‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 53 sur 135 · LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE

ET ;le milieu psycho-physiologique

Par milieu psycho-physiologique nous avons désigné les aptitudes qu'un homme apporte en venant au monde, les germes de qualités et de défauts qui existent en lui à sa naissance, cette combinaison particulière d'éléments qu'on appelle souvent du mot vague de tempérament. 11 est certain que ces dispositions premières sont développées ou atrophiées, en tout cas modifiées par la vie. 11 s'agit donc de découvrir, dans les limites de l'époque qu'on a choisie pour champ d'études, les phénomènes généraux qu'il faut rapporter soit à l'hérédité, soit aux circonstances nouvelles qui ont pu modifier l'organisation primitive des hommes durant cet espace de temps.

On a beaucoup parlé dans notre siècle de la transmission héréditaire de certains caractères qui se fait dans un peuple de génération à génération. On a raisonné à perte de vue sur l'influence de la race, pour prendre le mot consacré. Il est en effet naturel de supposer que, dans Tincessante mobilité des coutumes et des goûts par lesquels passe une nation, il y a des traits fondamentaux qui subsistent toujours. On peut admettre que des causes permanentes ou presque insensiblement changeantes ont dû produire en tout temps sur les corps et les humeurs des effets à peu près identiques. On s'accorde assez à reconnaître, en théorie du moins, que la moyenne des Français se distingue de la moyenne des Espagnols ou des Allemands par la taille, la complexion, le visage, la constitution

126 CVISES ET LOIS IIK J,"KV»iLITlo\ LIITÉKAIRE

physique ou morale; et. même dans la pratique, à qui de nous n'est-il pas arrivé, en présence d'un inconnu, de dire au premier abord, sans qu'il ait eu besoin d'ouvrir la bouche : ■■ Cet homme est Italien! Celui-ci est Anglais! »

Hais, dans le domaine intellectuel, combien il est difficile de pr^cisfr, alors que le génie national se manifeste sous des app.'trfDces si diverses, ce qui appartient & la race, et surtout ce qui lui appartient exclusivement! Voltaire est Français corjHiic Bossuet. Rabelais est Tourangeau comme Alfred de Vipriy. Essayez un peu de démêler l'écheveau embrouillé que funii^nt les croisements de sang dans un pays composite où se sont mêlés, dès les premiers temps, des Celtes, des Romains, des riermains, des Basques, des Israélites I Comment calculer l'apport que, par invasion ou infiltration, fournirent A maintes reprises l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne? Comment suivre, de nos jours, dans ce Paris cosmopolite où se fondent tant d'éléinfnts originaires des quatre coins du monde, ce qui est puremciii français? Il est convenu en notre siècle que le peuple de h'r.ince est mutin, remuant, indocile, incapable du calme et de la saj^esse pratique que montrent ses voisins d'oulre-Manche. C'est une de ces vérités banales qu'on ne prend plus la peine do il'imontrer. Et pourtant, de 1660 à 1730, lorsqu'on voulait citer aux Anglais rebelles et agités le modèle d'un peuple soumis et tranquille, on venait le chercher de ce côté-ci du délr.,it.

Au reste, dans la formation du caractère national, si tant est qu'on arrive à le déterminer, quelle part attribuer à l'hérédité physiologique proprement dite? Le climat, la langue, l'éducation façonnent et transforment les gens avec une telle puis^iance qu'on s'expose à de singulières erreurs, lorsqu'on prétend reconnaître en eux ce qu'ils doivent uniquement & leurs .■irn lires, fl Nourriture passe nature », disaient nos pères. Une l'niiiille qui s'établit à l'étranger s'assimile assez vite au iiiilii'u nouveau qui l'enveloppe. N'y a-t-il pas en France de Miii- Français portant des noms germaniques? Et ne prendivi Lt-on pas pour des Allemands pur sang tels descendants des réformés que Louis XIV chassa de son royaume et qui se réfu- Kii*'ri;ntù Berlin ou à Francfort?

Je ne prétends certes pas que, d'une génération à une autre, des pères ou des aïeuls aux fils ou aux petits-fils, il n'y ait pas un legs de manières d'être corporelles ou mentales. Je dis seulement que cet héritage est mal connu, problématique, indéterminable dans Tétat actuel des connaissances humaines. On peut se proposer une théorie des races comme point d'arrivée de longues études qui sont encore à faire ; on ne saurait l'assigner pour point de départ aux recherches qui nous occupent, si l'on veut aboutir à des résultats sérieux.et solides.

Faut-il conclure de là qu'il n'y ait point à relever, dans une époque donnée, des faits physiologiques généraux utiles à l'histoire de la littérature? La conclusion serait excessive. Je m'aventure ici sur un terrain peu exploré; il faudra beaucoup de bons travaux médico-littéraires pour fouiller en tous sens cette contrée inconnue, mitoyenne entre deux ordres de choses séparés, semble-t-il, par une large distance. On me pardonnera, si je ne puis guère qu'indiquer des commencements de sentiers, tétés de ligne des grandes routes à tracer.

§ i. — Je vois d'abord un curieux rapport de coïncidence entre la prédominance de certains tempéraments et celle de certains caractères littéraires. Il y a presque toujours dans une période ce que j'appellerai un tempérament régnant^ et ceux qui en sont doués sont par là même prédestinés à représenter la tendance maîtresse de leur temps, à devenir les grands hommes du moment.

Ainsi, la seconde moitié du xviu* siècle voit s'épanouir avec une force singulière la sensibilité française, qui commençait, depuis une vingtaine d'années, à reprendre, aux dépens de la raison, une place croissante dans la littérature et la philosophie. « Les grandes pensées viennent du cœur », disait déjà Yauvenargues, et il entendait par là qu'il n'est point de génie ni d'héroïsme sans passion. Duclos fait bientôt chorus avec lui. 11 s'écrie : « Qu'il y a d'idées inaccessibles à ceux qui ont le sentiment froid! » Un jour, il accompagne M"" d'Épinay dans une visite qu'elle rend au précepteur de son fils, et, comme on cause de la manière dont l'enfant doit être élevé, Duclos, avec sa brusquerie habituelle, lance tout à coup ces paroles : « N'allez pas faire la bêtise de lui dire du mal des passions et des plaisirs ;

j'aimerais autant qu'il fût mort que condamné à n'en pas avoir. » Rousseau va plus loin encore. Pour lui, la rénexion est un état contre nature; il écrit cette phrase énergique : « L'homme qui médite est un animal dépravé. » 11 se plait à railler la raison, à Fhumilier, à la fouler aux pieds ; il proclame la royauté, que dis-je? Tinfaillibilité du sentiment. Il dit, en effet, dans son Emile : « La nature ne se trompe pas. >» Et « la nature » signifie là les penchants naturels au cœur humain. Quelques années plus tard, la sensibilité a si bien absorbé tout l'homme qu'on le définirait volontiers un être qui sent, et Bernardin de Saint- Pierre propose, en termes formels, de remplacer le fameux argument de Descartes : « Je pense, donc je suis », par celui-ci, qui lui parait plus simple et plus général : « Je sens, donc j'existe! » — La raison, dit-il encore*, produit des hommes d*esprit; le sentiment fait les honmfies de génie. La raison varie d'âge en âge ; le sentiment est toujours le même. — Et il continue longuement ce parallèle où la pauvre raison est immolée sans pitié en Thonneur du sentiment réhabilité. Ceux même des philosophes qui défendent la raison la trahissent : Condillac fait de l'intelligence une dépendance de la sensibilité, puisque les idées ne sont pour lui que des sensations transformées.

Ce triomphe de la sensibilité éclate alors partout. Rousseau restaure, je ne dirai point la religion, mais le sentiment religieux. 11 fait dire au Vicaire savoyard, interprète fidèle de ses propres opinions : « Quand tous les philosophes du monde prouveraient que j'ai tort, si vous sentez que j'ai raison, je n'en veux pas davantage. » Sa démonstration de l'immortalité de l'âme ne repose pas sur une autre base. Il disait un jour : <« J'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une autre. Je sens qu'il doit me revenir quelque chose. » On sait qu'il médita un grand ouvrage qui aurait eu pour titre : la Morale sensitive. Voltaire, de son côté, veut faire des tragédies tragiques, qui arrachent le cœur au lieu de l'effleurer. Il s'écrie, à propos de Corneille ^ : « Qu'est-ce qu'une pièce qui ne fait pas pleurer? » La comédie s'est faite larmoyante; le drame

Page 1