Histoire de la littérature antjlaise^ voL II, p
et des éditeurs ; il est même en danger de mourir de faim, s'il n'a pas une autre source de revenus.
Le plus souvent Thomme de lettres obéit tour à tour aux deux suggestions qui chuchottent à son oreille. Ceci n'arrive pas à tuer Cela, et il marche hésitant, ballotté, mécontent des autres et de lui-même, s'épuisant à concilier deux choses à peu près inconciliables.
La littérature devenue une branche de commerce comme une autre a pris par là-même des caractères nouveaux. Au théâtre, il s'est formé parfois de vrais syndicats de vaudevillistes se réservant le privilège d'approvisionner une salle de spectacle et excluant tout concurrent de ce débouché monopolisé ; ce fut le triomphe de la pièce à femmes et à décors ou du vaudeville mécanique, si bien que quelques personnes ont pu se demander avec un mépris excessif, mais ayant quelque raison d'être, si le théâtre était encore un genre littéraire. Dans le roman, il s'est produit une profusion d'œuvres malsaines, flattant les appétits les plus grossiers, parce que la gaillardise était une denrée fort demandée sur le marché.
Autre résultat de la même cause : Comme le théâtre et le roman sont avec l'article de journal *< ce qui fait le plus d'argent », ils ont attiré à eux la plupart des forces intellectuelles. Les genres peu lucratifs, l'histoire, la philosophie ont été durant de longs intervalles délaissés, négh'gés. La critique a été presque supplantée par la bibliographie, c'est-à-dire que la réclame payée par l'éditeur et quelquefois par l'auteur a pris la place du jugement raisonné et désintéressé des ouvrages. Les éloges tarifés sont entrés dans le courant des mœurs littéraires; on commence à trouver naturel d'acheter sa gloire : n'est-ce pas aussi une marchandise qui se monnaie à son tour?
§ 4. — Si les phénomènes littéraires se ressentent ainsi du voisinage des phénomènes commerciaux, ils se modifient également quand la civilisation revêt un caractère industriel. Il n'est pas d'époque où le fait soit plus saillant que dans notre siècle.
Chacun sait quel essor l'industrie a pris, du jour où une force inconnue ou du moins insoumise à nos ancêtres, la
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vapeur, fut vaincue et disciplinée; et déjà l'on peut prévoir le temps où cette force sera détrônée par une autre qui gagne tous les jours du terrain, Télectricité. Les applications si variées de Tune et de l'autre ont été depuis cent ans des causes de progrès et de perturbation sans nonnbre. Grdce aux machines, une multiplication des produits comparable à celle que Tiraprimerie opéra pour les livres; un confort tout nouveau répandu dans les couches moyennes de la société; puis d'immenses agglomérations de travailleurs formées de toutes parts ; ici des mines de fer ou de houille ensevelissant dans leurs profondeurs toute une population souterraine exilée du soleil ; là des cités, noires de charbon et de fumée, s'improvisant sur un sol boueux d où montent, comme les mâts d'une Ootte pétrifiée, de colossales cheminées de briques ; partout des faubourgs environnant les vieilles villes d'un cercle de manufactures et de masures sordides; puis les campagnes se dépeuplant au profit de ces centres de production, qui fonctionnent comme autant de foyers aussi intenses que dévorants : voilà quelques résultats, visibles au premier coup d'œil, de cette fièvre d'activité qui a transformé et bouleversé les conditions économiques du monde contemporain.
Certes, il est impossible, en présence des merveilles que l'industrie a réalisées en si peu de temps, de ne pas admirer la puissance de la science et du génie humain. Les chemins de fer, les télégraphes, tant d'inventions éclatant coup sur coup, rendant commun et banal ce qui eût semblé fabuleux à nos pères, permettant à des navires d'aller sans voiles ni rames, à des enfants de mouvoir les fardeaux les plus énormes, à tout le monde d'accomplir en quelques heures des trajets qui demandaient jadis des semaines et des mois, à la pensée et à la voix de voyager avec la vitesse de l'éclair, tous ces miracles devaient exalter les imaginations et fournir aux poètes des thèmes nouveaux. Aussi les hymnes au génie de Uhomme ne manquent-ils pas dans la poésie de notre siècle.
Ce n'est pas tout. Les hommes chargés de diriger ces forces redoutables deviennent populaires et prennent dans les romans» dans les pièces de théâtre les premiers rôles réservés jadis aux grands seigneurs ou aux hommes de guerre. Comptez dans.
combien -d'œuvres (je ne dis pas toutes supérieures, hélas!) le héros se trouve être un ingénieur, un maître de forges, un chimiste. La poésie a fait même des efforts pour pénétrer dans les usines, malgré le fracas des marteaux, le grincement des roues, la vitesse vertigineuse des courroies de transmission, les sifflements étourdissants de la vapeur. Elle a tenté de se renouveler pour chanter un spectacle qui l'épouvante et qui Témerveille. Maxime du Camp, qui fut poète et novateur avant d'être académicien et réactionnaire, l'invitait déjà, dès le milieu du siècle, à se mettre à l'unisson du monde transformé, si elle voulait encore être écoutée. Il se moquait de son attachement aux formes vides du passé et il s'écriait * :
« De quel fou rire ne serions-nous pas pris, mon Dieu ! si à l'heure qu'il est..., nous voyions arriver un chevalier armé de pied en cap, portant écu, haubert et gorgerin, et qui viendrait tranquillement lancer des javelots contre des batteries de canons... iNous dirions : « Cet homme est un fou; mais il ne sait donc pas que toutes ces vieilles armures dont il est risiblement accoutré sont bonnes à mettre en quelque musée ; mais il va se faire tuer. Eh ! l'homme î allez prendre d'autres armes si vous voulez combattre et être bon à quelque chose ! — La littérature ressemble aujourd'hui à ce preux imbécile et l'on peut lui tenir le même langage... En proie à l'amour du passé, regrettant toujours d'inutiles fadaises, antique, moyen âge, rococo, bonnet rouge et jamais actuelle, elle assiste au travail émouvant de son siècle en mal de vérité, sans même paraître s'en apercevoir... »
Je n'ai point ici à juger si la poésie a répondu brillamment à cet appel. Il me suffit de constater que les aspects inattendus pris par le travail moderne offraient et offrent encore à la verve des écrivains une riche et nouvelle matière.
Mais nous n'avons regardé que d'un seul point de vue la transformation sociale opérée par l'industrie. Autre est l'impression, si l'on considère les produits ou les producteurs, les machines ou les hommes, les ouvriers de fer ou les ouvriers de chair.