LA FORMULE GÉNÉRALE DUNE ÉPOQUE
d'être on risque de négliger toujours quelque chose d'important. II est nécessaire d'appeler à notre aide toute la précision de la sociologie pour réduire au minimum les chances d^omission dans cette analyse d'une société à chacune de ses époques.
Or nous avons vu (2* partie, ch. v) que toutes les forces, qui forment, déforment et transforment un individu et par conséquent une société, peuvent se ramener à trois catégories : milieu psy cho-physiologique ; milieu terrestre et cosmique; milieu social. Ce classement nous fournira les grandes lignes de notre itinéraire dans notre exploration d'une époque.
Aucun de ces trois groupes de forces n'est à négliger ; mais ils ne nous permettent pas tous une moisson égale de renseignements utiles.
Le milieu psycho-physiologique est le moins important pour nous dans l'ordre de recherches où nous nous engageons, puisqu'il change d'un individu à l'autre et que nous travaillons maintenant à déterminer les caractères généraux d'une époque.
Le milieu terrestre et cosmique a déjà une importance plus considérable, quoiqu'elle aille en diminuant à mesure qu'on s'éloigne des temps primitifs. L'homme, en effet, s'affranchit de la nature et la soumet de plus en plus, à mesure que la civilisation progresse.
Le ii^Iieu s^sh est celui dont l'étqde est la plus féconde et la plus varreeTAussi faut-il prendre pour l'étudier toutes les précautions possibles.
L'observation la plus superficielle nous révèle qu'une société, à une époque quelconque de 3on existence, n'est pas un simple total d'éléments rassemblés au hasard et juxtaposés. Suivant un mot connu', quand on parle de « corps social », on ne fait pas une métaphore ; on exprime une vérité désormais acquise. Il existe entre les diverses branches d'une civilisation une dépendance mutuelle, analogue à celle qui relie les différents membres dont le corps d'un animal est composé. Nous n'avons point pour le moment à rechercher si cette dépendance est exactement de même nature dans les deux cas, ni en quoi une société
i. Je crois que le mot est de M. Fouillée. L'idée se trouve aussi dans Spencer; et elle a été môme fort exagérée par certains sociologues.
122 CAUSES ET LOIS DE L'ÉVULl'TION LITTÉRAIRE
diffère d*un organisme végétal ou animal. Il nous suffit de con> stater que, en un temps et en un pays donnés, l'art, la littéra* ture, le costume, Thabitation, Tétat politique et religieux sont rattachés par des traits d'union que nul ne songe plus sérieusement à contester. Et comment pourrait-il en être autrement? Par quel prodige les mêmes hommes, comme autant de maîtres Jacques, pourraient-ils avoir non seulement d'autres dehors, mais d'autres idées, d'autres sentiments, une autre âme, en passant d'un domaine à un autre domaine de l'activité humaine?
Nous savons donc que révolution littéraire ne peut être séparée que par abstraction du reste de l'évolution sociale ; qu'il y a ainsi des ressemblances et aussi des rapports de cause à effet ou d'effet à cause entre les œuvres qui nous intéressent et leur entourage. A vrai dire, l'historien d'une langue et d'une littérature devrait être universel au profit de l'histoire spéciale qu'il construit; il devrait connaître les relations sans nombre que l'une et l'autre soutiennent, les actions et réactions sans nombre que l'une et l'autre exercent et subissent dans leur contact perpétuel avec la science, l'art, la religion, en un mot avec toutes les manifestations diverses de la vie nationale. Par malheur, le programme est plus facile à dresser qu'à exécuter. Cette universalité, même restreinte aux limites d'un seul pays, est un idéal à peu près inaccessible, comme tout idéal, mais, comme tout idéal aussi, utile pour guider les pas du chercheur, pour lui montrer le but lointain, dont il peut sans cesse approcher tout en désespérant de l'atteindre jamais complètement.
On a le droit toutefois d'être effrayé en songeant à la masse de connaissances qu'il faudrait réunir pour rétablir tous les liens de la littérature avec l'ensemble dont elle dépend ; on a le droit aussi d'être inquiet et de se demander si, en voulant la replacer au milieu de tout ce qui l'environne, on ne risque pas de l'étouffer, de la perdre de vue, de sacrifier le principal à l'accessoire.
Ce malheur ne lui a pas toujours été épargné. Taine, au lieu d'étudier la littérature pour elle-même, l'a considérée trop souvent comme un moyen de mieux connaître la société dont elle exprime les mœurs, les tendances, les rêves. D'autres, au lieu de viser uniquement à en déroulçr l'histoire, ont subordonné