‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 43 sur 135 · André Chénier. V invention · texte numérisé non relu

André Chénier. V invention

ceux ainsi qui devancent leurs contemporains, qui deviennent bientôt des modèles pour leurs admirateurs, qui sont le point de départ d'une longue vague d'imitation, précisément parce qu'ils ont été de puissants agents d'innovation.

Certains historiens, frappés de voir ces être? d'exception dépasser du front la foule environnante, ont cru qu'on pouvait les isoler et que, pour dérouler l'évolution littéraire d'un peuple, on pouvait se borner à courir de l'une à l'autre de ces têtes lumineuses. Une galerie de portraits représentant ces hommes providentiels : tel a été pour eux l'idéal de l'histoire. Ainsi faisaient jadis les historiens politiques qui croyaient écrire l'histoire de la France en faisant uniquement celle de ses rois, de Pharamond à Louis XVI.

Mais je ne crois pas qu'on puisse accepter cette simplification

excessive de la réalité, et cela pour plusieurs raisons. D'abord

on brise ainsi l'enchaînement des faits ; et Turgot a dit, au

siècle dernier, avec une admirable précision : « Tous les âges

sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient

l'état présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé. » Celte

pensée doit être pour l'historien comme un phare qui le guide

dans la nuit et les brouillards des âges révolus. Or, en sautant

d'un grand homme à un autre, on risque de laisser dés'âETmes

énormes èn'tre deux d'entre eux, de faire croire qu'il y a des

desserts dans la durée comme il y en a dans l'espace, de détruire

le sentiment de cette continuité qui est la condition même de .. . — — --. ......

la vie.

Ensuite, on oublie qu'entre génie et talent il y a différence de degré, non de nature ; ou, si l'on aime mieux une formule plus claire, qu'à toute époque l'originalité, la faculté d'innover, le don de créer sont répartis à doses inégales parmi beaucoup de personnes, au lieu d'être concentrés en deux ou trois seulement. Est-il juste, est-il conforme à ce qui s'est passé réellement de supprimer les écrivains secondaires, qui ont été les précurseurs moins heureux ou les rivaux moins brillants de leurs illustres confrères? Comment d'ailleurs mesurer de combien ceux-ci s'élèvent au-dessus de la moyenne, si l'on commence par les détacher de leur entourage?

Inconvénient plus grave encore I A ne considérer que ces

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