Préface de Bérénice
vaine discussion sur les yeux noirs et les yeux bleus, sur la beauté brune et la beauté blonde I
Le rôle de Thistorien se réduit donc à constater si une œuvre est vraiment supérieure et en quoi elle Test. Il lui suffît de savoir distinguer, dans le champ de blé qui ondule sous ses regards, les épis les plus pleins, les plus dorés, les plus hauts. La tâche, même ainsi bornée, est encore assez délicate, et ce n'est pas trop de plusieurs méthodes, qui se corrigent et se complètent Tune l'autre, pour mesurer, peser, jauger, par une série de calculs approximatifs, ces produits si complexes de Tesprit humain. Il pourra se féliciter d'avoir fait tout ce qu'il pouvait faire, s'il a conscience de n'avoir laissé de côté aucune œuvre qui ait marqué dans l'évolution littéraire.
§ 5. — La première méthode qui s'offre à lui consiste à consulter les jugements antérieurs. Nous avons montré plus haut qu'il ne peut leur accorder une foi absolue; mais cette moitié de vérité réclame une contre-partie. Ces mêmes jugements, dont l'autorité est fragile si l'on prétend leur conférer une infaillibilité factice, gardent une valeur très réelle si on les considère seulement comme des présomptions.
Les contemporains, d'abord, opèrent, dans la quantité croissante des œuvres jetées en pâture au public, une première sélection, dont les résultats ne sont pas négligeables. D'un accord presque unanime, ils en éliminent qui ne comptent pas et ne compteront jamais. Ils en tirent quelques-unes de cette masse énorme et les recommandent ainsi à l'attention de ceux qui viendront après eux. La tache de l'historien est par là déjà simplifîée. Quelles épaules pourraient en soutenir le fardeau, s'il lui fallait relire, par exemple, toutes les. pièces qui ont été représentées au temps de Molière, tous les poèmes épiques mort-nés qui ont été composés au temps de Napoléon I*''?
Les générations successives, en revisant tour à tour les sentences de celle qui a fait le triage primitif donnent une force de plus en plus grande aux opinions qu'elles confîrment. Comme on l'a dit * : « A la longue et par un effet à peu près certain de
1. E. Caro. Variétés litlëraires^ p. 299. Voir aussi Taine, V Idéal dans VarU p* 15.
justice distributÎTe, les rangs se rétablissent, les suprématies usurpées se perdent, Tombre et la lumière se répartissent avec une sorte d*équité finale entre les auteurs ; le temps, aidé de la raison qui n'abdique jamais complètement, remet chaque chose et chacun à sa place. » Il est certains procès qui sont pour la postérité définitivement vidés. Pourquoi tout le monde connalt-il BritannicuÈ ou Andromaque^ tandis que >ingt ou trente curieux tout au plus s'avisent de lire aujourd'hui la Judith de Boyer ou le Gf*rmanicus de Pradon? N'est-ce pas la preuve que A\\ïï consentement universel il y a sur bien des points chose jugée?
Il faut avouer encore qu'une œuvre, quand elle est entrée dans le patrimoine de Thumanité presque entière, a bien des chances pour n*étre pas indigne de cet honneur. Chaque hommage qui lui vient de l'étranger peut passer pour une consécration nouvelle de son mérite.
Enfin il y aurait orgueil et témérité à se priver du secours des critiques et des historiens, qui ont, d'âge en âge, armés de la loupe et de la pierre de touche, contrôlé les épreuves subies par les réputations des siècles disparus. Parmi ces juges du passé comme parmi les autres écrivains, il s'est produit peu à peu un classement. Sans être d'accord sur leur valeur relative, on en reconnaît un certain nombre qui valent la peine d'être interrogés. Leurs successeurs auraient grand tort de ne pas tenir compte du précieux travail accompli par tant d'illustres devanciers.
Un second procédé pour évaluer le mérite des œuvres littéraires, procédé qui confine au précédent, consiste à suivre et à mesurer leur expansion dans l'espace et dans la durée. J'ai déjà dit fCh. VI, Partiel!) comment on peut l'appliquer et je n'y reviens pas.
Si utiles pourtant que puissent être les résultats ainsi obtenus, ils sont approximatifs, purement empiriques; ils n'ont par là même qu'une valeur secondaire. J'arrive à des moyens plus précis et plus directs*
§ 6. — L'appréciation d'une œuvre littéraire doit reposer sur l'étude approfondie de cette œuvre.
Nous revenons à la double analyse dont nous avons parlé plus haut, Vanalf/sf* interne et Yanalyse externe.
Si nous commençons, comme il convient, par la première, nous voyons qu'une œuvre peut être supérieure à cinq points de vue très différents. On s'accordera, je pense, à reconnaître qu'une description de Théophile Gautier est saisissante pour les yeux; que la Nuit d'Octobre est émouvante; qu'un roman de Voltaire fait penser; que le Qu'il mourût du vieil Horace est d'une héroïque vigueur; que le Corbeau d'Edgar Poe emporte l'imagination bien au delà du monde réel. Nous pouvons dire déjà que toute œuvre qui a réussi à atteindre un haut degré dans l'un ou l'autre de ces cinq ordres de beauté mérite par cela seul de ne pas rester confondue dans la foule.
Veut-on, dans chacun de ces ordres naturels, établir d'une façon aussi rigoureuse que possible la supériorité d'une œuvre? Il faut examiner sous des angles divers les divers éléments (sensations, sentiments, idées, etc.) qui constituent chacun de ces ordres.
Des exemples éclairciront ma pensée. Gomment reconnaître que telle œuvre est supérieure au point de vue de la beauté sensorielle ? On peut noter le nombre et la variété des sensations qu'elle éveille; on peut en considérer la profondeur, l'intensité; on peut en évaluer le plus ou moins d'élévation. (Ainsi l'ouïe et la vue, sens intellectuels par excellence, prêtent à des sensations plus relevées, plus nobles que le goût et l'odorat.) On peut enfin en constater la nouveauté, la complexité, la finesse. Autrement dit, par une analyse à la fois qualitative et quantitative, on peut déterminer avec une précision très suffisante ce qui d'abord semblait se dérober à tout calcul.
Il en est de même pour les sentiments. Telle œuvre est supérieure, parce qu'elle exprime et éveille beaucoup de sentiments tempérés {Gil Blas) ; telle autre, parce qu'elle peint une passion déchaînée dans toute sa violence (Manon Lescaut, le Père Goriot) ; celle-ci, parce qu'elle suscite des émotions nobles, comme la pitié pour les faibles, l'amour de la justice, la sympathie pour la vie universelle (les Misérables); celle-là, parce qu'elle va toucher au fond du cœur des fibres secrètes, rarement ou jamais atteintes jusque-là, parce qu'elle donne, comme on l'a dit, un nouveau frisson (les Fleurs du mal). Autant de nuances de supériorité sentimentale qu'il faut savoir distinguer.
Mêmes distinctions à faire quand il s'agit de beauté intellectuelle. L'auteur a-t-il abondance de pensées fines, de raisonnements bien enchaînés? A-t-il su, à travers mille circuits, suivre une idée jusque dans ses dernières conséquences? A-t-il conçu quelque vaste théorie embrassant et résumant des millions de faits ? A-t-il découvert des vérités inaperçues du commun des mortels? soulevé un coin du voile qui nous dérobe Téternelle Isis ? En tous ces cas, pour des motifs divers, son oeuvre est de nature à satisfaire Tesprlt.
La valeur morale, à son tour, doit se mesurer à des échelles différentes. 11 convient avant tout de donner au mot de moralité l'extension large qu'il doit avoir. Une œuvre est belle moralement, quand elle montre et par conséquent suggère le triomphe du devoir sur un désir mauvais, de la volonté raisonnable sur les appétits grossiers ; quand elle inspire l'horreur d'un vice comme l'hypocrisie ou l'avarice ; quand elle pousse au dévouement, au sacrifice; quand elle combat l'injustice, la misère, l'égoïsme.
L'historien, dans l'appréciation de la beauté morale d'une œuvre, doit donc tenir compte de la variété, de la puissance, de la noblesse et aussi de la nouveauté plus ou moins grandes des tendances que cette œuvre essayait de faire triompher.
Des principes identiques s'appliquent à l'examen des œuvres qui nous emportent au delà du monde sensible, qui nous donnent la vision de choses surhumaines, qui nous font explorer sur l'aile du rôve des régions inaccessibles à la raison et à la science.
Comment distinguer, parmi ces hardies envolées au sein du mystère qui nous enveloppe, celles dont la valeur esthétique est la plus sérieuse? Ici encore il faut recourir à plusieurs critériums. L'intensité avec laquelle fauteur voit et fait voir l'invisible; la variété des tableaux fantastiques qu'il évoque; la largeur des symboles qu'il conçoit; la somme de nouveau que ses rêves ajoutent aux aspirations des autres hommes; voilà autant de facteurs (et il s'en faut que nous les ayons énumérés tous), qui, isolés ou réunis, constituent la supériorité cherchée.
Tenons pour faite et bien faite l'analyse dont nous venons
d'indiquer la marche générale. A quel résultat nous amène cette tentative pour opérer une première sélection parmi les œuvres littéraires? A cette formule, autour de laquelle nous n'avons cessé de tourner :
Il y a pour une œuvre littéraire (à ne considérer que ses qualités intérieures) cinq ordres diflFérents de beauté ; elle est supérieure, si elle possède à un degré très élevé une des qualités essentielles à Tun de ces ordres ou, à un degré suffisamment élevé, la plupart des qualités qu'il comporte.
Guyau a dit quelque part * : « Le génie est caractérisé, soit par le développement extraordinairement intense et extraordinairement harmonieux de toutes les facultés, soit par le développement extraordinairement intense d'une faculté spéciale; tantôt enfin par une harmonie extraordinaire entre des facultés suffisamment intenses. En un mot, le génie complet est puissance et harmonie, le génie partiel est ou puissance ou harmonie. »
La formule à laquelle nous aboutissons dit la même chose en termes plus précis. Car, s'il est vrai qu'une œuvre est déjà supérieure pour s'être mise hors de pair dans un seul des ordres de beauté que nous avons distingués, il est évident qu'elle sera plus rv^marquable encore, si elle occupe un rang élevé dans plusieurs ou dans tous. C'est une simple addition à faire. Une œuvre qui plaît aux sens vaudra mieux, si elle satisfait en même temps notre besoin d'émotions et notre intelligence ; elle sera une œuvre suprême, un vrai chef-d'œuvre, si elle est par surcroit largement douée de la beauté morale et de la beauté idéale.
Notre formule nous fournit ainsi le moyen de tracer une seconde hiérarchie; mais on peut encore en esquisser une troisième.
Les cinq ordres de beauté dont nous avons constaté l'existence sont-ils d'égalo valeur? Il semble bien que non. De même qu'il y a des sentiments plus ou moins nobles, des pensées çlus ou moins hautes, etc., de même aussi les cinq ordres de beauté, si on les range comme je l'ai fait, me paraissent figurer