PLACE RÉSERVÉE AUX GRANDES OEUVRES
rois de Tintelligence, on s'expose à les grandir jusqu'à des proportions surhumaines ; on en arrive à confondre en eux ce qui leur est personnel avec ce qui leur est commun avec leurs voisins. On leur prête libéralement des initiatives dont ils n'eurent pas le mérite ; on finit même par se les figurer comme planant dans le vide. On s'habitue à ne plu^ voir par quels liens ils tiennent à leur temps et à leur pays. On ne comprend plus qu'avant d*être causes de certains effets ils ont été effets de certaines causes, qu'avant de modifier les milieux où ils vécurent ils ont eux-mêmes été façonnés par ces milieux. Bref, on ne mutile pas seulement la vérité : on la fausse.
II s'en faut bien que les grands hommes soient les facteurs uniques des transformations littéraires ou sociales. On serait tenté de crier à l'histoire qui prétend leur accorder une attention exclusive le motqu'Anacharsis Clootz adressait à la France : Guéris-toi des individus !
S'il en faut croire une fable antique, Jupiter en son Olympe disait un jour aux autres Immortels : « Suspendez-vous tous à cette corde ; tirez de toutes vos forces. Moi seul je tirerai de l'autre côté, et je vous amènerai tous à moi, même avec la mer et la terre, si telle est ma volonté. » C'était parler en souverain du monde. Mais quoi ! Un grand homme aurait-il une puissance semblable? Pourrait-il traiter les autres hommes comme Jupiter traitait les autres dieux? Serait-il capable d'arrêter un siècle sur la pente où il roule et de lui imprimer la direction qu'il lui plaît?
Pour répondre à cette question, il faut se rappeler qu'un individu n'a d'action sur la masse d'un peuple que si on lui reconnaît une certaine supériorité. Il faut, par conséquent, se rendre compte des conditions auxquelles un homme est reconnu pour supérieur et comme sacré grand homme de son vivant. Suffit-il qu'il ait du génie? Point du tout. Il faut autre chose encore. A toute époque, il y a dans une société certaines idées nouvelles qui naissent à la fois dans un grand nombre d'esprits, des germes de pensées et de sentiments qu'on sent flotter autour de soi et qu'on respire, pour ainsi dire, dans l'air ambiant. Il y a des désirs, inconnus jusqu'alors ou du moins amortis durant de longues années, qui s'éveillent ou se réveillent
dans les âmes et qui demandent à être satisfaits. Tout cela est d'abord vague, indécis, confus, noyé dans une sorte de crépuscule. Mais qu*UD homme, un grand écrivain, si Ton veut, vienne préciser ce qui était nuageux, condenser ce qui était éparpillé, mettre en pleine lumière ce qui était encore enveloppé d*ombre, exposer brillamment ces besoins que beaucoup sentaient sans en avoir la conscience bien nette, alors on lui sait gré d'avoir « dit le secret de tout le monde », d'avoir exprimé tout haut ce que tant d'autres pensaient tout bas, d'avoir donné une voix à des aspirations jusque*Ià presque muettes. L'heureux auteur est admiré, célébré, porté aux nues. Il est le grand homme du jour, de l'année, de l'époque, du siècle, suivant que son accord avec la société environnante a plus ou moins de durée, suivant aussi que son talent a plus ou moins d'éclat et de vigueur.
On peut donc dire que, pour agir sur ses contemporains, un / grand homme^doit inarcher avec eux. On connaît ce mot plaisant prêté à je ne sais plus quel chef.de bandes indiciplinées : « Il faut bien que je les suive : je suis leur chef. » De même un grand homme n'est aussi reconnu pour tel qu'à condition d'aller dans le sens du courant qui l'entrafne et le porte.
Sans doute un homme peut être un esprit de premier ordre et, malgré cela ou quelquefois par cela même, être en lutte avec le courant dominant. Sans doute, il peut avoir vingt et cent fois raison contre la masse qui pense autrement que lui. Mais, en ce cas, il est méconnu; il s'épuise en efforts stériles ; s'il vit en un temps où les passions sont exaltées, il est écrasé, broyé, foulé aux pieds ; s'il a la chance de vivre en des jours plus calmes, il est raillé, dédaigné, condamné à l'obscurité, et il va grossir la longue liste des génies incompris. Quelle que soit d'ailleurs sa destinée, son action sur ses contemporains est très faible et souvent à peu près nulle. C'est seulement après sa mort qu'il est réhabilité, remis à son rang ; c'est du fond du tombeau que sa voix se fait écouter et vient éveiller dans les âmes un écho tardif.
S'il est vrai que chaque époque se forge de la sorte des dieux mortels à son image et maltraite ou ignore des hommes de valeur réservés à l'admiration des générations suivantes, il est nécessaire de réduire le rôle excessif attribué trop fré-