FORMULE GÉNÉRALE ET TABLEAU D'UNE ÉPOQUE AT
les deux moitiés inégales entre lesquelles Descartes opérait un divorce si complet. Le mouvement va dans le sens égalitaire*
Un quatrième caractère se découvre bientôt. La littérature de Tépoque est psychologique^ abstraite^ jalouse de satisfaire la raison.
Faut-il rappeler que la philosophie du temps s'occupe surtout de Tâme, abstrait de la complexe réalité la pensée pure, se fie en aveugle à la puissance du raisonnement, use de la méthode mathématique ? La prédominance de la raison ne se montre pas moins dans les œuvres purement littéraires. L'imagination, à laquelle Tépoque précédente avait laissé libre carrière, est tenue sévèrement en bride. Dans la poésie môme on ' estime peu la verve inventive et la fantaisie capricieuse. Boileau adresse aux poètes ce conseil :
Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et Leur prix.
Lui-même n'applique que trop rigoureusement ce précepte. Il roule sur la pente qui mène
A proser de la rime et rimer de la prose '.
Le bon sens est sa Muse, et s'il lui inspira des ouvrages bien ordonnés, des vers solides et pleins qui deviennent facilement proverbiaux, il ne peut, hélas I sec et terre à terre comme il est, lui donner les images brillantes, le vol audacieux, la fougue emportée. L'ode se transforme en un effort de lyrisme factice, où l'émotion vraie est remplacée par « un beau désordre » qui n'est le plus souvent qu' « un effet de l'art ». L'épopée se construit d'après une recette qui dose savamment les descriptions et le merveilleux, et le législateur du Parnasse réduit Vénus et Neptune h Tétat de froides abstractions. Les critiques, ses émules, dressent la liste des « machines poétiques », dont l'emploi est dûment autorisé. S'il existe encore des poètes plus hardis, plus aventureux, ils ne sont appréciés qu'à demi. La touche large, le style métaphorique, l'allure franche de Molière
i. Vers de Régnier, satire IX.
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lui valent le dédain des raffinés. La Fontaine, avec sa grâce •nonchalante, sa naïveté malicieuse, son talent de composer de vivants tableaux, a besoin que Molière se porte garant de son mérite.
Pendant que la poésie s'amincit et se décolore à force de s'adresser à l'intelligence pure, la prose a toutes les qualités de beauté calme et méthodique que préfère le goût régnant. Chaque auteur fait eilbrt pour suivre un plan savamment ordonné, pour construire un tout bien proportionné, pour conduire la pensée par une série de pro^)Ositions qui s enchaînent et s'opposent l'une à l'autre. Boileau déclare que les transitions sont ce qu'il y a de plus difficile dans l'art d'écrire. Quantité de vérités générales sont exprimées avec bonheur; le style prend volontiers un air sentencieux, et, à mesure qu'on avance dans le siècle, il se débarrasse des plis de la grande période oratoire, s'applique à condenser plus de choses en moins de mots, vise aux formules courtes et brillantes où la raison aiguisée reluit comme un diamant taillé à facettes. Cette tendance est déjà visible en La Rochefoucauld. Elle ira croissant. La prose deviendra peu à peu tendue et subtile, et, dès le début de l'époque suivante, La Bruyère pourra écrire : « On a mis dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable; cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. »
Cette même tendance de la littérature à devenir de plus en plus raisonnable et raisonneuse se montre sous une autre forme au théâtre. On peut la reconnaître dans tous ces personnages qui débrouillent et expliquent leurs sentiments avec une logique et une clarté parfaites, comme s'ils étaient des psychologues de profession. Molière y cède, lorsque dans la plupart de ses pièces il introduit un représentant du bon sens, un raisonneur, qui porte des noms variés, mais qui toujours est chargé de rappeler au sentiment de la juste mesure ceux qui s'en écartent dans un sens ou dans l'autre. Molière y obéit encore, quand il s'efTorce de tracer, non plus des portraits, mais des cai'actères, des types, quand il prétend peindre « l'avare » ou « le misanthrope ». Les écrivains dramatiques du temps semblent convaincus que l'homme est le même dans tous les siècles et sous
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toutes les latitudes; frappés par celte moitié de vérité, que le fond des sentiments ne change fçuère au cours des siècles, ils négligent de parti pris l'autre moitié, à savoir, que la forme, la combinaison et l'intensité de ces mômes sentiments sont dans une mue incessante. Ils s'attachent au général plus qu au particulier ; ils cherchent dans Tindividuel ce qui est universel : ils conçoivent une sorte d'homme abstrait et éternel, qui est, pour ainsi dire, hors du temps et de l'espace et qui ne se modifie jamais qu'en apparence.
Cette conception est plus visible encore, si Ton quitte Molière pour Racine. Son système théâtral e^i une abstraction hardie qui supprime résolument une moitié de l'homme et de la vie. Rien qui fasse songer que les choses ont une double face, triste et gaie, tragique et comique. Rien qui fasse supposer que nous dépendons tous plus ou moins du milieu qui nous enveloppe. A quoi bon parler aux sens ? L'action semble se passer n'importe où, n'importe quand, entre des âmes qui n'ont des corps que par une vieille habitude; le décor est réduit au minimum ; la mise en scène est simplifiée à l'extrême ; l'extérieur des personnages n'est pas ce qui doit intéresser, leur vie interne a seule droit à l'attention; et encore dans la peinture de leurs pensées et de leurs sentiments ne veut-on exprimer par des formules définitives que l'essence de la nature humaine.
Des philosophes ont pu, de nos jours, écrire des volumes sur la psychologie dans l'œuvre de Racine. Et son cas n'est point exceptionnel. Les écrivains psychologues abondent autour de lui. A côté des auteurs dramatiques qui font jouer devant le public le mécanisme secret des passions, il est des analystes qui préfèrent le démonter. Parmi eux, ceux-ci sont des moralistes moralisants, comme Nicole; ceux-là se contentent de représenter les mœurs comme ils les voient, sans prétention à les corriger, tel La Rochefoucauld, qui concentre dans son petit livre des Maximes l'amertume et le désenchantement de son âme. Mais tous, en s'inspirant du monde environnant, s'efforcent de s'élever au-dessus; ils ne se bornent pas à constater des faits particuliers ; ils veulent arriver à des vérités qui soient vraies demain comme elles l'étaient hier.
La Rochefoucauld tourne et retourne de mille façons cette idée que Tégoïsme est le mobile presque unique des actions humaines ; et c'est ainsi que cette psychologie, quoique partie de Tobservation directe de la réalité, aboutit, elle aussi, à Tabstraction.
Une dernière preuve de ce dédain pour ce qui est purement individuel, c'est la façon dont on conçoit alors Thistoire. Que rencontrons-nous en ce genre? Ou bien de vastes généralisations comme celle qu'a essayée Bossuet, une vue à vol d'oiseau, à vol d'aigle, si l'on veut, des grandes révolutions qui se sont succédé dans le monde, rapide coup d'œil sur la série des siècles dans lequel les hommes et les faits particuliers s'effacent et disparaissent. Ou bien, chez les historiens secondaires, une impuissance remarquable à noter les différences qui ont pu exister entre les époques lointaines et celle où ils vivent. Clovis, roi des Francs, leur apparaît comme un petit Louis XIV ; ils lui prêtent une cour, des palais splendides, un pouvoir presque absolu ; ils suppriment si bien l'élément pittoresque, ils se donnent si peu la peine de se figurer le costume et les usages des hommes d'autrefois, et surtout ils imaginent si naïvement la persistance à travers les âges d'un « cœur humain » identique à lui-même, que le tissu de l'histoire devient quelque chose de terne et de grisâtre où rien ne se détache en relief.
Cette prédominance de la raison, ce goût de l'abstraction ne sont pas alors près de disparaître. Us dureront jusqu'au moment où le xviii* siècle (dans sa seconde moitié principalement) viendra rendre à la sensibilité, au Moi, au monde extérieur la part d'attention qu'ils méritent...
Certes, je ne prétends pas que les quatre caractères, dont je viens de montrer la coexistence, suffisent à exprimer dans sa complexité la littérature de l'époque choisie comme champ d'études. Il est trop évident que la synthèse, dans laquelle nous avons condensé les résultats de notre analyse est incomplète. Mais, telle qu'elle est, elle nous fournit déjà un ensemble de traits qui distinguent nettement l'époque littéraire dont il s'agit de celles qui l'avoisinent. Les exceptions que
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nous avons constatées, chemin faisant, les rapports que nous avons établis avec ce qui précède ou ce qui suit, nous font aussi discerner différents groupes d'esprits. D'une part, des écrivains, qui sont les contemporains proprement dits de Louis XIV, qui représentent le goût dominant de sa génération et de sa cour; Boileau, Racine, Bossuet sont les chefs de cette petite troupe. D'autre part, des auteurs qui se rattachent à Tépoque antérieure, qui gardent quelque chose du temps de la Fronde : tels Corneille, Molière, La Fontaine, Retz, La Rochefoucauld, Saint-Evremond, même M™* de Sévigné; tout soumis et pacifiés qu'ils sont avec la France entière, ils ont par moments une indépendance de pensée, une liberté de ton et d'allure, une verdeur de langage, voire une veine de gaillardise qui rappellent que leur jeunesse s'est écoulée dans une société moins régulière. De plus, ils se ressentent pour la plupart de l'engouement dont TEspagne et l'Italie furent l'objet et ils ont des ressouvenirs de l'ancienne France.
Le passé de la veille se survit encore dans les débris de l'école précieuse, dans les réputations éclipsées qui peuplent l'Académie et jalousent les gloires les plus éclatantes ; et, frappant exemple de la façon dont l'avenir se relie au passé pardessus le présent, ces groupes secondaires, comme des chaînons vivants, rattachent la fin du siècle à son commencement. Parmi ceux qui sont jeunes, vers 1685, beaucoup rejoignent par la sympathie ceux qui l'étaient vers 1650. Fontenelle continue, en le transformant, le genre précieux et galant prolongé par Benserade. Les sceptiques et les épicuriens de la société du Temple recueillent la tradition de Saint-Evremond et de Ninon de Lenclos, qui s'obstinent à vivre assez longtemps pour se voir refleurir en eux. Ainsi des tendances, qui sont en sous-ordre dans cette première moitié du règne de Louis XIV, s'apprêtent À reconquérir, après celte trentaine d'années, l'importance qu'elles ont eue auparavant. La couleur dominante s'atténue peu à peu et, par une série d'insensibles transitions, il se trouve, au bout de quelque temps, que telle nuance effacée a pris la place et l'éclat de celle qui éblouissait les regards.
§ 2, — Je ne pouâse pas plus loin cet aperçu, destiné simple-
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ment à donner une idée de ce que peiit el doit contenir la formule générale d'une époque. Mais uneformule est, de sa nature, sèche et rigide comme la se i t^ej ex i ' f iTs toi re , surtout ' Thistoire d'une TîTtératurei ne peut pas être seulemsjjt.,sdcigntifique;"elTê doit être en sus quelque chose de souple, de vivant, de littéraire. C'est pourquoi l'on ne saurait s'en tenir aux lignes dures de la formule trouvée. Elle ne saurait dispenser d*un tableau artistique où Tépoque étudiée retrouve le mouvement et la vie.
Seulement autre chose est la méthode qui convient à la recherche des faits, autre chose la méthode qui doit présider à leur exposition. On ne saurait ici codifier des prescriptions précises, indiquer un ordre qui s'impose. C'est à Tart de l'historien (et l'art comme le style est éminemment personnel) de savoir faire jaillir des documents entassés la lumière et la flamme ou, si l'on veut, de transmuer la vérité en beauté.
A peine oserai-je proposer quelques conseils à quiconque veut ressusciter une époque littéraire. On peut commencer par passer rapidement en revue tout ce qui environne la littérature, les milieux divers où elle se développe, les influences qui agissent sur elle du fond des pays étrangers ou des siècles passés, la condition faite alors aux écrivains. L'exposé des principaux caractères qui distinguent l'époque peut trouver sa place après ce travail préliminaire : théories régnantes, usages ou règles acceptés, conceptions du monde couramment admises, transformations subies parla langue, qui est Tinslrument commun à tous ceux qui parlent ou écrivent, peuvent terminer cette partie générale.
Pour le reste, faut-il classer les auteurs par groupes ou les œuvres par genres? Cela dépend. Il y a des époques qui ont respecté avec un scrupule superstitieux ces cadres qu'on appelle des genres littéraires. Au temps de Boileau, par exemple, il est admis que l'élégie, l'ode, la comédie, la tragédie ont chacune leur existence individuelle et leurs règles spéciales. Reproduire cette division traditionnelle peut être en pareille occurrence une façon de mieux faire saisir l'esprit du moment. Mais, en ce cas même, il semble que l'historien doive dans chaque époque, jeter en avant les genres qui ont alors le mieux réussi. C'est
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encore un moyen de rendre plus visibles les goûts dominants. Ainsi, dans Fépoque que nous avons résumée plus haut, la poésie dramatique et la littérature religieuse me paraissent avoir droit aux deux premiers rangs, et ce rapprochement seul de deux genres qui se ressemblent si peu, qui sont même, à certains égards, en pleine opposition, fait comprendre à merveille cette société catholique et mondaine qui voltige avec aisance du théâtre au sermon et se partage entre l'Église et les plaisirs du siècle. De 1715 à 1700, la prose méritera de passer avant la poésie et la littérature à visées philosophiques sera sans doute celle qu'il faudra mettre au premier plan. Pendant la Révolution, la littérature politique aura son tour de primauté. Chaque époque a de la sorte son genre ou ses genres de prédilection qui révèlent sa nature.
Mais il y aaussi des moments où la distinction des genres est presque entièrement abolie. Notre siècle a mêlé le tragique et le comique; il en est arrivé à des œuvres théâtrales qui, ne sachant comment se définir, se sont vaguement intitulées pièces. Les poètes ont sauté par-dessus les barrières qu'avaient élevées les critiques d'autrefois. On sait Teffarement de l'éditeur auquel Lamartine apportait ses Méditations. Etaient-ce des élégies? des odes? des dithyrambes? Impossible de les classer dans Tun ou Fautre des compartiments ordinaires! Le pauvre homme en était tout désorienté. S'il avait vécu jusqu'à nos jours, il aurait eu bien d'autres sujets de surprise. Qu'aurait-il dit devant certaines œuvres dont on ne saurait dire si elles sont en vers ou en prose, lyriques ou épiques ou dramatiques? Dans ces époques de confusion voulue, il peut être avantageux de classer les auteurs par écoles, de grouper les ouvrages que rapprochent des affinités profondes et non point seulement des ressemblances superficielles.
Quel que soit d'ailleurs l'ordre qu'on préfère, il faut réserver une place d'honneur aux grands hommes et aux chefs-d'œuvre qui représentent sans doute leur époque, mais la dépassent et Tentraînent à leur suite, qui sont la brillante expression de l'esprit de leur temps, mais en même temps de puissants agents d'innovation. Il faut, à côté d'eux, placer les hommes et les ouvrages secondaires, qui à défaut d'autre mérite servent du moins
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à montrer, soit réduites au niveau moyen les qualités, soit portés à outrance les défauts des maîtres et de leurs productions géniales. Il faut enfin renoncer à tout dire, se résigner à faire un choix. N'a-t-on pas comparé Thistorien à un Rembrandt qui dirige les jets de lumière sur les choses essentielles et laisse dans Tombre celles qui méritent d'y rester? Une histoire n'est pas un catalogue, un dictionnaire. Elle fausserait la vérité, si elle ne savait établir dans sa reproduction du passé une hiérarchie de talents et d'œuvi'es correspondant à ce que fut la réalité vivante.
Mais encore une fois, le tableau d'une époque peut être présenté de mille façons diverses et je me reprocherais la seule apparence de vouloir enfermer en un plan uniforme la libre inspiration de l'artiste que doit être Thistorien digne de ce nom. Je reviens donc à ce qui est encore matière à science dans le vaste domaine que je suis bien près d'avoir achevé de parcourir.