Tallemant des Réaux, IX
Soit par hazard ou par despit, La nature injuste me fit Court, entassé, Tespaule grosse; Au milieu de mon dos je hausse Certain amas d'os et de chair Faict en pointe comme un clocher; Mes bras d'une longueur extrême, Et mes jambes presque de même, Me font prendre le plus souvent Pour un petit moulin à vent.
Scarron, le roi du burlesque, est, par une harmonie de la nature, comme eût dit plus tard Bernardin de Saint-Pierre, le burlesque incarné. Voici de quel ton il raille sa propre laideur : « Les uns disent que je suis cul-de-jatte ; les autres que je n'ai point de cuisses et que Ton me met sur une table dans un étui, où je cause comme une pie borgne; et les autres, que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une poulie et que je le hausse et le baisse pour saluer ceux qui me visitent... » Il proteste gaiement contre ces peintures de fantaisie ; mais, revues et corrigées par lui, elles ne le rendent pas beaucoup plus séduisant. » Mes jambes et mes cuisses ont fait d'abord un angle obtus, et puis un angle égal, et enfin un aigu; mes cuisses et mon corps en font un autre et, ma tête se penchant sur mon estomac, je ne ressemble pas mal à un Z. J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras; enfin je suis un raccourci de la misère humaine. »
Qui sait si cette apparence simiesque ne fut pas une des causes qui déterminèrent le succès de Scarron, si elle ne contribua pas à faire de lui la vivante expression du goût littéraire contemporain?
11 y a ainsi une certaine similitude entre les types physiques et les types intellectuels d'une époque ; il y a de même une relation plus étroite qu'on ne pense entre des faits d'ordre purement matériel et les faits littéraires.
Qui croirait au premier abord que la cuisine et la littérature pussent avoir quelque chose de commun? Cependant l'une et l'autre se transforment sous la même influence. Le Français de nos jours a introduit dans son alimentation le thé, qui était
pour nos grand'mères une tisane, le grog, le punch, avec les biftecks et les poudings ; le Français, devenu de la sorte mangeur de viandes saignantes et de pâtisseries lourdes, amateur de condiments violents et de boissons tour à tour fortes ou fades, est le même qui goûte les brusques secousses de Thumour, les drames de Shakespeare, les romans de Dickens, la gaieté macabre des clowns et les sports de tout genre. Il n'est donc pas permis d'étudier la littérature comme si Thomme n'avait point de corps. Les choses de la matière, pour parler avec Molière, agissent souvent
Sur les productions d'esprit et de lumière,
et Thistorien n'a pas le droit de dédaigner, comme faisaient les Femmes Savantes, la partie animale si intimement liée à la partie spirituelle.
§ 2. — Les modifications qui se produisent dans Tétat physiologique d'un peuple ne sont pas seulement corrélatives de celles que subit sa littérature; il est parfois possible dédire lesquelles sont effet, lesquelles sont cause des autres.
L'invasion brusque d'un fléau, comme la peste ou le choléra, se répercute dans les œuvres littéraires. Elle amène, en général, une recrudescence à la fois de vie religieuse et de vie sensuelle. Préoccupation de l'au-delà et jouissance affolée du présent, peur de la Mort et fougueux élan vers l'Amour, son frère ennemi, voilà ce qu'inspire d'ordinaire une de ces calamités où l'homme se sent à la merci d'un mal mystérieux et implacable.
Qu'on se rappelle la peste de Marseille, contemporaine des orgies débridées de la Régence. Qu'on cherche dans les romans, les pièces et les poésies du temps, le contre-coup du grand choléra de 1832. Cela n'expliquerait-il pas, en partie, le coloris funèbre qui assombrit la Lucrèce liorgia de Victor Hugo, jouée Tannée suivante? Paris avait vu des milliers d'êtres humains emportés par une maladie inconnue et foudroyante ; des rues entières dépeuplées, au point que les fabricants de* cercueils ne suffisaient plus à la consommation; des cadavres empilés nus, pêle-mêle, à ciel ouvert, dans des charrettes quelconques; des terreurs paniques, où la foule avait mis en pièces des hommes accusés d'empoisonner le vin et les fontaines ; le plaisir
côtoyant la mort; des mascarades plus folles que jamais; et dans les théâtres mêmes des sachets de camphre, des seaux d*eau chlorurée destinés à conjurer le péril toujours invisible et présent. Les esprits étaient obsédés d'images lugubres, de pensées eiTrayantes. Le poète subissait sans doute la même hantise que son public en étalant sur les planches des crimes horribles, des empoisonnements, des cercueils, tout Tappareil des enterrements. Le drame et le succès qu'il obtint étaient en plein accord avec le vent de folie et d'épouvante, le souffle délétère et putride qui venaient de passer sur la grande ville.
De même que ces crises tragiques, un changement dans la nourriture, dans la manière de vivre se répercute en sentiments et en idées que les écrivains expriment, sans en soupçonner souvent l'origine. « Savez-vous, disait Edmond de Concourt à laine ', si la tristesse anémique de ce siècle-ci ne vient pas de l'excès de son action, de ses prodigieux efforts, de son travail furieux, de ses forces cérébrales tendues à se rompre, de la débauche de sa production et de sa pensée dans tous les ordres? »
Cela est vrai en partie, semble-t-il. 11 faut donc suivre avec attention les changements que subit le tempérament d'une nation. Ils sont souvent très graves. Un peuple a non seulement ses maladies comme un individu; mais sa constitution, suivant la manière dont il vit, peut se modifier de façon profonde. 11 y a des époques sanguines et des époques nerveuses. Au temps de Louis XIV, la France, à ne considérer que les hautes classes, est de sang riche ; la saignée est le grand remède des médecins; il y a foison, à commencer par le roi, de grands mangeurs, de corps solides, de tempéraments robustes. Qu'on regarde au contraire la fin du xiv* siècle ou du nôtre. La France y est malade de nervosisme : elle passe par des alternatives épuisantes de surexcitation et de dépression fébriles; elle a comme des accès d'épilepsie; les cerveaux se détraquent aisément; la folie envahit les palais des puissants de la terre comme les logis des artistes ou des écrivains. C'est, d'un côté, Charles VI, un fou couronné, avec son entourage