LA QUESTION DE GOUT CE QUI RESTE EN DEHORS DE LA SCIENCE
Supposons scicntitiquement faite Télude des œuvres littéraires qui remplissent une période. Faut-il les placer toutes sur le même plan, leur accorder à toutes la même attention, la même importance, la même place dans Thistoirc? Il semble bien que cela soit impossible ; et s'il faut les classer, mettre les unes en lumière, laisser les autres dans la pénombre ou dans les ténèbres de Toubli, d'après quel principe instituer entre elles des degrés et une sorte de hiérarcliie? De quel droit déclarer que celle-ci «st médiocre et celle-là supérieure?
Question inévitable! Question de goût, puisqu'il s'agit d'apprécier, non plus seulement de constater, et question singulièrement délicate î
Les faits sont déjà trop souvent difficiles à établir, témoin les discussions interminables que soulève la réalité de certains * événements historiques. Mais enfin ils sont susceptibles de rencontrer une adhésion unanime. Ils ne relèvent que de l'intelligence, et Tintelligence est en l'homme ce qu'il y a de plus universel, de plus constant. Les lois de la logique sont les mêmes à Paris qu'à Pékin ; deux et deux font quatre en Australie comme en Europe; il n'y a pas de géométrie nationale, de chimie variant d'un continent à l'autre.
1. La substance de ce [chapitre a paru déjà daus la Nouvelle Revue^ numéro du !«'' mars 1894.
Si, malgré tout, on ne s'accorde pas toujours sur le vrai, que dirons-nous du beau? Ici, la sensibilité intervient, et, sans différer entièrement d'homme à homme, elle est cependant ce qu'il y a en chacun de plus individuel. C'est en matière de goût, de préférences, de prédilections qu'on peut répéter le mot de Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées! Erreur au delà! » Bien plus, ce qui plaît à l'un déplaît souvent à son voisin le plus proche. L'expérience l'enseigne ; le raisonnement l'explique. En effet, le plaisir ou le déplaisir que nous fait éprouver une chose dépend, non seulement de la nature de cette chose, mais encore de notre tempérament, de notre Ago, de notre sexe, de notre humeur, de notre culture, de nos tendances, bref, de ce qui varie le plus d'un individu à l'autre et jïnrfois même dans un seul individu. De là des divergences nécessaires et légitimes, une diversité infinie qui ne saurait être ramenée à l'unité.
Qne va faire l'historien en présence de cette difficulté si embarrassante? Il faut regarder l'obstacle en face et l'aborder de front.
§ 1. — Quelques-uns ont essayé de le tourner. Ils ont dit : « Quel besoin l'historien a-t-il de juger? Qu'il se contente de nous dire ce que contient une œuvre, ce qui l'a fait naître, ce qu'elle a engendré à son tour! Nous le tenons quitte du reste. L'indifférence sereine est son premier devoir. Nous ne lui demandons pas ce que nous devons penser d'un auteur ou d'un ouvrage; qu'il nous mette seulement en main les pièces qui nous permettront de juger par nous-mêmes. »
Le malheur est que cette parfaite indifférence est impossible. L'historien juge et classe nécessairement. Peut-être n'est-il pas inutile de le démontrer, puisqu'on a essayé de le contester.
Considérons d'abord les œuvres littéraires dans le temps. Est-il possible de mettre sur la même ligne celles d'un homme ou celles d'un peuple aux différentes époques de leur vie? A. première vue, cette égalité est choquante. Voici trois pièces de Corneille : Clitandre^ le Cid et Attila. Pourra-t-on admettre qu'elles sont toutes trois aussi heureusement venues, qu'elles occupent une place aussi importante dans la carrière du poète
fît dans TéToIution de la littérature? Ëvidemment non. Dans le cas choisi comme dans mille autres semblables, nous ne pouvons nous refuser à constater un progrès et une décadence. Par suite, une juste proportion entre Thistoire et la réalité qu*elle veut' retracer exige quon mette en pleine lumière la tragi> comédie dont Tapparition est devenue une date du théâtre français en laissant dans la pénombre ses deux sœurs mal nées.
Ce qui est vrai pour la vie d'un homme Test aussi pour la vie d'une nation. On s'accorde à y reconnaître des périodes brillantes et des numents crépusculaires, où les artistes tâtonnent et cherchent une voie nouvelle sans la trouver. Personne ne soutiendra que la littérature du règne de Louis Xll peut être mise en parallèle avec celle du règne de Louis XIV. Pour peu qu'on suive le développement de la poésie lyrique depuis le temps de Ronsard jusqu'à nos jours, on verra clairement qu'un genre, autant et plus que le génie d'un individu, passe par des phases d'éclat, de déclin, de renaissance, etc.
Ck)nsidérons maintenant les œuvres littéraires dans l'espace. Est-il possible d'assigner le même rang à toutes celles de la même époque ou aux différentes formes du beau qui ont été réalisées par des peuples différents ? Le bon sens proteste avec énergie. Essayez de dire que Pradon vaut Racine, qu'une comédie de Boursault a droit à la même attention, à la même admiration qu'une comédie de Molière. Soutenez encore Téquivalence artistique de Sparte et d'Athènes, des Romains et des Grecs, et vous entendrez quel éclat de rire saluera ce paradoxe.
Je ne dis pas, sans doute, qu'il soit toujours aisé ni même possible de décider la question de préséance entre des œuvres supérieures appartenant à des époques ou à des races diverses ; il est permis d'hésiter entre le Parthénon et une belle cathédrale gothique, entre un drame de Shakespeare et une tragédie de Sophocle, entre le Faust de Gœthe et la Divine Comédie du Dante. A une certaine hauteur d'art, il semble que les différences de rang s'effacent, et il est le plus souvent aussi aléatoire qu'oiseux de tenter une hiérarchie des chefs-d'œuvre, qui ont atteint leur perfection relative par des routes très divergentes et même opposées. Ce sont comme des êtres de nature très différente, entre lesquels manque une unité (Je
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mesure. Qui pourra dire lequel est le plus admirable en son genre, d'un éléphant ou d'une fourmi, d'un aigle ou d'un lion, d'un lis ou d'un chêne? Il n'en est pas moins certain qu'en présence de choses de même espèce un regard exercé opérera d'ordinaire assez vite un triage et saura distinguer une élite. Or, ce triage, qui est déjà un jugement sommaire, l'historien l'accomplit par cela seul qu'il parle des uns et non des autres, qu'il met ceux-ci sur le devant du tableau et laisse ceux-là à l'arrière-plan. Puisqu'il est ainsi forcé de choisir et partant de juger, nous sommes ramenés à cher* cher d'après quels principes il doit se prononcer.
§ 2. — L'idéal serait d'avoir une théorie complète du beau. Mais on la cherche encore et il y a apparence qu'on la cherchera longtemps, peut-être toujours. Sans savoir, en effet, tout ce qu'est le beau, nous savons du moins qu'il est quelque chose qui se transforme et se renouvelle d'âge en âge ; l'art est une création perpétuelle; l'œuvre, qui demain grossira le nombre des chefs-d'œuvre, sera précisément celle qui sera neuve et originale. Comment dès lors construire une théorie qui convienne d'avance à des choses dont le principal mérite sera de sortir du connu et du déjà vu? Il y a, semble-t-il, une contradiction cachée dans toute tentative pour donner une formule parfaite et définitive de la beauté artistique.
Nos ancêtres ont cru pourtant la posséder. 0 le bon temps de l'ancienne critique ! Qu'ils étaient simples et conmiodes les procédés de ceux qui se mêlaient autrefois de juger les auteurs I Il existait un ensemble de règles convenues, un système de dogmes littéraires, un code officiel du beau. On n'avait qu'à en appliquer les articles à tout le monde, aux morts comme aux vivants, aux étrangers comme aux gens du pays. Rien de plus facile, rien déplus rapide. VArt poétique de Boileau eut ainsi force de loi durant un siècle et plus. Que d'arrêts furent rendus et que de sottises débitées en son nom ! Malheureusement on s'aperçut un jour que ces règles étaient en grande partie arbitraires, qu'elles étaient du moins la cristallisation d'un goût éphémère, l'expression d'une seule époque, un effort stérile et dangereux pour mettre l'éternel dans le passager ; qu'elles ne pouvaient s'appliquer sans injustice au passé, en même temps
qu'elles devenaient des entraves pour lavenir. Leur autorité fut brisée et le souvenir de leur empire quasi tyrannique contribua puissamment à jeter les esprits dans Textréme opposé. Sur leurs ruines on proclama lavènement de ce que Je pourrais appeler la critique anarchique. Elle a fleuri en France, pendant ces dernières années, sous le nom de critique impressionniste. Il a été de mode de revendiquer la souveraineté de l'opinion individuelle. Pour les adeptes de Técole nouvelle, non moins commode et expéditive que Tautre, le seul principe a été de n'en reconnaître aucun. Donner telle quelle son impression fugitive, changer d'avis suivant la disposition du moment, s'abandonner doucement au caprice de ses préférences personnelles, fuir toute apparence de dogmatisme : voilà ce qu'ont pratiqué et enseigné des critiques ondoyants qui se sont crus modestes. Et pourtant leur orgueil inconscient aboutissait à dire au public : — Ce qui est bon, c'est ce que j'aime. — Si on leur eût demandé quel garant ils avaient de la Justesse de leurs arrêts (car forcément ils en rendaient quand même, et souvent de très durs), ils n'auraient pu que répondre comme ISiJUédée de Corneille :
Moi, Moi, dis-je, et c'est assez.
D'ailleurs, chacun d'eux avait bel et bien sa philosophie de Tart, sa théorie du beau; pour être enveloppée, dissimulée, sous-entendue dans leurs jugements, elle n'en existait pas moins au fond de leur intelligence et un bon analyste est de force à l'y surprendre. Seulement, comme on peut s'y attendre, les idées et les sentiments qui la constituent varient singulièrement d'un juge à l'autre.
L'historien se trouve donc dans un grand embarras. 11 ne lui est plus permis de remettre en vigueur le code suranné de nos classiques ; ce serait bâtir sur une base aussi étroite que fragile. Il ne peut pas davantage se laisser paresseusement aller au gré de ses prédilections; ce serait une autre façon d'être étroit et d'ôter à son histoire le fondement solide qu'il veut lui donner. Il doit donc chercher et indiquer bravement ce qui constitue à son avis la valeur d'une œuvre littéraire. Il doit se
faire un principe de jugement et de classement, qui soit à la fois aussi large et aussi scientifique que possible. En vain serait-il convaincu qu'il n'arrivera jamais à éliminer absolument cette cause d'erreur que Sainte-Beuve a signalée en disant : « C'est toujours soi qu'on aime, même dans ceux qu'on admire )>, il doit travailler à réduire au minimum cet élément subjectif, ou, pour emprunter une expression au langage de la science, ce coefficient personnel.
§ 3. — Mais n'y aurait-il pas des procédés empiriques et indirects pour distinguer le bon du mauvais? Que penser, par exemple, du jugement des contemporains? Hélas! on sait trop combien il est sujet à caution. Le Timocrate de Thomas Ck)rneille reçut du public un accueil enthousiaste qui n'empécho pas l'auteur de n'être pour nous que le frère du grand Corneille. Si l'on mesurait le mérite des livres de Stendhal au nombre des lecteurs qu'ils eurent à leur apparition, on pourrait presque se dispenser de les mentionner, et pourtant nul n'ignore la puissante action qu'ils ont exercée cinquante ans plus tard. Tel volume de vers, médiocre d'ailleurs, réussira, parce qu'il caresse les passions et les préjugés du moment. Tel livre devra son insuccès aux vues nouvelles dont il est plein et qui lui vaudront au bout d'un siècle la réparation d'une gloire tardive. On s'est moqué des génies incompris; mais on a pu dire aussi * : « Le génie, c'est le talent d'un homme mort ». Inimitiés politiques ou religieuses, routine ou légèreté de la foule, jalousies ou cabales de rivaux, timidité de l'écrivain ou fierté qui lui interdit certains moyens de parvenir, mille autres causes peuvent priver une œuvre de l'estime qui lui est due. Les passe-droits de ce genre ont été si communs qu'il serait banal d'y insister.
Mais la postérité? N'est-elle point la grande redresseuse de torts? Ne peut-on la considérer comme une cour d'appel, comme un tribunal suprême qui siège toujours, revise tous les procès, n'admet point la prescription, casse les réputations usurpées, réhabilite les méconnus, remet chacun à son rang véritable? Je connais des odes et des discours où un recours à