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Le Taureau blanc^ ch. ix

Mais, si ce travail de dissection nous révèle Texistence de tels ou tels caractères, il ne nous apprend rien sur la valeur esthétique qu'on doit leur assigner. Nous voici de nouveau, semble-t-il, perdus dans un chaos inextricable! Comment nous retrouver au milieu des innombrables règles de toute espèce qu^ont multipliées les faiseurs de rhétoriques et de poétiques? Est-il possible de les ramener à Tunité? On peut du moins ressayer, et, pour courir droit au résultat, l'adaptation des moyens à la fin poursuivie me paraît être, comme dit Molière, « la règle de toutes les règles ».

L'harmonie entre le dedans et le dehors, entre les choses à exprimer et la façon de les exprimer, entre la conception et Fexécution, cette harmonie qui est seule capable de produire ce que Taine a appelé « la convergence des effets », telle est, à mon avis, la qualité essentielle qui fait d'une œuvre littéraire un tout organique et vivant et qui en constitue la supériorité plastique.

Au nom de ce principe, nous pouvons approuver les formes les plus différentes : la phrase ample et majestueuse de Bossuet déroulant les destinées des empires et le caquetage vif, sautillant, coupé, le style parlé de Marivaux analysant les menus états d'esprit d'une jeune fille ; les vers aisés, inégaux et sinueux, qui se moulent avec tant de souplesse sur la pensée de La Fontaine, et les larges vagues de mélodieux alexandrins où se berce mollement la rêverie de Lamartine.

Au nom de ce principe, nous pouvons comprendre et accepter deux conditions qui s'imposent à tout écrivain et qui se limitent Tune l'autre. Une œuvre littéraire (cela ressort de sa nature) est chose à la fois individuelle et sociale; elle interprète, elle traduit un être humain à des êtres humains. Il s'ensuit, d'une part, que le style doit être personnel, original, c'est-à-dire qu'il doit obtenir, par une combinaison neuve des éléments qui sont ses matériaux, ce caractère irréductible qui est l'individualité ou, comme on disait jadis, la marque de rouvrier sur son ouvrage. 11 s'ensuit, d'autre part, que pour pénétrer jusqu'au public, ce qui est sa fin sociale, le style doit être à la portée de ceux auxquels il s'adresse. De là, pour le jugef.ht dïioH ie* condamner comme inférieurs, en vertu de

motifs opposés, le banal et Tobscur, le commun et Talambiqué. Non pas qu'il soit facile de fixer avec une rigueur mathématique le point où l'originalité devient nuisible à la clarté ou réciproquement. Les questions de frontière sont toujours délicates et litigieuses. Mais, s'il est malaisé de distinguer dans la série des êtres organisés où commence Tanimal et où finit la plante, personne n'hésitera, quand il s'agira de classer un cheval ou une rose.

§ 8. — Quelles ^ue puissent être en certains cas les difficultés d'application, nous avons désormais la possibilité de tenter une hiérarchie raisonnée des œuvres d'une littérature. Si nous voulons condenser dans une dernière et brève formule les principes auxquels nous a conduits une patiente analyse, nous dirons :

Sensations, sentiments, idées, tendances, aspirations idéales sont le fond vivant de toute œuvre littéraire. Une œuvre littéraire est donc essentiellement expressive de la vie et elle est plus ou moins belle, selon qu'elle exprime, par des moyens plus ou moins appropriés à ses fins générales ou particulières, une vie plus ou moins intense, complexe, originale et élevée.

§9. — Est-ce à dire que cette formule puisse être appliquée presque mécaniquement, comme une formule d'algèbre ; qu'elle dispense l'historien de la littérature d'avoir le sentiment vif et affiné des choses littéraires ; qu'elle supprime par suite, dans ses jugements, tout élément d'incertitude dû à l'intervention du goût personnel?

11 n'en est rien. La part faite à la science dans la détermination des signes qui dénotent la supériorité d'une œuvre n'empêche pas celle de l'art de rester encore très grande.

D'abord il est évident qu'il y a manière et manière de pratiquer la double analyse sur laquelle doivent reposer toute appréciation et tout classement méthodiques. Il ne sufOt pas, pour étudier les infiniment petits, d'avoir de bons yeux et un bon microscope à sa disposition ; il faut avoir appris à s'en servir. De même, sans compter les dons naturels dont ne peut se passer l'historien, il faut qu'il ait aiguisé sa pénétration, sa sagacité, qu'il ait développé en lui le sens esthétique. On

peut dire, à ce propos, qu'il faut encore de lart pour faire de la science.

D'autre part, à quelques moyens qu'on recoure pour mesurer la somme de vie contenue dans un ouvrage, fût-on d'une habi< leté consoaunée à démêler tous les éléments dont se compose cette résultante mystérieuse, ce n'en est pas moins un avantage précieux que de sentir directement la vie et la beauté. Je ne dirai pas avec Guyau* : « Lorsqu'il s'agit d'apprécier si une œuvre d'art représente la vie, la critique ne peut plus s'appuyer sur rien d'absolu : aucune règle dogmatique ne vient à son aide. La vie ne se vérifie pas; elle se fait sentir, aimer, admirer. » L'éminent philosophe me paraît s'être laissé entraîner ici à quelque exagération de pensée ou de langage, et la présente étude a eu précisément pour objet de montrer que le sentiment peut être efficacement aidé, guidé, contrôlé. Mais Guyau a raison en partie, et c'est pourquoi il ne faut jamais oublier ce mot d'Augustin Thierry : — « La sympathie est l'àme de l'histoire. » — Oui, rhistorien de la littérature comme le critique devrait avoir un cœur assez sensible pour vibrer sous le choc de toutes les variétés du beau. Oui, il faut qu'il devienne en quelque sorte un être multiple, capable de se faire contemporain de Louis XIV pour goûter Racine, familier de l'Hôtel de Rambouillet pour se plaire avec Voiture, homme de la Renaissance, enivré de grec et de latin, pour entrer en communion avec Ronsard. La puissance de sociabilité avec les hommes de toutes les époques est pour lui une qualité maîtresse que rien ne saurait remplacer, et tel voyant de l'histoire, comme fut Michelet, a su, par un privilège de nature, par une sorte d'intuition magique, prendre la vie sur le fait aussi bien et mieux que n'aurait pu le faire l'analyste le plus minutieux.

Pourtant, fût-on doué de la sympathie la plus large et la plus sûre, la méthode que nous avons indiquée pour mesurer la valeur d'une œuvre littéraire est un secours qui n'est point à dédaigner. Elle n'est pas parfaite ; elle a besoin d'être précisée, perfectionnée, et elle le sera sans nul doute par ceux qui viendront après nous. Telle qu'elle est, la formule provisoire où

i. Vart au point de tme sociologique^ p. 55.

nous Tavons résumée me paraît assez large pour ne laisser de côté aucune œuvre vraiment supérieure et assez flexible pour ne point mettre à la gène les créateurs de la beauté future. Elle a surtout le mérite de réduire au minimum la part de Tarbitraire et d'offrir loyalement au lecteur, en lui donnant les considérants qui motivent les jugements de Thistorien, les moyens d*en vérifier la justesse.

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