‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 59 sur 135 · Jçurnal des Goncourt, II · texte numérisé non relu

Jçurnal des Goncourt, II

fertile en modes bizarres, en mascarades macabres, en équipées, en désordres, en violences de toute espèce. C'est, de nos jours, la vie ardente et artificielle des grands centres, Tabus de Talcool, de la morphine, des excitants, des plaisirs faciles. Les nerfs sont tendus à l'excès; la sève vitale s'épuise. 11 faut alors à l'esprit des mets épicés ou faisandés. La plaisanterie devient acre, mordante, la passion convulsive ; l'outrance fait partout irruption ; et, au milieu de rires éclatants et saccadés, on voit grimacer la mort qui obsède les imaginations, on entend un long gémissement qui monte du fond des âmes et qui révèle la fatigue, la souffrance d'une société anémique et hystérique.

Le nervosisme, qui parait être la grande maladie de notre siècle, a eu certainement sa part dans Tef tlorescence éphémère de ce qu'on a nommé la littérature décadente. Perversion des sens, recherche de l'horrible, propension à se délecter dans les corruptions et les déliquescences de la langue et des mœurs, tout cela relève en une certaine mesure de la pathologie, et les médecins-philosophes ont dans ces phénomènes morbides un sujet de curieuses études.

§ 3. — La littérature à son tour réagit sur la santé physique d*un peuple. Elle peut faire l'effet d'un toxique ou d'un tonique. N'a-t-on jamais vu se produire, à la suite de quelque œuvre désespérément pessimiste, un étrange appétit de sut* cide, et, comme dit Victor Hugo :

Une facilité sinistre de mourir?

Croit-on que les jeunes générations puissent impunément supporter une littérature qui, de parti pris, excite aux raffinements de la volupté ? Ou bien encore n'arrive-t-il jamais qu'à force de peindre des détraqués on aboutisse à en créer? Certaines maladies morales, trop complaisamment décrites, deviennent contagieuses; elles le sont pour les lecteurs par la magie et je dirais presque par la complicité de l'art; elles le sont pour les auteurs. Je veux bien que la masse de la nation demeure indemne, que la manie d'imitation ne descende pas jusqu'aux couches profondes. Il n'en est pas moins vrai que dans les classes les plus instruites se propagent des

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états morbides à demi factices. Il fut de mode sous la Restauration de jouer au poitrinaire, au poète mourant. Les morphinomanes, les adeptes de la vie à rebours n*ont pas manqué de nos jours sous Faction de certains courants littéraires.

C'en est assez pour que l'historien de la littérature ne néglige pas ces répercussions du moral sur le physique, comme on disait jadis.

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