sur les autres ; la nature est â ses yeux quelque chose d'inerte et d'inanimé. El en même temps il ne considère pas dans tout ce qui nous environne ce qui s'y trouve d'éternellement changeant; il se plaît au contraire à y rechercher ce qu'il y a d'immuable dans les lois qui régissent les rapports des différents êtres entre eux.
Ces principes ne comprennent pas toute la philosophie de Descartes ; mais ils résument ce qui en est le plus apparent, ce qui frappe le plus la génération de Louis XIV. Tous les écrivains s'en inspirent, sauf trois ou quatre exceptions. M"'' de Sévigné, La Fontaine s'obstinent à défendre les bêtes; ils sont
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incapables de goûter celte superbe doctrine qui, de façon si tranchante, sépare l'homme de ses frères inférieurs. Molière, lui aussi, lui surtout, combat le spiritualisme étroit et dédaigneux de Descartes. La première scène des Femmes savantes n'est pas seulement une attaque contre les survivantes de la société précieuse ; elle est encore une charge à fond contre les théories du philosophe qui fut leur contemporain et leur inspirateur. Ainsi protestent quelques indépendants toujours les mêmes) : mais le reste des écrivains du temps acceptent et reflètent la philosophie régnante. Il est aisé de trouver dans leurs théories et leurs œuvres * le pendant de ce spiritualisme aristocratique, de ce rationalisme exclusif, de cet idéalisme abstrait.
Pour le moment, suivous-y la veine aristocratique. Les mots de la langue et les genres litt€»raires sont divisés en nobles et en roturiers, de même que Thomme est coupé en deux parties. Tune toute animale et l'autre presque divine, de même que la France est séparée en ordres et en castes. La tragédie est une grande dame, qui n'admet chez elle que des personnes de choix, un ton et des manières raffinés. La comédie, qui est simple bourgeoise et même un peu peuple, se permet un certain laisseraller; mais elle est blâmée, quand elle s'abaisse à la farce, et invitée à se hausser à des sujets plus relevés. KUe-méme vante à chaque instant le bon goût de la cour. Quand vient à mourir un prince, une princesse, un homme de haut parage, on tapisse une église de tentures superbes: on dresse au milieu de la nef un catafalque qui cache l'autel; on expose des tableaux qui * racontent les luuils faits du personnage et de sa famille; on construit des estrades où s'entassent marquises, duchesses et grands seigneurs; on fait en un mot de la cérémonie funéraire une pompe théiUrale capable d'effacer les plus belles décorations des ballets royaux. Puis un évêque monte en chaire, et dans un discours d'apparat célèbre les vertus du mort, qui fut souvent un piètre sire, exalte l'esprit de la princesse défunte, qui fut peut-être un modèle d'insignifiance, et ne manque pas de placer
1. Consiulter à ce sujet VEsthêlif/ue de DescarteSy par M. Emile Krantz. Paris, 1882, Germcr-BailU-re.
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l'un et l'autre à la droite du Toiit-puissant, attendu qu'un grand de la terre ne saurait être confondu, même dans la tombe, avec le troupeau de la vile multitude. Une éloquence grandiose et solennelle, qui est une vanité de plus, dit la vanité des choses humaines. C'est ce qu'on appelle une oraison funèbre.
La littérature est mondaine aussi, ce qui est une autre façon d'être aristocratique*. Le style, qui s'est dégagé à la fois de rafTectation et de la trivialité, a l'élégance aisée, la tournure noble et naturelle qui plaisent dans les salons. Les moralistes connaissent et peignent à merveille les gens des hautes classes; tous les genres tenant à la vie du monde se développent ; la poésie s'unit à la musique et à la danse dans l'Opéra et les ballets de cour; mais cette floraison est compensée par de graves lacunes. La majorité des écrivains a beau appartenir à la bourgeoisie; elle dépend économiquement du roi et de la noblesse; aussi est-ce à peine si les mœurs bourgeoises apparaissent ça et là par de brèves échappées chez Molière, chez La Fontaine, chez Furelière, chez Boileau ; quant à la foule inconnue qui travaille et végète dans les bas-fonds de la société, si Ton se fût avisé de la peindre, Louis XIV eût dit sans doute comme devant les scènes populaires de Téniers : « Tirez-moi ces magots! » Molière esquisse en passant quelques pauvres paysans qui jargonnent leur patois en se laissant battre et berner par don Juan. La Fontaine, à peu près seul, dans quelques-unes de ses fables *, croque d'un crayon rapide leur grosse gaîté, leur humeur narquoise, leur appétit d'argent et de ripaille ou burine en traits énergiques une sombre eau-forte où revit leur misère. C'est tout et c'est peu. La vie intérieure est également laissée dans l'ombre, et j'entends par là aussi bien la vie du cœur que la vie domestique, l'expression des sentiments en chaque individu aussi bien que dans l'intimité du foyer. D'une part, la réserve que chacun s'impose empêche le poète d'épancher ses joies et ses douleurs en eflTusions sincères. Il est convenu que « le moi est haïssable ». D'autre part, la tendresse des parents pour les enfants ne peut se montrer en public, surtout s'ils sont
i. Voir le chapitre xi de la troisième partie.
^. Le Meunier^ son fils et Vdne^ le Bûcheron et la Mort, etc.
de condition noble, et il est bien remarquable que, dans VAndromaque de Racine, le petit Astyanax, autour duquel pivote toute Faction, n'apparaît pas un seul instant. Autre lacune, si visible, qu'il suffit de la mentionner. On n'ignore pas seulement la nature, on la redoute. Un courtisan ne rôve pas de châtiment plus pénible que d'être relégué dans ses terres en tête à tète avec des arbres, des vaches et des villageois. Molière, faisant jouer une pastorale, indique ainsi l'endroit où se passe la scène : « Un lieu champêtre, maii agréable. » Ce mais en dit plus qu'il n'est gros. M"' Deshoulières nous parle des bords fleuris qu'arrose la Seine et des moutons qu'on y mène. Seulement c'est une allégorie pour demander au roi une pension en faveur de ses enfants. Nous voilà bien loin des bergeries ; nous sommes ramenés à la cour au moment où nous y pensions le moins. Bossuet ne daigne pas jeter un coup d'œil sur le parterre de son évéché, au désespoir de son jardinier qui voudrait qu'on y plantât, en place de fleurs, des livres de théologie; ils auraient au moins chance d'attirer l'attention du maître. La campagne représente aux yeux des hommes de ce temps quelque chose d'inélégant, qui sentie fumier, qui est semé de bêtes malpropres et d'êtres humains assez semblables à ces bêtes. Il n'y a guère que ce rêveur de La Fontaine, cet ancien maître des eaux et forêts, qui sache apprécier et ose nommer veau, vache, cochon, couvée, qui plaigne d'un cœur fraternel l'arbre dépouillé de ses rameaux par l'ingratitude de l'homme, qui aime jusqu'à la solitude et lui trouve une douceur secrète. Mais on sait que le bonhomme passait pour être un peu bizarre et que la fable n'eut pas l'honneur de figurer ànnsV Art poétique,
A cet égard, l'époque fait partie, mais n'est pas encore le point culminant, d'une période où la société polie est le centre lumineux que reflète avec prédilection la littérature ; la politesse se raffinera et surtout s'étendra dans les époques suivantes. En revanche, la bourgeoisie monte (Saint-Simon n'accusera-t-il pas Louis XIV de n'avoir choisi que des ministres bourgeois?) et, en même temps que grandissent la fortune et le savoir du Tiers- État, la littérature tend aussi à s'embourgeoiser. Ce n'est pas tout : à mesure que la hiérarchie des castes perd de sa rigueur, la philosophie commence, elle aussi, à rapprocher dans l'homme