‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 37 sur 135 · Journal des frères de Goncoxtrt · texte numérisé non relu

Journal des frères de Goncoxtrt

90 CK QUI PEUT fiTRE OBJET D'ÉTUDE SCIENTIFIQUE

rinfaillible postérité fait bon effet, surtout quand il est exprimé en vers sonores ou en périodes ronflantes. Je crains cependant qu'elle ne mérite pas tout le bien qu'on a dit d^lle. D'abord, si Ton peut dire où commence, qui dira où finit la postérité? Et comment faire, si celle d'aujourd'hui contredit celle d'hier? Or, c'est le cas ordinaire. Elle n'est pas un être immuable, pétrifié à jamais dans ses admirations et ses dédains ; elle est inconstante comme les individus, parce qu'elle vit et par conséquent se transforme comme eux ; elle est même plus changeante que les individus, parce qu'elle vit plus longtemps qu'eux. Qu'on me montre un seul grand homme dont la renommée n'ait point subi d'éclipsé! Et le pis, c'est que la postérité est un tribunal, non pas seulement incertain, mais partial. Elle a, dans les jugements qu'elle rend, des motifs de derrière la tête, des considérants qu'elle ne dit pas et souvent qu'elle ne sait pas. Les hommes qui la composent exaltent inconsciemment dans les siècles passés ceux qui ont eu des qualités et des défauts pareils aux leurs; ils rabaissent ou négligent les autres. Comme le disait Lamartine (1) : « Chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immortels qui sont toujours ainsi des hommes de circonstance ; elle s'y réfléchit elle-même; elle y retrouve sa propre image et trahit ainsi sa nature par ses prédilections. » Comment se fiera une mobilité aussi intéressée? Prendrons-nous alors pour guide l'opinion des nations étrangères ? Elle n'échappe pas aux causes d'erreur que nous venons de signaler; elle est également variable et contradictoire. De plus, sans compter les œuvres dont la renommée n'a jamais franchi les frontières de leur pays natal, il n'est pas rare que certains auteurs soient peu goûtés à l'étranger, précisément parce qu'ils sont trop originaux, parce qu'ils contiennent comme une quintessence de l'esprit national. Irons-nous demander à l'Allemagne une équitable appréciation de la bonhomie fine et malicieuse qui donne aux fables de La Fontaine une saveur de terroir si piquante et si agréable à des palais français? Il en est de certains talents comme de certains vins : ils ne se prêtent pas à l'exportation.

i. Discours de réception à rAcadémie fretncaÎBe.

Peut-être alors qu'il vaudra mieux s'en référer aux jugements portés par les maîtres de la critique? Mais il faudra d'abord dresser la liste de ces mattres hors de pair. Je demande à quel signe on les reconnaîtra pour tels. Si Ton peut me dire quel est ce signe, je n*ai plus besoin de croire sur parole messieurs les critiques ; je possède leur secret ; je puis juger sans leur aide. Si Ton ne peut me l'indiquer, tout essai pour leur assigner des rangs me paraît fort aventureux, et je prévois bien des querelles. D'ailleurs, se fût-on, par le plus grand des hasards, entendu sur les noms de ces grands juges de la littérature, il y a gros à parier qu'ils seraient eux-mêmes en désaccord sur une foule de points, et l'on serait replongé dans l'incertitude.

Quoi qu'on essaye, on est donc ramené à cette nécessité : tirer de l'examen direct des œuvres littéraires le moyen de les classer.

§. 4. — La difficulté est grande. 11 sied d'être modeste et de borner ses prétentions à ce qui est indispensable à l'historien d*une littérature. A-t-il besoin de s'être fait une théorie complète de la beauté? Pour que cette théorie pût embrasser toutes les variétés du beau, il faudrait, nous l'avons dit, que l'évolution de l'art et par conséquent de l'humanité fût achevée ; ce serait un peu long d'attendre jusque-là. Heureusement, ce n'est point nécessaire pour la besogne restreinte qui s'impose à l'historien d'une littérature. Il n'a pas à s'occuper du beau dans la nature non plus que dans les différents arts. Son domaine est limité d'une façon précise. Dans le cercle où il est enfermé, il n'a pas non plus à chercher un type absolu, un idéal unique avec lequel il puisse confronter les œuvres soumises à son appréciation. Tout au contraire, son premier devoir est de sympathiser avec toutes les formes du beau que les diverses époques ont réalisées. Il n'a le droit d'en méconnaître, d'en ignorer, d'en répudier aucune. A lui de comprendre et d'expliquer pourquoi Scarron, le roi du burlesque, a mérité d'être le grand homme d'une petite époque. Il lui faut une àme assez large pour goûter un sermon de Bossuet et un roman de Voltaire, une fable de La Fontaine et une méditation de Lamartine. Sa devise est le mot connu : « Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. » A son esprit doivent toujours être présentes

ces parolpsque doux grands écrivains n'ont pas craint d'émettre, alors que l'autorité, même en matière littéraire, s'affirmait avec énergie. Molière disait (1) : u Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce qui a attrapé son but n a pas suivi un bon chemin. » Et Racine, à son tour, répétait en écho (2) : » La principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. » 11 suit de 1î\ que toutes les œuvres qui ont plu, qui ont été qualifiées de belles, se recommandent par cela seul à Tattention de Thistoire.

Mais, parmi celles-là, comment établir une hiérarchie?

Avant d'indiquer dans quelle mesure et h quelles conditions elle est désirable et possible, il est bon de fixer, comme des garde-fous, les barrières que Thistorien ne doit pas chercher à franchir.

Il est parfaitement oiseux pour lui de comparer des œuvres qui ne sont pas de même espèce. Il n'a pas ù se demander si un roman bien fait vaut plus ou moins qu'une comédie excellente. Il perdrait son temps à vouloir décider si la poésie épique est supérieure à la poésie lyrique. C'est assez qu'il rapproche les œuvres de même nature, soit simultanées, soit successives. De plus, en posant cette question de supériorité, il ne doit jamais oublier qu'elle est très souvent insoluble, parce qu'on veut la résoudre en bloc. Mettez deux ouvrages en parallèle; celui-ci, inférieur sur un point, peut fort bien reprendre l'avantage sur un autre. Les drames de Victor Hugo sont moins concentrés, moins élégants, moins simples, moins psychologiques que les tragédies de Racine; ils ont, en revanche, plus de couleur, de mouvement, de vie extérieure. Musset n'a pas l'ampleur, la noblesse, l'abondance fluide et harmonieuse de Lamartine; mais il a plus de grâce, d'esprit, de finesse, de passion. Entre ces différentes supériorités il est permis d'hésiter, et chacun, suivant son tempérament, préférera l'une ou l'autre. Préférence légitime et invincible contre laquelle il serait puéril de lutter! Autant vaudrait reprendre l'éternelle et

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