DU GOUT LITTÉRAIRE
Pour peu qu'on ait tracé le tableau de plusieurs époques successives d'une littérature, deux graves questions se présentent auxquelles on ne saurait se soustraire :
Pourquoi le goût littéraire varie-t-il d'une époque à une autre? Comment s'opère cette variation?
Nous allons tâcher d'y répondre, au moins partiellement.
§ 1. — Il ne servirait à rien de dire que, si le goût littéraire varie, c'est que Tétat social en se modifiant modifie l'état jnental. Nous avons, à Foccasion, donné maint exemple de la dépendance qui unit un de ces changements à Tau tre. Mais répondre ainsi serait reculer pour mieux sauter. Il faudrait se demander ensuite pourquoi l'état d'une société varie. Mieux vaut donc aborder directement la question et remonter à la cause primordiale et commune de toutes les variations dont l'histoire
de rhumanité nous offre le spectacle.
Or, si l'esprit régnant dans une époque cesse dlHre prédominant dans l'époque suivante, la cause en est la nécessité de changement qui est imposée aux sociétés comme aux individus par la constitution même de Thomme et de l'univers.
Figurons-nous un ensemble social aussi homogène qu'il est possible non pas de le réaliser, mais de le rêver. Imaginons-le si harmonieux qu'il y ait accord parfait entre les tendances de tous les êtres qui le composent. Même en de pareilles conditions il ne saurait rester dans cet état d'équilibre; il doit
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changer et avec lui la littérature qui en fait partie. En effet, les êtres humains dont est formé cet ensemble sonl exposés et soumis à Faction de forces inégales et différentes. Les uns habitent au bord de la mer, les autres dans la plaine, d'autres dans les montagnes ; autant de milieux physiques qui produisent des effets divers et tendent à diversifier ceux qui les subissent. Ceux-ci sont dans Fintérieur, isolés des influences exotiques; ceux-là sont aux frontières, en contact avec des étrangers. En voici qui demeurent à la ville, en voilà qui résident à la campagne. C'en est assez pour les rendre de jour en jour plus dissemblables. Puis la population ne reste pas stationnaire ; elle croît et décroît ; elle se renouvelle par les naissances et les décès ; elle se mélange par la circulation, les croisements. Bref, de mille façons elle se différencie, se modifie, se transforme. Comment le goût littéraire pourrait-il rester immobile dans cette mobilité ambiante?
A ne considérer qu'un individu, Tobligation où il est de changer avec le temps n'est pas moins évidente. Pascal disait' : « L'éloquence continue ennuie... La grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie. La continuité dégoûte en tout. » M"* de Sévigné fait la môme remarque, quand elle écrit ' : « Ce 4ue vous dites des arbres qui changent est admirable ; la persévérance de ceux de Provence est triste et ennuyeuse ; il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. Corneille dit qu'il n'y a que Dieu qui doit être immuable; toute autre immutabilité est une imperfection. » Chacun connaît enfin le vers de Lamotte-Houdar :
L'ennui naquit un jour de runiformité*
Qu'est-ce à dire, sinon qu'il n'est pas dans la nature humaine de se plaire longtemps sans relâche à un spectacle ou à une occupation qui ont pu commencer par lui être agréables. Le mot de monotone n'est-il pas devenu synonyme de fastidieux? Cette impuissance à jouir de tout ce qui se prolonge sans se modifier s'explique sans peine. Notre puissance de sentir, qui