CHAPITRE V
ET COSMIQUe
La théorie des climats, comme celle des races, a inspiré de brillants essais à plus d'un écrivain de nos jours. — Il suffit de rappeler Tespèce de géographie à la fois physique et morale dont Michelet a rempli le livre III de son Histoire de France; c'est un efTort hardi pour retrouver les liens qui rattachent à leur sol natal les grands hommes de chaque région. Ainsi encore laine, poursuivant la « philosophie de Tart » en* différents pays, n'a garde d'oublier que les habitants y furent et y sont toujours façonnés par les mille influences de la terre, de l'eau, de l'air ambiants. Oui, certes, il est très clair que, sous la pression constante du monde extérieur, les esprits ne peuvent manquer de contracter des habitudes, de prendre des plis ineffaçables. Comment refuser une formidable vertu plastique au climat, cette force qui agit incessamment et presque toujours dans le même sens? Le climat, qui modifie les corps, qui les endurcit ou les amollit, qui peut calmer les nerfs surexcités ou ranimer la sève vitale dans des veines épuisées, est lui-même un des grands facteurs de la race. Les naturalistes ont établi, de façon irréfutable, k quel point les espèces varient en s'adaptant à des milieux physiques différents. Mais cela môme crée une grave difficulté. Quand on examine le caractère d'un peuple, le départ est souvent presque impossible à faire entre le fond primitif, apporté par les ancêtres lors de leur établissement dans le pays, et les couches successives qui, de génération en
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génération, y ont été surajoutées par Taclion des choses environnantes.
Il faut une longue série d'observations prudentes et méthodiques pour déterminer les effets multiples et infiniment variés que tel ou tel aspect de la nature produit sur les imaginations, que telles ou telles conditions atmosphériques exercent sur les différents tempéraments. Ces études sont à peine commencées. Ceux des historiens qui s*en sont le plus occupés, Buckle ou Taine, par exemple, ont procédé par de vives intuitions qui, sans être le moins du monde à mépriser, n'ont pas une valeur vraiment scientifique. Ils ont fait d'ingénieuses ou profondes conjectures qu'il reste à vérifier. Ils ont remarqué avec raison que l'influence du milieu physique, très puissante aux débuts des sociétés humaines, va diminuant à mesure que la civilisation progresse. La chose est facile à comprendre. Le progrès matériel est toujours une victoire de l'homme sur la nature ; c'est un asservissement de forces jusque-là indomptées ; c'est, par conséquent, une diminution dans les moyens d'action du monde extérieur. — Il est évident que l'hiver, par exemple, aujourd'hui que les hommes savent se bâtir des maisons munies d'épaisses murailles, de doubles fenêtres, de tapis moelleux, de tableaux ou d'étoffes qui égaient les regards, de lampes et de grands feux qui suppléent le soleil absent, de fleurs et de verdures qui donnent l'illusion du printemps, n*a plus d'effets aussi redoutables sur l'organisme humain qu'au temps où nos ancêtres, à demi nus, vivaient dans des cavernes froides, humides et obscures. Il est certain encore que le voisinage des fleuves endigués, régularisés, n'est plus aussi périlleux qu'il pouvait l'être lorsque les cours d'eau n'étaient, pour la plupart, que des torrents fangeux, s'étalant en nappes immenses après une pluie d'orage ou à la fonte des neiges. Les sentiments qu'ils inspirent doivent, par là-même, changer et s'adoucir.
Mais, pour être moindre qu'aux âges primitifs, cette influence est bien loin de disparaître. Pour la déterminer, il faudra rechercher patiemment quels sont les traits essentiels qu'on retrouve en tout temps chez les habitants d'un pays et qu'on ne trouve que parmi eux. C'est l'œuvre de l'avenir de construire la
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science des rapports qui existent entre le monde physique et le monde moral. En attendant qu'elle soit constituée, on peut du moins relever un bon nombre de ces rapports au cours d'une période de quelque étendue.
§ 1. — Il y a, d'abord, entre certains caractères de la littérature et certaines parties du milieu physique, des relations de coexistence intéressantes à constater.
A certains moments, c'est telle ou telle province qui prend le premier rôle; qui exerce une sorte de suprématie intellectuelle; qui marche en tète de la France ; qui est en possession de lui fournir ses plus grands hommes.
Au milieu du xvi* siècle, le centre du bassin de la Loire a cet honneur. Pendant que les rois promènent leur cour dans les châteaux merveilleux qui se nomment Blois, Amboise, Chambord, Chenonceaux, écrivains et artistes sont nés en foule dans ce coin de terre privilégié. C'est Rabelais, enfant deChinon; Ronsard, la gloire du Vendômois; la famille Du Bellay, originaire de l'Anjou, etc.
Bientôt le bassin de la Garonne hérite de celte prééminence. Il donne à la France un roi, d'abord, Henri IV, et autour du Béarnais se presse toute une brigade d'hommes remarquables! Voici Montaigne et La Boëtie, les deux inséparables. Voici Agrippa d'Aubigné et Du Bartas, deux vaillants poètes qui mettent leur plume et leur épée au service de la Réforme. Voici Montluc, le catholique impitoyable et le capitaine héroïque dont les Mémoires seront le bréviaire des soldats.
Quelques années se passent. Le tour de la Normandie et des contrées avoisinantes est arrivé. Malherbe est de Caen comme Bertaut, Sarrazin, Bois- Robert ; Régnier est de Chartres comme son oncle Desportes. Les Corneille sont de Rouen comme Saint- Amand,lesScudéry du Havre, Rotrou de Dreux comme Godeau, u le nain de Julie >>. Benserade, Mézeray, Saint-Evremont sont Normands encore. Le Poussin est né aux Andelys.
Au milieu du xvir siècle, la province maîtresse est l'Ile-de- France, cette France primitive et française par excellence. Faut-il nommer tous les illustres d'alors qui sont nés à Paris ou dans le voisinage? Us sontlégion : Retz et la Rochefoucauld, deux adversaires politiques, deux rivaux de gloire littéraire ;
Scarron, Molière, Boileau, trois maîtres, à des degrés divers, du comique et de la satire; M""' de Sévigné, la reine du style épistolaire ; Cyrano de Bergerac, malgré son nom de consonance gasconne; Bachaumont et son ami Chapelle, le bon buveur, qui doit son surnom au village de la Chapelle, devenu aujourd'hui un faubourg de Paris agrandi; Patru, Chapelain, Conrart, les petits grands hommes de FAcadémie naissante ; d'Âubignac, un auteur de pièces sif fiées qui se venge en se faisant le législateur du Parnasse ; le galant abbé Cotin, ce martyr de la critique littéraire, d'autres encore, sans compter les peintres Lesueur et Lebrun, attestentJa fécondité alors décuplée de la grande ville. Port-Royal des Champs, qui est en ce tempslà un foyer si actif de vie religieuse et morale, est situé dans la banlieue, et la famille Arnauld est parisienne. Enfin La Fontaine, Racine, la Bruyère viennent au monde dans les alentours ou à Paris même.
Certes, il y a sans aucun doute des causes sociales qui expliquent la richesse des moissons humaines portées ainsi tour à tour par les différentes provinces. Ces raisons sont diverses : Paris et ses environs, dont l'importance est toujours considérable, paraissent jouer un rôle plus éclatant dans les époques de troubles politiques; telle contrée a dû, semble-t-il, son éclat éphémère à un séjour de la cour, à Texistence de quelque université prospère ; telle autre s'est trouvée sur la route d'un courant d'idées venant d'un pays étranger : ainsi la Gascogne, à la fin du xvi' siècle, bénéficia de la grandeur de l'Espagne, sa voisine. Mais, quelles que soient les causes qui transportent d'une région à l'autre la royauté intellectuelle, il résulte de là que l'esprit d'une époque peut avoir une teinte gasconne, ou normande ou parisienne.
On peut, si l'on analyse et compare avec soin les ouvrages des hommes qui sortent alors de la province régnante, relever nombre de locutions, de faits locaux, d'usages particuliers, d'images familières, qui représentent l'apport de cette province à la civilisation nationale. On ramasse ainsi des matériaux qui serviront à constituer plus tard ce qu'il est permis de nommer la géographie littéraire de la France. En attendant, il est toujours utile de constater certaines coïncidences curieuses où il
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CALSES ET LOIS DE L'ÉVOLUTKïN LITTERAIRE -
est bien difficile de voir un pur efltet du hasard. Comment, par exemple, n'être pas frappé de ce fait, qu'au temps de saint Louis et dans la première moitié du règne de Louis XIV, c'est-à-dire aux époques où la langue et la littérature françaises ont eu leur plus grande force d'expansion sur le monde, l'activité intellectuelle de la France s'est concentrée autour de sa capitale, comme si le génie national poussait ses fleurs les plus originales, les plus vivaces et partant les plus capables de séduire les étrangers, en ce coin de terre qui est, en quelque sorte, la France de la France?
Lorsqu'on a noté ainsi la partie du territoire où s'est manifestée pour un temps la vertu créatrice, lorsqu'on a aussi délimité l'étendue des pays où se parle et s'écrit le français *, il est indispensable de rechercher quelle part revient au monde extérieur dans les préoccupations de la littérature.
En certains moments, cette part est à peu près nulle. Il est devenu banal de rappeler que dans la seconde moitié du xvir siècle, si Ton excepte La Fontaine, Fénelon et un peu Racine, nos écrivains jetèrent sur la campagne des regards distraits et indifférents. Il n'est pas moins banal de répéter, après tant d'autres, que depuis Jean-Jacques la verdure des bois et des champs a reparu, parfois avec surabondance, dans nos œuvres littéraires. Mais ce qui est plus difficile et plus intéressant à savoir, c'est la conception que telle époque s'est faite de la nature, c'est l'espèce de sentiments qu'elle a éprouvés pour elle.
11 s'en faut que ce soient toujours les mêmes. Les contemporains du grand roi la dédaignent ; ceux de Rousseau l'admirent, mais encore de loin. Elle est pour Bernardin de Saint-Pierre une immense harmonie. Elle devient pour Joseph de Maistre le théâtre d'une éternelle entre-mangerie. Elle est pour ceux-ci une maternelle consolatrice qu'ils associent, comme Diderot, à leurs chagrins et à leurs espérances. Elle est pour Victor
1. Il ne serait pas inutile de considérer la densité de la population, sa distribution entre la campagne et la ville. Cela inHue sur les sentiments et les idées des hommes aussi bien que sur le tour qu'ils leurs donnent.
Hugo, tantôt une grande oublieuse au front serein < qui efface rhomme éphémère sous la continuité de sa vie exubérante, tantôt une auxiliaire du progrès ', qui révèle à Thumanité ses mystères, lui soumet ses forces, Témancipe, la rend plus puissante, la mène par la science à la liberté, Taide à briser les vieux moules du passé, à faire germer le bien et la joie pour les générations futures. Alfred de Vigny voit en elle une étrangère inquiétante :
On me croit une mère et je suis une tombe,
dit-elle par la bouche du poète, qui a peur de son impassible beauté. « La nature pour moi est ennemie, s*écrie Edmond de Concourt '. La campagne me semble mortuaire. Cette terre verte me parait un grand cimetière qui attend... » Bien plus! elle ne le fait pas penser seulement à un sol repu de cadavres ; c'est, à ses yeux, le royaume de la force, de l'injustice, l'impitoyable cirque où les faibles sont dévorés parles forts. Elle lui inspire une véritable horreur. A Sully Prudhomme *, elle apparaît, dévoilée et comme déflorée par la science, sous des traits durs et rigides :
La nature n'est plus la nourrice au grand cœur; Elle n*est plus la mère auguste et bénévole, Aimant à propager la grâce et la vigueur,
Celle qui lui semblait compatir à la peine, Fêter la joie, en qui Thomme avait cru sentir Une âme Técouter, divinement humaine, Et des voix lui parler, trop simples pour mentir.
Il apprend que sa face, ou riante ou chagrine. N'est qu'un spectre menteur; tendre fils, il apprend Qu'elle ofTre sans tendresse à ses flls sa poitrine, Et berce leur sommeil d'un pied indifférent;
Que c'est pour elle et non pour eux qu'elle travaille ; Que son grand œil d'azur leur sourit sans regard ; Que rhomme dans ses bras meurt sans qu'elle en tressaille, Né de père inconnu dans un lit de hasard.